CHAPITRE XXXVI
Un marquis do Malseigne , olh'cier-général tic carabiniers , venait de gagner une figure de porcelaine, sorte de magot de la Chine, représentant un vieillard frileux qui se chauffait: — Comment cela se nomme-t-il ? demanda le gagnant en faisant trophée de son lot. — Un Coriolan , répondit une voix dans un groupe ; mais aussitôt, près de ce groupe, un mouvement s'était fait , une forme humaine toute pale, élégamment habillée de l'habit marron à larges boutons rouges, avait trépigné, heurté, tapage, et bientôt après, sans respect pour l'asile que M. le vicomte de Saint- Pons avait offert à M. de Champcenelz dans une loge où même il y avait des dames, La Harpe apostrophait son adversaire, lequel s'obstinait à le laisser dans le corridor.
Je me hâtai de me dégager ; j'avais aperçu le médecin Lassone dans une loge, en société de Mlle Olivier; j'allai , avec mon peintre , leur demander la permission de voir de chez eux ce qui se passait dans l'autre demi-cercle; c'était assez curieux.
La Harpe , n'ayant pu être admis à quereller à son aise chez M. le vicomte de Saint-Pons , se trouvait en ce moment presqu'à côté de nous et juste en face de son faiseur de quatrains ; là , le buste en dehors , les deux mains ap- . puyées sur le pourtour du balustrc , il parlait à M. de Champcenetz , qui , de son côté , à peu près dans la même attitude , se disposait à la riposte ; on aurait dit d'une conférence à la Sorbonne ou d'une scène de marionnetles où le diable et polichinelle se font des mines. Le public riait, et , bien que ceci n'eût point été annoncé dans le programme du Vauxhall, ce ne fut pas ce qui amusa le moins.
Le faiseur d'épigrammes, voyant que son adversaire s'en donnait à pleine voix, ne voulut point être en reste d'aménités littéraires, et se mettant à l'unisson, il profita de celte idée de La Harpe pour donner connaissance aux citoyens assemblés des qualre vers qui, jusque-là, n'avaient été répétés que dans un certain monde. L'auteur de Coriolan ,
un peu démonté par cette manœuvre, s'aperçut enfin qu'il donnait la comédie à ses dépens et surtout qu'il procurait à M. de Champcenetz un des plaisirs dont il était le plus friand : celui de se donner en spectacle et de faire connaître ses productions. Aussi le poète se masqua-t-il au plus vite de l'air de dignité qu'il savait si bien prendre quand il le voulait, et la conférence finit par ces quelques mots de vive attaque et de vigoureuse défense.
— On m'avait dit d'autres vers que ceux que vous répétez-la , monsieur le marquis. J'ai eu tort: je me retire : on ne saurait se formaliser d'une telle œuvre. — Voilà de la charité chrétienne. Cela sent son curé de Mélanie. — Cela sont la dignité d'un homme qui ne saurait se fâcher d'une épigramme où le venin est caché... comme l'esprit. — A la bonne heure! aussi ne Favais-je tirée qu'à peu d'exemplaires, et voilà que, grâce à vous! ajouta Champcenetz en montrant le public , je viens d'en faire une édition qui ira bien à douze cents. Merci au moins! — Au revoir!
Je ne sais si l'héroïque « au revoir » eut d'autres suites, mais ce soir-là , et après cette petite scène, La Harpe s'en alla. Quant à M. de Champcenetz, il ne quittait jamais le champ de bataille, et il resta dans la salle pour abreuver encore un peu ses deux orgueils d'auteur et de vainqueur; je le voyais tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, contant l'affaire à celles de ses nombreuses connaissances qui auraient pu la mal comprendre. Après avoir bien papillonné il se fixa dans cette même loge où se trouvait M. le vicomte de Saint-Pons avec ses dames; depuis long-temps je regardais là , et pour moi , l'accessoire devint le principal : la société féminine de M. le vicomte me parut avoir de l'éclat ; je vis des bras , des mains , des tailles , des intentions d'épaules à meubler mieux qu'une loge du Vauxhall ; les visages étaient distingués , jolis , naïfs ; mais tant que je restai auprès de Mlle Olivier, j'eus l'air de m'occuper fort peu de ce qui brillait au dehors : jamais il ne faut faire faire double emploi à la louange ; c'est un prin-
cipe de galanterie dont je me suis toujours parfaitement trouve'.
