‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 98 sur 232 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Tous , autant que nous nous trouvions là , nous nous étions fait nos adieux ; il y avait à parier qu'on nous arrêterait rn sortant ; mais nous pûmes rentrer chez nous. Je trouvai ma «œur tout en larmes: elle croyait ne plus me revoir; M™^ Sainviile tenait alors ma maison , et e'ievait avec un soin particulier ma fille encore fort jeune.

Elle avait été avertie dans la soirée, et elle souffrit d'autant plus qu'elle se contraignit pour ne point effrayer l'enfant ; je la rassurai; je lui dis nos motifs d'espérance. Cependant j'allai au lit de ma fille, et doucement , sans tronb'er son heureux sommeil , je lui donnai un baiser d'adieu ; ma sœur me comprit : elle se jeta dans mes bras ; je fentraînai.

Rentré dnns mon api)artcment, je mis ordre à mes affaires. Ma sœur elle-mêmt' réunit tons les souvenirs qui m'étaient chers , nous brûlâmes ensuite quelques papiers fort insignili.ms en d'autres temps , mais jieut-être dangereux alors. Une s< nie chose m'inquiétait et désolait ma pnuv're Félicilé : j'avais écrit de ma main cette généalogie d'après laquelle Charlotte Corday descendrait du grand Corneille; j'en avais donné imprudemment deux copies : avec cela on pouvait faire lon)ber des têtes plus solides que la mienne ; mais comme trop de démarches auraient été suspectes , je me tins chez moi.

Après une grande journée d'anxiété, de ces journées qui expirent si lentement , la commune de Paris, sur la dénonciation de la Société des Jacobins , nous fit tous arrêter dans la nuit du 3 au 4 septeuibre.

La réalisation de cette belle pensée du grand Molière, la Comédie-Franç.iise n'est plus !

Je ne pleurai que sur elle. Avec de l'expérience , on se fait toujours une espèce de philosophie. Les choses que je voyitis autour do moi m'avaient feçonné à la pensée du malheur : là proscription me trouva tout prêt. Je n'avais pas été tout-à-fait tranquille dans la prospérité, je ne me montrai pas entièrement abattu dans la mauvaise fortune.

Conduit de la rue des Fossés-Moiisicur-le-Prince , où je demeurais , .njix Madelonnettes , je trouvai là bon nombre de mes camarades , déjà mis sous la sauvegarde du verrou national.

Sait-on ce qu'ils me dirent pour toute plainte?

— C'est égal ; c'était une bien belle représentation !

LES MADELOMTNETTES.

Avantages de la prison. ■ — Les pâteux. — Le concierge. — Une illustre assemblée. — Amitié des détenus. — Le poète Fontanes, garçon blanchisseur. ■ — Les mouchettes indivises. — Againemnon tient le balai. — Dupont. — Champville. — M. de Malesherbes. — La fortune du pot. — Pascal cité. — Mot de Champville.

Ceux qui ont éprouvé le tourmeirt d'iiue longue incerli- Uule, celte torlnre de la peur du mal , horrible à endurer parce qu'elle met de Tideal même dans la souffrance, ceux-là comprendront l'espèce de repos d'esprit que j'éprouvai (juand j'eus acquis la conviction d'être enfin bien et duemenl écrouc dans une des nombreuses bastilles républicaines.

Cotait, en effet, alors un avantage réel. En ce temps d'éclipsé de l'esprit humain, au n)ilieu d'une ville en révolution, à côt(' du voisin (jui vous trahissait, du domestique qui vous vendait , de l'umi i)erlide qui vous livrait, au mi-

lieu de tant d'hommes qui jetaient le masque, et de celte société nouvelle qui vous apprenait à haïr, au premier moment du moins, la prison semblait un abri , elle était bienfaisante, elle vous reposait de l'indignation et de la colère. Et d'ailleurs , qui pouvait se vanter d'être libre? Ceux qui allaient à leurs aifaires ou à leurs plaisirs (1)? ceux qui avaient devant eux l'air et l'espace? eh bien! ceux-là se trompaient, l'œil et la main de la Convention étaient sur eux aussi. Cette Convention , qui fit tant d'actions fortes et n'eut pas un grand homme, cette assemblée de petits individus politiques, qui commit des crimes de géans, opérait sur une échelle immense , et à celte époque de son règne , le nombre de prisonniers qu'il lui fallait par jour n'était que pour l'effet d'une mise en scène horrible, mais parfaitement entendue. Véritables figurans politiciues (ligurans jusqu'à ce que mort s'en suivît ) , les prisonniers n'étaient là que comme signe visible de la vigilance et de la force républicaine: en réalité, les prisons de Paris commençaient aux barrières, celles de France finissaient aux Alpes, avaient i)onr limites les Pyrénées, et se [irolongeaient aux frontières du Nord.

Dans mon sens donc , heureux les détenus! je l'ai dit, ils en avaient fini avec Tincertilude ; ils en avaient fini avec les déceptions qu'on éprouve dans les temps de tourmente révolutionnaire. Les amis de prison , ceux du moins que menace un danger comme le nôtre, sont de vrais amis : la prison guérit de l'égoïsme. Au milieu de tant de souffran-

(I) Malgré le mouvement révolutionnaire, et même dans sa plus grande el'fervesceiice, le peuple de Paris continua d'aller pai.siljlcment à l'Opéra : le rideau se levait exactement à la niênie heure, soit qu'on coupât soixante tètes, soit qu'on n'en coupât que trois; et, chose bien digne d'être remarquée, un sepleiubriscur se mettait à la queue comme un autre, et là, devenu docile, il disait à l'homme qui le grondait de se montrer trop gênant, et qu'il aurait peut-être égorgé à l'Abbaye : « Mais, citoyen, c'est pas moi; on me pousse, n

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