CHAPITRE VI
chapeau bas , c'étàit-là le chef-d'œuvre de sos travaux apostohqups.
Entre cet excellent homme et Saint-Amant! il n'y avnit point à se pnrtjiger; aussi l'ex-comedien était il souvent fort jaloux de la faveur de l'ancien curé ; il f;i liait les voir en présence : c'était l'eau et le feu , surtout quand ils faisaient la partie ensemble. Saint-Amand avail-il de bonnes cartes , il se bouflissait , son œil reluisait , et par un mouvement que jo n'ai vu (ju'à lui , ses manchettes , qui , faute d'empois, retombaient en saule pleureur, frémissaient de sa joie, tontes les fois qu'il avait bnlan ; mais le mauvais jfMi lui venait-il , on le voyait snft'oquant, serrant les lèvres l'une contre l'autre, les rentrant peu à peu , de façon que, sans exagérer, il boudait réellement en dedans ; puis, sou pied se levait et se baissait , battant la mesure d'une marche funèbre sur le soulier du vis-à-vis , ce qui faisait que M. de Villiers lui disait avec son air tout déboniriire : — Pour l'amour de Dieu ! je jouerai mal : épargnez mes cors.
Je n'ai jamais connu l'avarice : de toutes les passions humaines, c'est celle qui m'a le plu*^ surpris et le plus arrêté ; mais lorsqu'on s'en tire comme Samt-Amand , c'est presque du génie. On pouvait dire (ju'il possédait plus cette passion qu'il n'en était possédé; il était né avare comme on naît grand capitaine ou grand ariiste , et il a» ait perfectionné ce don naturel de tout ce qu'y peuvent ajouter l'expérience ^ une attention soutenue et la praliciue de tous les jours: il aurait pu professer. Il avait, pour ainsi dire, ras'^emblé en corps de doctrine toutes les observations qu'un homme habile peut faire en dirigcaul ses études vers ce but. Nul ne savait aussi bien que lui comment ou fait payer |)Oiirsoi , à ses connaissances, le péa^e d'un pont, la garde d'une canne à l'entrée des uiusées; cou]ment on a la grosse pièce quand il faudrait avoir la monnaie , et par quel subterfuge on ne se trouve que de la monnaie lorsqu il s'agit de tirer du gousset la grosse pièce ; il en aurait remoutré au plus adroit pour esquiver rélrcune du jour
128 IMÉMOIRES DE FLEURY.
de Tan , le cadeau de fête , pour vendre à un juif la \ieille défroque destinée au domestique. Toujours il avait des raisons toutes prêtes pour excuser ou pour modifier ses traits les plus saillans : par exemple , quarjd il vivait chez lui , et de lui , il n'assaisonnait jamais sa salade que de vinaigre, et un ami lui en ayant fait l'observation, il répondit en se passant la langue sur les lèvres, comme on fait quand on savoure un liquide onctueux : — Ce vinaigre porte son huile.
En creusant sa science il trouva une faute dans le caractère de VJmre de Molière. On sait qu'à la scène XII du troisième acte de ce chef-d'œuvre, Cléaute parvient à faire accepter à Marianne la bague d'Harpagon , qui enrage, et laisse penser au public qu'il reviendra plus tard sur le cadeau : — Pourquoi n'est-il plus question de cette bague? disait Saint-Amand; comment! ce père ne consent au mariage qu'après avoir stipulé le cadeau d'un habit de noce pour lui, et il n'exige pas qu'on lui rende sa bague? sa chère bague! un superbe diamant!... VJvare de Molière est un dissipateur!
L'observation est déliée , mais judicieuse, elle a échappé à tous les critiques; c'est que, sous ce rapport, Saint- Amand voyait en homme docte, c'est qu'en avarice il avait la science de l'ensemble et celle des détails , c'est qu'il joignait aux saillies que coniportait le sujet, la profondeur des pensées sans lesquelles un avare n'est que le ménétrier du genre.
Encore un mot ponr le prouver.
Il était musicien ; il aimait à faire de la musique , mais pouvant jouer du violon, personne ne devinait pourquoi il donnait depuis quelque temps la préférence an lugubre alto : — Eh ! eh ! disait gaîment le j-/^/zo/Zaccharelli , c'est que M. Saint-Amand est comme Newton, il est toujours dans le champ des découvertes; l'alto ayant plus de pauses à compter que le violon , on use bien moins de cordes.