Mais après son départ (qu'elle nous avait déjà annoncé en nous priant de garder pour moi sa loge), je demandai des renseignemens à mon peintre qui m'avait semblé être au fait ; il me nomma ces dames, et je retins ie nom de Mme deSainte-Amaranthe.
Cependant je n'avais entendu que trois noms, et parmi les rubans, les parures et les plumes, je découvrais encore, comme au milieu de brillantes broussailles, une quatrième figure; je demandai si de celle-là on ne me dirait rien.
— Celle-là, me fut-il répondu, est maintenant sans conséquence, bien qu'elle promette un bel avenir. En attendant mieux , c'est une enfant très-jolie , fille , assure la chronique , de M. le vicomte de Saint-Pons. — Et de...? répliquai-je. — De Mme de Sainte-Amaranthe, cela va sans dire. — Vous paraissez bien instruit , continuai-je ; mais si ces dames appartiennent en quelque chose à l'empire de la mode, j'avoue que je suis tout honteux de ne point les connaître.— Vends-toi , Grillon l car pour Mme deSainte- Amaranthe rien de ce qui la concerne n'est ignoré du monde élégant; elle reçoit même , et j'ajouterai que c'est la maison de Paris où Ton accueille le mieux les artistes. Cependant il n'y a point de mal à ce qu'elle vous soit inconnue , depuis deux ans elle s'était un peu déshabituée de Paris, les personnes avec lesquelles vous la voyez sont des châtelaines de Cercy, où elle-même possède une maison de campagne du meilleur goût. — Elle a tort , répliquai-je vivement , en arrangeant ma lorgnette pour mieux voir l'objet qui m'occupait ; il est des femmes à qui la campagne devrait être interdite.
J'allais regarder de tout mon pouvoir, mais en ce moment où la danse finissait , le dernier tirage des lots devait avoir lieu; on sortait, on se promenait dans les corridors, on venait dans le pourtour, et ma loge favorite se dégarnit. Pendant cette partie intéressée du spectacle j'écoutai mon
peintre qui se mourait d'envie de me dire tout ce qu'il savait, ou croyait savoir, sur une femme appartenant en quelque chose aux femmes à fracas d'alors.
Mme de Sainte-Amaranthe était une fille de qualité' du nom d'Arpajon. Elle avait été élevée par une mère qui peut-être ne fut pas toujours sévère en ce qui la concernait, mais qui, comme cela ne manque jamais, s'était monlrée un argus impitoyable pour sa fille , défendant à la pauvre enfant jusqu'aux choses permises, apparemment en compensation de ce qu'elle se permettait les choses défendues.
Malgré les bonnes intentions maternelles, la jeune d'Arpajon se montra ingrate, et la ville de Besançon , que les deux dames habitaient, retentit bientôt du bruit d'une aventure, qui cerles, ajoutait mon narrateur, ne porta tort à personne, car il y eut dans l'affaire un heureux de fait, ce qui est de bon exemple ; et pendant une quinzaine , la ville de Besançon se trouva défrayée de médisance, ce qui est tout profit dans un pays où Ton en faisait une grande consommation.
Malgré l'éclat qui s'ensuivit, peut-être même à cause de cet éclat, un épouseur se présenta , et rien ne prouve que celte demande en mariage ne (ut point une réparation, quoique la malicieuse ville ait mieux aimé n'en rien croire, parce qu'ainsi au lieu d'un scandale elle en avait deux. Mais on quitta bien vite Besançon , et Paris vit arriver, tout heureux et tout rayonnant , le sieur de Sainte-Amaranthe, capitaine de cavalerie, homme de cœur de son propre fait, homme de coffre-fort de l'héritage de son père (en son vivant receveur-général des finances), et maintenant homme heureux et riche de deux nouveaux trésors : les vertus et la beauté de son épouse.
