‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 86 sur 232 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

rachait plus les banquettes, non; il vous tenait sous son regard ; il vous souffletait de ses injures, et il n'y avait pas à demander salisfaclion au plus impertinent : avec tant d'autrrs choses, l'épée do duel avait émigré aussi, elle était aux frontières. Un mois durant, un mois de tortures , un mois éternel , nous fûmes de véritables gladiateurs à leur merci; mais, moins favorisés que ceux de l'ancien cirque, nous n'avions pas le bonheur d'avoir devant nous un Tibère; car il est plus cruel de s'écrier :« Es-tu conlent de ton hochet, maître? «que de dire : « Les morts te saluent! »

Les beaux furent les précurseurs des muscadins ^ avec cette différence que, plus tard, les muscadins furent opposés aux tapes- dur j et qu'entre ceux-ci et les beaux il y eut d'abord concordat ; mais ces Adonis de la révolution durèrent peu; ils n'eurent qu'une saison de six semaines : véritables éphémères, ils voltigèrent quelque temps et disparurent, comme ces mouches qui devancent la peste et que la peste tue.

Je ne sais ce qu'ils faisaient ailleurs , mais au théâtre ils allusionnaient , et avertissaient les tapes-durs , dont ils étaient comme les antennes. Commentateurs dramatiques par ordre, ils trouvaient l'endroit répréhensible; ils ricanaient, soit sur l'acteur qui, d'après eux , pesait trop sur un mot suspect , soit sur tel passage d'un poète qu'il fallait tronquer. Ce Lyncée qui, au travers des ])laiiches d'un navire , voyait des poissons nager, avait la vue basse en comparaison de ces messieurs; car enfin Lyncée ne voyait que ce qui était dans la mer, et ceux-ci voyaient dans nos pièces même ce qui n'y était pas.

Les tapes-dur entendaient moins finesse : leurs fonctions étaient de tapager, de pousser dans l'air des chansons patriotiques , et de vexer les honnêtes gens qui gênaient. Lenr nom de tapes-dur ne leur était pas encore acquis au 10 août; mais depuis long- temps ils travaillaient à le mériter. Ces janissaires de l'émeute avaient une livrée : larges pantalons, vestes courtes; la tête ornée d'un casque de

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fourrure de renard, dont assez ordinairement le poil usé au pourtour, comme le dessus d'une vieille malle, n'était apparent que vers Textrémilé de la queue de la bêle, retombant d'une façon galante sur les larges omoplates des porteurs. Ainsi bâtis ces hommes portaient dans la rue, comme auxiliaire du costume, un gros bâton noueux à qui ils donnaient dérisoiremcnt le nom de constitution.

Ce n'est pas que je veuille faire la caricature de ces hravi de l'émeute; non, qu'on ne le pense pas! à tout ce commencement d'anarchie je n'ai rien vu qui ressemblât au ridicule. Quand le Vésuve jette ses flammes, les bosses mêmp du Polichinelle napolitain prendraient un caractère si Polichinelle jouait sur la lave; et, chez nous, jusqu'au grimacier de la place publique personne n\'ivait pins de côté burlesque. Nos tapes-diu\ couverts de haillons , nu-pieds ou en sabots, avec une barbe de huit jours, souvent tachés de boue , quelquefois de sang , toujours cyniques, toujours couverts de lambeaux, semblaient seulement étranges, et, le dirai-je, avaient même un aspect qui touchait à un sauvage imposant. Ces hommes se dressaient devant vous en subites apparitions , secouant leurs haillons comme des écailles qui allaient tomber; ils semblaient nés pour être uus. Entre les larges crevasses de leurs vêlemens on voyait la puissance des muscles, on devinait la chaleur du sang, la force du cœur. Shakes|)eare aurait cherché parmi eux son Caliban en mascarade; le statuaire les aurait fait rentrer dans ses ateliers , les croyant des athlètes échappés à leurs larges socles.

