‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 193 sur 275 · ITALIENNE · texte numérisé non relu

ITALIENNE

On pense si le maréchal, bien qu'il fût accoutumé à tout, parut étourdi de la demande ; il crut que Dieu le punissait d'avoir pris la résolution de faire le sourd devant son digne représentant, et plein de crainte il demanda à l'apôtre de répéter.

(I) Ce n'était pas la première fois que M. de Beaumont s'occupait du théâtre autrement que pour le proscrire; en 1762, lorsqu'il fut question de l'union de POpéra-Comique à la Comédie- Italienne, M. l'archevêque intervint et sollicita vivement la conservation du théâtre de la foire, théâtre le moins moral du monde ; mais les fonds abondans que lui fournissait ce spectacle, dont il retirait le quart pour les pauvres, le portèrent à tolérer le scandale, moyennant finance.

Pour le coup , il ne s'est point trompe; plus de doute , monseigneur s'intéresse à Mme Lacaille; il en vante l'honnêteté s'il ne peut en prouver les talens. Le maréchal rit aux éclats de la proposition , mais il accepte; la pieuse recommandation aura son effet, la singularité delà demande en fait le succès, et à l'instant l'ordre de cette actrice est signé de cette même plume épiscopale qui écrivit le mandement contre J.-J. Rousseau, contre Jean-Jacques, qui, comme monseigneur, ne voulait pas de théâtre et faisait des pièces de théâtre. Pauvres philosophes! fragiles croyans!...

Après cette réception tout apostolique , celle qui suit est d'un autre genre et d'une date plus récente.

Le duc de Richelieu finit par devenir complètement sourd, et le public prétendait à cause de cela qu'il n'était pas tout-à-fait dans les conditions voulues pour être le juge suprême d'un théâtre où il fallait admettre des chanteurs. Celte remarque , ayant quelque apparence de justesse, le public paraissait dans son droit : le maréchal lui prouva le contraire.

Alors, Mlles Saint-Marc et Saufin étaient sur les rangs pour être admises dans l'emploi de Mme Nainville.

Toutes deux étaient jolies, toutes deux pouvaient plaire, toutes deux avaient de grandes dispositions au chant, d'après le maréchal qui prétendait apprécier la qualité de la voix par une méthode à lui connue, et qui en effet, pour bien juger, n'exige pas qu'on ne soit point sourd.

Quand il s'agissait de recevoir une nouvelle chanteuse, il voulait d'abord entendre l'histoire de la vie privée des postulantes racontée par son factotum théâtral, espèce de Sartinesau petit pied qui attrapait assez bien ce genre de narration ; puis, suivant la multiplicité ou le défaut d'aventures, partant de la moralité ou du manque de sagesse de l'artiste proposée , il rendait son jugement , prétendant connaître à coup sûr, par là, le plus ou moins d'étendue de la voix : les moins sages ayant toujours quelques notes de plus, l'usage continuel du sentiment rendant, disait-il,

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