CHAPITRE Tl
retour de ces funestes visions ; car , je l'ai dit , Préville voyait tout , et pour lui , il ne se connut aveugle qu'en ses momens lucides. Déjà il se croyait repris ; il fallait donc changer au plus tôt la direction de ses idées, qui tournaitnt sans ce«sr autour du même cercle de tortures. U^^ Gnesdon , femme de beaucoup d'esprit , d'une raison solide , et aimant son père dé celte tendresse filiale qni produit l'inspiration, voyant que Tunique re'sullat d'une constante contrariété était rl'opiniiîtrcr le vieillard dans cette déplorable démence , conçut l'idée d'y entrer elle-même, de s'en emparer , afin de la diriger vers un but qu'elle se proposait. En conséquence , elle lui avoua un jour, après quelques préparations , qu elle avait espéré , grâce à la cécité dont il était affligé, de lui faire illusion sur sa captivité; mais que la feinte devenait désormais inutile, car on venait de lui signilier que le jour du jugement ai)prochait , et qu'il fallait se disposer à subir cette dernière épreuve.
Préville reçut celte communication avec une vive anxiété; toutefois ce fut pour lui une consolalinn de pouvoir enlin parler en toute effusion de son infortune avec sa fille, dont i'obstinalion jusqu'alors l'avait fort chagriné. Elle lui apprit le jour suivant qu'on lui accordait un défenseur de son choix et un conseil, lesquels pourraient communiquer librement avec lui, faveur d'un très-hon auiiur.', et dont les autres accusés avaient été privés. Préville parut se ranimer; l'espérance commençait à lui sourire, et relevait son cœur si flt'tii, si découragé depuis long-temps.
Bientôt M°^e Guesdon introduit dans le cachot imaginaire un avocat dont Préville connaît la célébrité, mais dont il n'a jamais entendu la voix. Ce personnage est joué par le greflier du Iribuual criminel de Sénonais, un jeune homme d'espril, ami du lils de M"^^ Guesdon , et versé dans la pratique de toutes les branches de la jurisprudence. Cet avocat amène un confrère non moins célèbre, et (jue Préville, en rcutendanl nommer, salue aussi d'une joyeuse uccluaiatiou : c'était le lils du barbier de Crcsces, où se
passait la scène, un adolescent étudiant en droit. Ces deux graves personnages sont d'abord en dissentiment sur le fond de l'affaire, qu'ils discutent avec cht'leur, alléguant de part et d'autre la loi et le tout avrc force citations, et cela d'un grand sérieux : on se garde bien de ce qui peut éveiller dans l'esprit moqueur et plein de finesse de Préville l'idée d'un pareil semblant. Un débat approfondi est engagé , et enfin avocat et conseil s ei] tendent, et déclarent d'un commun accord que le prévenu , fût-il même convaincu du crime dont l'accusation le chargeait, ne peut dans aucun cas encourir la peine capitale.
Après cette consultation, rassuré sur l'issue du jugement , Préville fui soulagé d'un poids énorme ; car il avait toujours réchafauden perspective. Les avocats convinrent des moyens de la défense , et se retirèrent pour rédiger un mémoire qu'ils allaient répandre à profusion, et dont ils se promettaient les plus heureux effets. Pour la première fois di'puis long-temps le malade dorufit <run soujmeil cahne. Le lendemain, à son réveil , M'"^ Guesdon l'informa qu'elle venait de visiter tous ses juges : plusieurs étaient très-favorab'ement disposés; les plus coniraires s'étaient montrés accessibles à la corruption; elle avait prodigué l'or : tout allait bien.
En même temps on entendait un crieur proclamer des nouvelles au dehors. On fit silence : d'autres crienrs se joii^nirent au premier; on ouvrit les fenêtres, et Prévillc distingua son nom. Puis ces paroles ri'pétécs tour à tour par des voix l'orniidablps, frappèrent son ornUe : ilJcmoire justificatif du bon citoyen Préville, l'ami ^ le père des pauvres ^ injustement accuse ^ etc. Et le peu|)le demandait, achetait le Mémoire, en prolestant de l'innocence du prévenu. Préville, ému jusqu'aux larmes, prenait de plus en plus courage. Ainsi cha(|uejour, à ebaciue instant , l'esprit ingénieux de M^^^ Guesdon donnait un nouvel aliment aux espérances du vieillard. Enlin arriva la journée tant désirée du jugeroeut.