CHAPITRE VI
Tout avait été disposé (l'avance, sous la direction du greflicr du tril)uual criminel , qui faisait le rôle d'avocat de Préville. Des juges siégeaient d^us la grande salle de Bresccs , où les coniles-évéques de Beauvais rendaient autrefois la justice. Des habitans du village , réunis en grand nombre, formaient l'auditoire ; d'autres, répandus dans la vaste salle du château, figuraient le peuple accouru pour le voir passer, et l'exhortaient à faire bonne contenance.
Enfin Préville , pâle , agité , s'avance entre s^ fille et son petit-fils, qui soutiennent ses pas mal assurés; quand le peuple l'aperçoit, c'est une acclamation générale : mille cris de vivat 1 Le président comprime cet élan d'une voix sévère. Le silence se rétablit et le procès commence. C'est un procès véritable, auquel il ne manque rien, interrogatoire, audition de témoins, réquisitoire, plaidoiries, répliques. L'accusé est haletant; il respire à peine; il met toute son ame à écouter; il pleure, il s'écrie, il veut parler :
— L'accusé a la parole, dit le président.
— Moi ! moi , s'écrie-t-il , coupable d'enfreindre les lois de la République ! Eh! messieurs, si cela était, que dirait l'auguste impératrice de toutes les Russies? Si cela était, l'illnstre Catherine prendrait mon petit buste de marbre, qui est sur sa table, messieurs, et elle le ferait traîner dans les ruisseaux de Saint-Pétersbourg.
On se contraint; personne ne rit de ces singulières raisons et de ce souvenir impérial donné à un tribunal censé républicain; au contraire, le président loue l'accusé de l'à-propos de sa défense; il résume les débats, puis s'adresse aux jurés; ils se retirent et délibèrent.
Fendant la suspension de l'audience, la foule des spectateurs entoiu-e Préville; on le félicite sur le talent de ses avocats, sur le bon tour que prenait évidemment l'affaire. Lui, les yeux rn pleurs, l'ame épanouie, remercie tout le monde , cherche des mains amies , les serre , presse sa fille sur son cœur. Mais le jury lenlre ; chu] ! chut ! chacun rc-
ii% MÉMOIRES DE FLEUKY.
prend sa place; «n silence religieux succède au tumulte. Les jurés sont unanimes : l'accusé n'est point coupable.
— Il n'est pas coupable! il n'est pas coupable! s'ëcriet-on de toute parts. On franchit les barrières : c'est une explosion de cris de joie, de larmes de contentement. On entoure Prdville , on l'embrasse ; il est transporté dans son fauteuil , à travers son jardin, qu'il prend pour des rues populeuses. Des acclamations le suivent , partent de loin, de près, semblent descendre des étages supérieurs, l'entourent comme un seul cri, comme une bénédiction unanime. Place; place! crie-t-on, tant la foule est grande; et le triomphateur , de retour chez lui , au sein de sa famille, a pu, comme il le disait lui-même à Dangeville, rêver encore une fois son parterre et ses beaux jours de gloire.
Jamais depuis on ne vit aucune trace de cette folie, qui lui avait fait pendant deux ans une existence si misérable.
A l'époque où nous sommes encore. Préville se porte bien; il est vert et dispos; sa taille a conservé toute son élégance; sa voix est timbrée et sonore, et sa vue, déjà attaquée, n'a rien perdu en apparence : c'est ce même regard spirituel , c'est ce petit clignotement si nialit) , et qui semble lui donner un sourire au front, qui accompagne si bien celui du visage, et accentue ainsi chaque nuance d'esprit et de sentiment: c'est notre Préville enlin, ou, s'il n'est nôtre encore, il lésera bientôt.
Je ne savais trop comment m'y prendre la première fois que je me résolus à aborder le fait de mon ambassade. J'aurais voulu trouver notre ami seul un instant; mais M*"® Préville, qui se doutait de quelque chose, se mettait toujours entre lui et moi. J'étais arrivé de bonne heure, et je louvoyai toute la journée , et la conversation n'arrivait pas sur le terrain obligé. Le bon M. de Villiers m'ouvrit enfin la voie , sans trop s'en douter.
Après le café, nous étions dans le jardin; Préville et mor, assis sur le même banc; le curé placé dans le fauteuil, qu'on ne manquait jamais du lui faire transporter , et M™^