‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 194 sur 275 · CHAPITRE XXVIIï · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIï

In gamme plus libre, le tril plus aise', la cadence plus légère ; raisonnant d'après ce système, il n'était pas d'amant qui ne donnât un demi-ton , pas d'infidélité qui ne perfectionnât le bémol ou ne fît attaquer fièrement le dièze , il assurait qu'il n'avait manqué à Mlle Saint-Huberti pour avoir deux octaves pleines , que de vivre ainsi qu'Arnould, et quand on lui objectait qu'Arnould , malgré l'exercice de la vie la plus indépendante, n'avait jamais eu une belle voix , il répondait, parodiant un mot de Joseph II : « C'est vrai, c'est bien vrai; mais aussi, sans l'amour, Arnould n'aurait jamais eu qu'un asthme. »

Comme il n'expliquait pas d'une manière bien développée l'influence secrète des passions sur la flexibilité des gosiers, et que d'ailleurs les deux jeunes débutantes dont il s'agit n'avaient encore que d'heureuses dispositions (toujours d'après lui) , il fallait se servir du moyen vulgaire et les entendre.

Cet ordre donné et suivi, voici leplacet du rapporteur:

« Monseigneur ,

«La demoiselle de Saint-Marc a été entendue au comité »de la Comédie-Italienne, de l'ordre de monseigneur, dans » l'emploi des jeunes chanteuses.

« Le rapport de MM. les comédiens a été que cette actrice «avait une jolie voix, une voix agréable; mais qu'elle «paraissait trop grasse pour l'emploi auquel elle se destinait, ce rapport est entre les mains de M. Desentclles. »

Et ensuite, et sans doute parce que l'auteur du pîacet s'intéressait à la suppliante, il ajoutait avec la même élégance de style ce post-scriptum favorable :

« P.-S. Comme cet embonpoint n'est pas aussi extraordinaire que l'on voudrait le faire croire, que la sus-nommée suit , par expérience, que son embonpoint ne lui a «jamais nui , elle espère que monseigneur voudra bien lui «accorder l'ordre de début. »

Monseigneur fut fort embarrassé; niais songeant que la justice a pour attribut une balance fictive, il s'en fait apporter une véritable, propre à ses desseins, ordonne aux deux chanteuses de comparaître , fait placer MUe Sauiin dans le plateau de droite, et MUe Saint-Marc dans le plateau de gauche ( ceci est à la lettre ) , regarde le fléau , juge les deux virtuoses et donne au public... la plus légère.

On pense bien qu'ainsi dirigée, la Comédie-Italienne ne pouvait être long-temps pour nous une concurrence redoutable; mais parfois ravivée avec des pièces comme la Femme jalouse, et des acteurs comme Mme Verteuilet Granger, le genre français reprenait le dessus et promettait aux amateurs de l'art dramatique encore quelques années d'avenir.

JVÀl A.«

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