‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 214 sur 275 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

je choisis la meilleure de mes épées et je me disposai à partir.

Pendant que je m'achemine chez le chevalier, vers une maison de campagne à quatre portées de fusil du Raincy, terre appartenant à M. le duc d'Orléans , je puis instruire mes lecteurs de l'aventure dont je supposais que j'allais être un personnage à la suite.

Trois ou quatre ans avant l'époque dont je parle , on fit courir dans le monde une lettre sanglante contre une dame à tahouret qui , disait-on , avait quitté un de nos héros d'Ouessant pour certain guerrier du régiment des Suisses, guerrier long d'une toise, carré à l'avenant, espèce d'Hercule des treize cantons.

Mais , soit que les intéressés n'eussent pas une grande renommée , nulle aventure , même piquante , n'ayant de prix alors que sur l'étiquette de Duc, Comte ou Marquis , soit que ce fût une aventure de fabrique, et faite dans l'unique but de donner cours à ces productions du temps, destinées à l'amusement des oisifs , comme on ne savait à quelles figures appliquer ces portraits, aux nuances un peu forcées, on oublia l'historiette.

Depuis long-temps on n'en parlait plus, lorsqu'un fait à peu près semblable , où se trouvait mêlé le chevalier de Boufflers , avec la circonstance exacte d'un officier suisse et d'une trahison de cœur, donna l'idée à quelque plaisant de peu d'imagination , de ressusciter la lettre anecdotique cl de la répandre dans le monde , en la faisant endosser au chevalier.

M. de Boufflers était connu pour ne point supporter patiemment une injure , pour exercer volontiers une petite vengeance en vers ingénieux ou en prose piquante , il fut donc facile de lui attribuer celle-ci :

« Vous me défendez, Madame, de remettre les pieds chez » vous : de tous les ordres dont vons avez bien voulu m'ho- • norer, il n'en est point que je ne me sois promis de suivre «avec une résignation plus respectueuse et qui m'ait moins

• étonné. Je trouve tout simple que , connaisseuse comme «vous Têtes, vous préfériez l'énorme carrure des contours «helvétiques à l'élancement effilé des tailles françaises. Je «croyais toutefois, Madame, avoir péniblement acquis des » droits à vos éloges; mais je devais sentir qu'un cœur aussi «vaste et aussi ardent était difficile à remplir. Je regrette «de toute mon âme , que la grandeur de votre mérite ait «rendu le mien si petit à vos yeux ; puissiez- vous , Ma- » dame, n'être pas déçue dans les espérances que vous fon- »dez sur les in-folios transalpins! Changez souvent, faites «de vos amours des éditions fréquentes et variées; je suis «loin de désapprouver des dispositions si bienfaisantes ; «tout ce qui tend au bonheur général m'intéresse, et vous «ressemblerez bientôt à la divinité qui répand indistinctement ses faveurs sur tout le monde. »

Pour croire à celte lettre, de vieille date dans les annales du scandale , il fallait avoir l'esprit plus oublieux que délié ; le style du chevalier n'était point celui-là ; sa plaisanterie avait toujours une tournure ingénieuse , et , jusque clans ses croquis libertins , on pouvait trouver la décence. Il savait que dans les choses délicates, c'est un art que d'effleurer et toujours un scandale d'approfondir; aussi se clcfendit-il bien d'une œuvre qui n'était ni dans sa manière d'écrire f ni clans sa façon de penser ; mais afin de donner au public des pièces de comparaison sur la différence des styles , il n'est sorte d'épigrammes qu'il ne fît contre sa traîtresse, à lui.

Cette façon de s'exenser ne sembla pas, apparemment, suffisante à la dame. On va voir qu'elle prit une résolution désespérée.

D'abord , elle écrivit à M. de Boufflers s'avouant coupable, feignant un grand repentir, palliant ses torts, suppliant de faire disparaître les traces d'une vengeance qui l'empêchait de se montrer dans le monde; en définitive, elle demandait avec instance au chevalier de se rendre chez elle; l'heure désignée était l'heure favorable que jadis on

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