CHAPITRE VI
-—Et le plaisant de la chose, c'est que le signor Zaccharelli avait deviné juste.
Le 6^/g^«o/' Zaccharclli ! Quel était-il? un jeune ami de Préville et un anji digne de l'être. C'était un grand artiste qui allait à ses affinités. Lui consacrerai-jeune parenthèse? Oui , certes , et mon lecteur, j'en suis sûr, n'en sera pas fâché, d'autant que pour l'introduire, et à propos de musique, de violon et de pauses à compter, voici quelques souvenirs qui viennent du signor en question et qui sont de l'histoire au petit pied.
Ceci est une anecdote sur le compte de ce roi d'Espagne, dont j'ai vu les filsà Valençay, celui-là même qui abdiqua avec tant de facilité vers 1810.
Qui n'a entendu parler de la manie qu'avait ce monarque de passer pour un virtuose en musique? Pendant son séjour en France il aimait à rassembler des artistes dans la demeure quasi-royale que lui offrit Napoléon en échange de son royaume , et parmi ces artistes il avait donné le titre de premier violon de sa maison au célèbre Boucher : Boucher l'impétueux, le Charles XII du violon. La petilecour faisait de temps en temps de la musique et souvent des quatuors. Dans ce dernier cas, Ferdinand réclamait la première partie, mettant le grand instrumentiste à la seconde. Ce n'était pas mal roi ; mais voici qui l'était encore plus : quand lesouverain démissionnaire exécutait, il arrivait toujours avant les autres au bout de la page; puis, il se croisait les bras et semblait dire aux artistes en haussant les épaules : Paresseux !
Les premières fois , par égard, on ne fit aucune observation, on chercha même à cheminer après le prince , commeun chef d'orchestre suit à la piste un chanteur inhabile; peine perdue! Toujours le second violon , la basse et la qjiinte étaient en retard comme de juste; enfin, cette ardeur de galoper sur la chanterelle se renouvelant trop souvent, Boucher, qui s'impatientait, se trouvant assez
grand prince en mnsique pour traiter de puissance à puissance, fit ohsorvprà son i)remier violon qu'il arriverait toujours avant les autres t.int qu'il ne compterait p;'S ses pauses : — Mes pauses ! mes pauses! Qu'est-ce à dire? répondit le monarque offensé , se souvenant qu'il était roi juste nu moment où il fallait l'oublier. — Mes pauses! Suis-je donc fait pour compter des pauses!
Celait pourtant ce qu'il savait le mieux faire en politique; et , en musique , s'il avait (juelque jjrogrès à espérer, c'était saïis doute en prenant cette route-là ; il s'en doutait bien, quoifiu'il s'en fit aecroire; mais, en fait de vanité, jf'srois greffent double. 11 avait trouvé une singulière façon d'accorder cette vanité avec sa crainte de mal exécuter; et ce fut à l'aide d'un étrange artilice qu il parvint à faire marcher sa réputation musicale. Plusieurs personnes ont entendu le rd d'Espagne; sou coup d'archet vigoureux , le beau prononcé de sa note, le charme de ses infl«'xions, l'onction de son andante et l'audace de son allegretto ont excité l'admiration ; or» l'a entendu donner du Salvator Rosa sur la quatrième corde , et trouver de l'Albane sur la chanterelle. Or éC'Ulez : les rois ont des ressorts ignore's des hommes ordinaires, et quand celui-ci recevant ses thuriféraires, quand il se tenait modestement loin de sun public, violon en main , se dessinant en noble silhouette dartisfe sur ce nche paravent en laque de Chine , savcz-vous ce (ju'il faisait? savez-vous qui vous a|)plaudissiez? Le roi d'Esj)agrie et des Indes loncbiiit à vide vnus applaudissiez Boucher qui, caché derrière le paravent, exécutait toutes les diflicuités.
Et le pourra-t-on croire? après cette exécution, nécessairenwnt entraînante, <)uantl la salle éclatait de bravos unanimes et croulait snus les baltemens de r»iains, (juand l'admiration était à son comble, le royal escamoteur de solo venait tout b(.nnement recevoir le tribut d'éloges, que, par une grâce spéciale , accordée S'ulement aux cerveaux de cette trempe, il s'appliquait bénignement. Peut-»