CHAPITRE VI
Préville, debout, à quelque distance , marchant à pas mesures, les bras croisés, et nous regardant de temps en tenjps, comme une sentinelle qui observe. Nous ne parlions pas. La soirée était superbe : le soleil se couchait majestueusement; quelques nuages passaient sur ce fond éclatant, se découpaient, encadraient un instant ce bel horizon, glissaient et faisaient place à d'autres accicjentant de mille fiiçons ce tîibleau toujours divers. Un vent frais et doux agitait les feuilles à demi jaunies; plusieurs se détachaient doucement : je faisais venir avec mon pied celles qui étaient trop éloignées; je les prenais, les examinais, les découpais; je ciicrchais un thème favorable; mais, ni le soleil couchant, ni les nuages dorés, ni le vent, ni les feuilles, ne me le donnaient.
— Quel beau ciel , dit M. de Villiers. — Oui, répondis-je sans quitter des yeux la dernière feuille, que j'analysais doucement. — Mais vois donc , vois donc ! dit Préville , tu le peux... il est à toi maintenant. — Le ciel! (it M^^ Préville s'arrêt.'int çl me regardant entre deux yeux... Fleury 0 gagné le ciel! — Otii , m'écriai-je ainsi qu'un maître d'escrime qui chercbeà entrer pourrait s'écrier en trouvant une issue; oui , le ciel est à nous , à nous comédiens. L'assemblée nationale, en accordant à MM. les auteurs mieux xju'ils n'avaient demandé , nous a préparé les privations de la terre , mais nous a donné le paradis en indemnité. — Ah ! dit Mi"e Piéville, c'est donc arrêté, plus d'excommunication? — Depuis plus de six mois nous avons nos grandes entrées cluz le gentilhomme de là haut; un décret solennel a rendu aux coujédions tous les droits ecclésiastiques dont un vieux préjugé les avaitdépouillés. Enfin le royaume des cieux nous a été ouvert... par assis et levé.
En sa <iuali|é de curé M. de Villiers me prit les mains ot me félicita de celte loi qui mettait im terme à mille tracasseries, loi qui surtout né laisserait plus refuser la bénédiction nuptiale.
Je savais maintenant par quel chemin j'arriverais au butj
mais il fallait d'abord faire le lit à ma conclusion, tirer l'affaire de longueur et surtout ne rien brusquer. Que les faibles ne se scandalisent donc pas des idées que je vais avancer : je suis ami des croyans ; je respecte les vrnis adorateurs, et, s'ils m'entendent dire combien je crois onéreux pour nous le nouveau cadeau que nous fait l'assemblée nationale, qu'on se dise bien que je ne parie que de l'excommunication appliquée à l'art.
Je répondis en conséquence au compliment de M. de Villiers :
— Eh ! oui, c'est si l'on veut un bénéfice que de gagner cette bénédiction-là; mais ce n'est un bénéfice que pour celui que possède la passion conjugale, autrement l'excommunication de moins est une perte pour nous. — Une perte! s'écria-t-on. — Une perte pour l'art, dis-je. — L'art! l'art! qu'a-t-il donc à faire là-dedans? ajouta M™® Prévilie.
M. de Villiers me regardait et regardait Préville , comme pour lui dire : «Mais demandez-lui donc, aussi vous, ce que cela signifie.»
— Tu n'as pas le sens commun , me dit alors mon ancien camarade. On n'est pas dévot; on peut même avoir une teinlede philosophie, mais enfin il est des choses.... Quand j'ai pris le théâtre , je servais la messe à l'abbaye Saint-Antoine, et cette excommunication m'a troublé long-temps. Pour épouser M"™® Préville, il m'a fallu renoncer provisoirement à mon état : ça ne laisse pas que de taquiner. Je m'étais dépouillé de mon excommunication, et quand il fallut l'endosser de nouveau avec la casaque de Dubois.... — Justement. L'excommunication vous pesait, et cependant vous avez pris le théâtre ; pour vous marier , il vous fallut faire une renonciation qui répugnait à votre sincérité; puis cette vieille idée d'excommunication a jeté peutêtre quelques nuages sur la splendeur de la lune de miel : il n'y a pas de mal. — Pas de mal! ah ça! mais... — Eh •oui, puisque le théâtre l'a toujours emporté. Pour être au-