‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 204 sur 275 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Ce n'est pas que je veuille parler du fameux procès du collier, outre que nous n'y sommes pas tout-à-fait encore, je sais que c'est du rebattu , et pourtant je suis possesseur de quelques notes qui seraient assez curieuses.

Qu'on juge si j'étais à la source.

Ma sœur se trouvait à Vienne quand M. de Rohan y représentait si raisonnablement la France ; j'étais lié avec Mme Campan ; Grammont Roselly,qui débuta si souvent chez nous, et malgré son talent assez remarquable, n'y put jamais prendre racine, Grammont avait déjà essayé de faire de Mlle Oliva une servante de Thalie ; de plus, je connus , avant les grandes aventures, ou pour dire plus vrai, je vis Cagliostro tout en plein , j'envisageai leDieu dans sa splendeur: voilà des titres pour écrire l'histoire du collier! Mais quelques particularités inédites ii'oclairciraient pas plus l'affaire qu'elle ne l'est, je n'aurais rien de mieux à trouver que ce qu'on sait déjà : que toute cette longue et déplorable aventure est la mystification d'un illustre seigneur par nne intrigante, et le scandale qu'on en voulut faire contre la reine , la préface d'une grande revanche de l'ancien ministère d'Aiguillon , contre le plus ancien ministère de M. de Choiseul.

Mais je m'arrele; car je m'aperçois que j'atteins les hauteurs de la politique, et c'est un peu moins ma faute que celle du foyer de notre théâtre; ils sont là quatre, au moins, qui remuent toute l'Europe, devinent les secrets des puissances , cherchent ies origines des événemens f en prophétisent les suites , et moi, sans savoir comment et encore plus sans trop savoir pourquoi, je me surprends répétant ce qu'ils disent ; c'est une terrible chose que l'habitude d'appremlre des rôles! La prose politique de MM. Ximenez et autres me reste dans la tête malgré moi, comme si ma mémoire avait à percevoir une sorte de droit aux barrières sur les paroles quelconques prononcées eo nos domaines.

Je descends donc à 5a simple biographie du graml sor-

cicr italien ; je dirai sans doute plusieurs choses connues; mais comme elles se lient naturellement à quelques-unes que je n'ai vues nulle part, à d'autres qui me sont personnelles ou qui m'ont été' rapportées par gens qui de leur vie n'ont tenu la plume , je pense qu'on ne sera pas fâché de les trouver ici avec plus d'ensemble.

Environ six ou huit mois avant le célèbre procès, on parlait beaucoup de Cagliostro; il était venu rappeler les merveilles de M. de Saint-Germain ; son crédit n'alla cependant jamais jusqu'à la cour, la reine plaisanta de ceux qui lui rapportaient ses grands prodiges , et le roi tança d'importance quelques gentishommes qui voulaient à toute force le présenter ; cet excellent Louis XVI ne voulut jamais croire aux charlatans.... à moins qu'ils ne fussent ministres.

Les mystérieuses scènes d'évocation avaient lieu moyennant finance ; il n'était besoin que de demander ; on pouvait voir ses parens , ses amis, ses connaissances', ou bien, en doublant le prix , se passer toute autre petite fantaisie de revenans.

Cela fut poussé au point que plusieurs financiers et jeunes seigneurs des plus hardis se taxèrent au prix de mille louis pour demander à l'auguste adepte de leur arranger un tout petit souper libertin de filles de l'antiquité ; on dressa une liste, chacun y désigna sa chacune, suivant son goût ou ses connaissances du personnel des anciens temps: celui-ci voulut Laïs, celui-ci Aspasie , cet autre Phriné , il y en eut nn qui , parmi les filles romaines , demanda pour son compte la mère des Gracques ! La mère des Gracques ! je ne puis me piquer d'être connaisseur , mais je n'aurais pas trouvé celui-là ! on effaça bien entendu celte romaine si mal appréciée, et pour l'argent de sa cotisation on lui donna une petite danseuse de la Baclriane , assez inconnue, espèce de comparse historique, dont il fallut bien se contenter , pour le moment, les autres ayant tout pris; une seule difficulté ajourna cette belle partie de

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