‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 213 sur 275 · LA REVANCHE BU CHEVALIER DE ROUFF&ERS · texte numérisé non relu

LA REVANCHE BU CHEVALIER DE ROUFF&ERS

Je lis chez M. le duc d'Orléans. — Mmc de Montesson auteur. — Ce que c'était que la comtesse de Chazelles. — Mot de Mariuonteî. — Une comédie de grande daine est sifflée. — On veut en appeler. — Une loge devient une volière. — Singulière leçon de philosophie donnée par le duc d'Orléans.

Un matin , bien avant l'heure décente à laquelle tout le monde se lève , h l'heure la plus domestique possible , quand les magasins s'ouvraient à peine dans Paris, je reçus un billet de M. de Boufflers , qui m'invitait à suivre son homme de confiance ; il avait des choses importantes à me communiquer : il s'agissait d'un secret, d'un service à rendre, etc., etc. Les vagues expressions du billet, le lieu d'où il était écrit, me donnèrent à penser; je m'habillai en faisant mille suppositions. Pour bien comprendre mes inquiétudes, il faut savoir qu'il venait d'arriver au chevalier une aventure qui avait eu pour lui des commencemens assez fâcheux ; je pensai que quoiqu'il s'en fut tiré avec un tact

et un à-propos à faire honneur au pins habile, peut-être tout n'était pas fini , et comme je n'avais rien appris par la bouche du chevalier lui-même, je donnai carrière à mon imagination. J'aurais bien pu interroger le messager qu'on m'envoyait! mais j'avais là-dessus mes principes: je trouve mal, je trouve peu honorable de chercher à arracher des secrets d'un domestique qu'on vous envoie. Sur ce chapitre , j'ai rencontré des gens d'une grande indulgence pour euxmêmes : ils se seraient fait un véritable scrupule de rompre le cachet d'une lettre qui n'était pas à leur adresse, et n'en auraient pas fini d'interrogations avec un serviteur à qui le silence est recommandé. Est-ce qu'il y a dans l'action blâmable de rompre un cachet quelque chose de plus bas que dans l'acte indiscret de s'emparer d'un secret qu'on vous cache? 11 me semble pourtant que l'un vaut l'autre : je me trompe, dans le second cas , il y a de plus un domestique qu'on a corrompu.

Je reviens au chevalier.

Il connaissait mon dévouement pour lui, je ne pouvais douter qu'il ne m'aimât et il savait que je le lui rendais ; mélange d'homme d'église (1), d'homme d'épée, d'homme de lettres, d'homme à bonnes fortunes, et avant tout homme d'esprit, non-seulement de cet esprit qui l'avait mis en vogue , mais de cet esprit sensé qui voit avec rectitude et et met chaque chose à sa place , par conséquent gentilhomme sans morgue et point façonnier. Je crus qu'il s'était souvenu des scènes de notre enfance , où il savait si bien «parer la botte à Fleury, » et qu'il pensait encore qu'en une occasion je pouvais être utile: à tout hasard donc.

(I) Le chevalier de Boufflers ne porta que quelques mois le petit collet; la simple tonsure qu'il reçut n'engageait à rien et était pour les fils de famille un moyen de se faire accorder les bénéfices de riches abbayes. Et cette opération financière une fois faite, on prenait l'épée sous le titre de chevalier de Malte : ce fut longtemps le cas de M. de Boufflers, qui n'était connu que sous le nom du chevalier.

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