‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 77 sur 232 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

atrocités des terroristes , finit par perdre la raison ; sa démence , quoiqu'elle n'eût pas de trêve, avait cependant deux phases dont l'une était presque le repos. Tantôt il se croyait incarcéré par les révolutionnaires, il voyait dans sa |»rison toutes les grandes et augustes victimes dont il avait déploré la mort tragique. Alors, chose étrange ! tandis qu'il conversait avec ces êtres fantastiques , et suivait leur entretien très-varié, très compliqué, répondant à des interrogations qui n'avaient point frappé matériellement son oreille, le malade n'cntenrlait pas la voix «lésa lille, de son petit-fils (1), de ses serviteurs, pas même celle de son médecin , pour lui toujours si pleine d'autorité. Tantôt , sous l'empire du charme puissant qui subjuguait son imagination trompée, rien ne |)ouvaitle détourner de l'attention qu'il donnait à des récils qu'on le voyait écouter avidement; il les interrompait pardes réflexions sensées ou des saillies vives et spirituelles. D'autres fois il ajoutait des traits lumineux à des portraits d'hommes célèbres du XVllie siècle , qu'il nommait et qui semblaient poser devant lui ; car souvent il s'adressait à eux mêmes, comme s'ils étaient là , en sa présence. Assurément il les voyait , lui aveugle depuis deux ou trois ans, et parfois même il badinait sur la forme et la couleur de leurs habits surannés, ou bien il louait galamment des femmes sur la fraîcheur et le bon goût de leurs parures.

Tant que durait le paroxisme agité (c'était ordinairement deux jiiurs et deux nuiis eoii«éculives) , le pauvre fou ne prenait aucun aliment, pas même un instant de repos. Ses

(I) Le petit- fils df Préville est, sous un pseudonyme bien connu, un de nos écrivains actuels les plus renommés. Le |)ublic applnudit chaque jour à ses ouvrages pleins d'invention, de connaissance du cœur humain, de force et de vigueur dans le style; c'est dire assez que de dt^signer l'auteur du Capici\ du Marais et de Martin Gil. Heureuse famille que celle où, pour qu'un nom puissant ne vous absorbe pas, on peut faire la fortune et la gloire du uom nouveau qu'on û choisi.

traits, d'une admirable mobilité, pcigii.iient des scntimens énergiques do douleur et de joie , d'intérêt pnssionné. Son visyge , dont les veines se gonflaient , paraissait en feu , et tout cela finissait pur un flux de paroles inintelligibles, arlicuiées d'abord avec force , et qui allaient s'affaiblissant jusqu'à la torpeur. Ensuite il dormait sans désemparer quinze ou dix-huit heures.

A son réveil , Préville paraissait calme ; il reconnaissait à la voix sa famille et ses amis, quil remerciait avec émotion d'être venus le voir dans sa prison ; il s'effrayait pour eux de cette témérité , et leur rappelait ensuite les entretiens de la veille avec ses prétendus compagnons de captivité. C'étaient les récits les plus attachans qu'on puisse se figurer, des anecdotes vraies admirablement bien contées, fruits de ses souvenirs et de sa longue fréquentation de la bonne compagnie.

Cependant l'infortuné dépérissait à vue d'œil, préoccupé de l'idée fixe de sa détention. Les efforts constans de M"^ Guesdon pour le dissuader demeuraient sans effet. En dépit de sa profonde cécité, il voyait une prison , des geôliers , descomniissairesde la Convention, des détenus comme lui. Sa fille le faisait en vain promener dans un parterre embaumé de fleurs , ou bien en carrosse dans un vaste parc , aux rayons d'un soleil vivifiant ; il ne sentait que le froid glacial et lodeur fétide des cachots.

Un jour, il épouvanta tout le monde. On l'avait laissé fort tranquille : tout-à-coup on l'aperçoit se glissant loin de l'appartement, tournant en arrière sa tête, si expressive (l'effroi , qu'il lui rendait pour ainsi dire le regard ; son corps tremblait, son visage était empreint de la plus affreuse pâleur. La voix de sa fille se fait entendre : il court , se précipite vers elle , et l'entourant de ses bras, il semble vouloir se dérober au glaive qui va l'atteindre.

— 0\û , entoure-moi ! cache-moi ! s'écrie-t-il. Oui , là ! Qu'ils ne me trouvent point !... J'entends marcher. — Non, mon père, c'est..., — Ce sont eux , te dis-je !..,. Ils ne me

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