Venues par surprise sur le sol français, c'étaient des colonies d'inconnus, n'ayant appris de la l.mgue que le blasphème, la menace et l'affreuse Carmagnole. Ils allaieut par bandes, quelquefois précédés, quelquefois suivis de leurs femelles, plus débraillées qu'ils n'étaient défiits, et plus féroces qu'eux peut-être. Ces mégères avaient pour ouvrage d'environner les échafauds, d'exciter les groupes, de déchirer leurs voix dans les spectacles. Si elles étaient

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vieilles, on les appelait tricoteuses ; si elles élaient jeunes, elles avaient \\om furies de guillotine. Pour moi, quand je les vis pour la première fois se rassembler, elles et eux, trepignaut leur danse et ricanant sur quelqu'un qu'ils attaquaient, il me sembla voir s'animer les personnalises de celte vigoureuse estampe de Rubens où, dans un Ihéologiquc épisode, se déroule une affreuse légio!i de damnés, hurlant, vociférant, jetant au vent leurs louffeuses chevelures , tournanl , tourn.int sans cesse, et , dans rinexlricablc dédale de leurs membres entrebicés, ballottant un malheureux qu'enlin ils aspirent comme une redoutable trombe humaine qui lourbillonne, enveloppe, entraîne et écrase.

Après la catastrophe du 10 août c'était là notre public le plus habituel. Comment plaire à de tels hommes? Quel spectacle leur choisir? le sentiment ex(|uis des arts n'appartient (^u'à des imaginations délicates et exercées; ce que le génie enfante par le travail et la réflexion pouvait-il être com|)ris par ces ogres allant en partie line autour des échafauds?

Qui le croirait! les exé'M'abies journées de septembre nous di'barrassèrent de cette horde. Notre théiîlre resta fermé dix-huit jours, et quand nous rouvrîmes, nous fûmes étonnés et charujés en même temps de voir le public (lue nous désirions; je poussai à la roue pour ne point perdre le temps de celte bonace, et la Matinée d'une jolie Femme de Vigée, rafraîchit un peu l'atmosphère littéraire; c'était une goutte d'eau de rose dans la coupe d'Atrée.

La pièce n avait <ju'un acte pourt.int, un acte loul joli , tout aérien, tout pa|)illoté, écrit pour des sylphes. Beaumarchais mit bien bas ce genre là; Vigée, à force d'esprit, l'avait sou leim, et celte fois, en faisant une pièce hors d'époque, il fit une pièce de circonstance, tout le Paris mécontent se montra à nos premières loges, et nous eûmes du monde.

H se faisait certainement une réaction; soit que la lutte

cki parti de ];i Gironde, commençant à se dessiner, fît naître de réelles espércinccs, soit que l'indigniilion donnât un coup aux nobles cœurs, soit qu'avec ces deux motifs il s'en mêlât un troisième : l'explosion révolutionnaire avait forcé les familles à se replier sur elles-mêmes, le foyer domestique ne reçut |)lus que les siens ; dans la société il y avait eu désunion. Mais après le premier étourdissement et lorsque de plus grandes calamités pesèrent tout à coup sur la France, on sentit le besoin de se voir, de se rencontrer quelque part, et ces affreuses boucheries des prisons firent sortir dehors quelques honnêtes gens; ils cherchaient oh ils pourraient trouver leurs pareils. Nous portions une enseigne qui leur allait , ce qui nous proscrivait ailleurs devint un titre auprès d'eux. La vieille comédie française fut bientôt pour eux leur vaste café Procope.

Maintenant ils pouvaient se compter; ils pouvaient savoir leurs forces; la politique du parti des meneurs était justement d'empêcher cela. Vingt représentations, à douze cents personnes chaque, douze cents personnes applaudissant, c'est vingt-quatre mille personnes en bonne addition, vingt-quatre mille opposans; il en fallait bien moins pour mettre dehors les rnéchans. Ah ! si nos habitués avaient seulement osé dans la rue ce qu'ils osaient au théâtre! Mais non , la chaleur d'ame qu'ils trouvaient moyen do montrer entre nos quatre murailles, s'évaporait à l'air libre, et en descendant notre grand escalier, ils semblaient reprendre leur peur avec leur manteau.

J'ai entendu, étant à la table du général Moreau, dire ce conte que Bonaparte prétendait avoir rapporté d'Eirypie :

Le grand coniujandeur des croyans, ce calife célèbre des Mille et une nuits , causait tranquillement sur son balcon avec le Kalender Cassem ; un chameau passe dans la rue, son chamelier le conduisait par la longe, et marchait tirant à lui l'animal; l'aiguillon que 1 homme portait sous son bras s'allongeant en arrière, du côté de la jiointe, allait déchirer le poitrail du chameau. Le sang ruisselait en

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