CHAPITRE VU
Cette fois M. François de Neufchâlenu fut notre complice, et sa Panicla devait pyycr les intérêts de Y Ami des lois.
Cependant nous n'étions pas dans cette croyance sinistre. Un des traits à remarquer dans les révolutions, c'est que chaque opinion politique , opprime'e ou régnante , croit que le moindre acte de sa vie pèse sur les évcnemens. La part de l'espérance se mesure sur l'imprévu : quand tout est extrême, nulle gradation ne se fait sentir; l'extraordinaire de la réalité vous mène à rinvraiseniblance par une secousse nalurellc. H senible qu'il y ait w\\ creux entre le dmiaiiche et le lundi ; tout procède par sauts , et au bout du fossé chacun croit se trouver sur la terre des sien;: avec cet ordre d'idées , un mot compte dans la balance. Les cris de désespoir de Dubarry, allant à la mort, ne faillirent-ils i)as arrêter les exécutions? le courageux trait de peur de Tallien ne renversa-t-il pas Robespierre? Avant et après ces événemens, chacun crut tenir dans ses mains quelqu<'S dés de la destinée. Quand on est toujours sur les frontières /le l'impossible , une |)iècc de théâtre est beaucoup , et PaniéUi même , si douce, si tendre, si stnsible, pouvait chang r la face de la France.
Cependant, pour n'attirer de malheur sur personne, pour ne pas donner de prétexte à de nouvelles accusations contre un théâtre, le plus ancien et le plus persécuté de tous, nous jouions sagement et sans chercher à rendre nôtres les vers du poète; car cet art-là existe : il est un moyen d'cfl'acer l'auteur pour se mettre à sa place, ce moyen donne du style à plus d'un , et assez souvent les libraires nous ont maudits de le posséder, dans le cas où l'impression d'un ouvrage fait plus d'honneur aux comédiens qu'au poète. Pamcla pouvait se passer de ce secours, et nous jouAmes l'ouvrage bien en conscience, mais sans chercher les applaudissemens à côté qu'il pouvait fournir.
Mulheureuseuieut , ces eiTcts-là , les événemens nous les
donnèrent malgré nous : les éve'nemens vinrent se heurter contre l'ouvrage rt non pas l'onvrage contre eux ; il n'était pas un hémistiche qui ne fût une égratignure , pas un vers qui n'emportât la pièce. Avec Paméla ainsi entendue le Théâtre-Français devint pour les démagogues et leurs actes horribles, comme le tonneau de Régulus pour ce martyr de la probité; ils s'y heurtaient à tous momens contre une pointe ; la voix de l'acteur voulait-elle adoucir un trait, cette demi-teinte même devenait une finesse. Ce que nous ne trouvions pas, le public nous le donnait; il s'identifiait à nous ; il s'enthousiasmait et nous renvoyait son enthousiasme. Si , dans le monde , le bon mot dépend autant de l'oreille qui l'écoute que de la bouche qui le dit , au théâtre le beau jeu , le jeu qui s'anime , brille , échauffe et entraîne, est plus dans la salle que sur la scène , et les deux avant-dernières représentations de l'ouvrage, c'est-à-dire les septième et huitième , la comédie fut superbe d'ensemble , de trouvé et de verve.
Cependant nos maîtres ne s'endormirent pas ; un ordre péremptoire nous vint de suspendre les représentations de Paméla : les vers de la pièce tendaient, disait l'exposé des motifs , à rétablir, ou du moins à faire regretter l'ordre de la noblesse ; les amis de l'auteur, qui tremblaient pour lui , lui conseillaient doter net son ouvrage, et entre autres, si je m'en souviens bien , l'abbé Geoffroy, son ami , et plus tard le pourfendeur de géans de l'espèce de Voltaire et de Talma ; M. de Neufchâteau s'y refusa ; il consentit seulement, et cela sur nos instances, à faire disparaître quelques vers qui pouvaient donner prise aux mal intentionnés.
C'est ici le cas de faire une remarque : il faut qu'il y ait plus d'une espèce de courage; celui de Laya était une sorte de bravoure semblable à celle d'un homme qui , ayant à forcer les portes d'une forteresse, les briserait d'un coup avec une hache ; dans le même cas celui de François de Neufchâteau aurait été plus tranquille, il aurait huilé peu à peu les gonds de la porte, aurait limé une clé pour la