M. de Sainte-Amaranthe avait un enthousiasme conséquent : aussi fut-il amoureux de sa femme pendant deux grands mois. Pour lui personnellement c'était beaucoup , et c'était inouï chez les capitaines de cavalerie de l'époque : deux mois de fidélité, vers 1760, faisaient une sorte de
scandale; on tenait des propos , il y mit fin. Mais sa jeune épouse avait une manière de voir toute provinciale; elle lit des reproches, le mari s'éloigna. II possédait une grande fortune, mais il sYlait donné des goûts pour lesquels il n'aurait pas suffi de la doubler; choisissant assez mal ses amis, ses amis parvinrent à lui choisir ses maîtresses; il eut beaucoup des unes et des autres, de façon qu'un jour il se trouva ruiné, et , faute de l'espèce de résolution qu'il lui fallait pour se brûler le peu de cervelle dont il faisait usage, il quitta la France , passa en Espagne , et alla finir à Madrid de la plus singulière façon du monde : il y vécut pendant long- temps du métier de cocher de fiacre. Beau dénouement pour un capitaine de cavalerie, que d'accepter un fouet en échange d'éperons!
Que pouvait faire la jeune femme? se consoler : elle y lâcha et y réussit, grâce aux tendres prévenances de M. le prince de Conti, qui essaya de lui faire oublier les torts de l'amour, et parvint du moins à réparer ceux de la fortune.
Depuis la mort du prince, et peut-être un peu avant(c'est toujours mon peintre qui parle), Mme de Sainte-Amaranthe vit en femme qui s'appartient ; mais elle a une (ille , et c'est avec prudence qu'elle use d'une liberté qu'elle a bien gagnée ; supposez Ninon veuve, mais supposez Ninon mère : Mme de Sainte-Amaranthe est cela. Si l'on ne peut dire qu'elle soit précisément jolie, elle sait se rendre désirable; si elle n'est jeune, elle a atteint cet âge où la femme s'est complétée , et où l'art de faire valoir ce qui reste de charmes surpasse peut être la puissance de charmes plus jeunes, mais qu'on laisse trop aller comme il plaît au bon Dieu : sur le point de rehausser sa personne et de faire la toilette à son âge, Mme de Sainte-Amaranthe est artiste. Quand elle revient à Paris, on joue assez gros jeu chez elle, parce que , tenant à voir rassemblées dans son salon les classes choisies de la société, les cartes sont l'espèce de pavillon qui couvre toutes les marchandises. Personnes de qualité, hommes de mérite, femmes citées, artistes et lit-
térateurs se donnent rendez- vous chez elle; le jeu est donc son moyen et n'est point son but. Ceux qui ne rapprochent pas peuvent la calomnier, ceux qui rapprochent l'aiment. Si jamais elle est imprudente, personne ne la justifier.*! ; mais tous ceux qui la connaissent viendront à son secours. Ce sont de ces femmes à part qu'il faut voir pour les comprendre, et qu'on ne voit jamais assez. Enfin, mon cher Fleury, pour terminer par un trait de peintre , tout ceci a l'air flatté, et pourtant cet éloge n'est qu'un portrait.
— Dont je verrai l'original! m'écriai -je. — Je parlerai de votre désir quand vous voudrez; mais je ne puis vous répondre d'un heureux résultat. Malgré ses bonnes qualités, Mme de Sninte-Amaranthe a quelquefois une manière d'apprécier les gens qui n'appartient qu'à elle : il faut d'abord lui plaire. — Un défi ! dis-je en interrompant le narrateur , qui tout fâché de mon air de confiance, allait me répondre , quand je le priai de passer avec moi dans la rotonde. Je me proposais de saisir le prétexte de complimenter M. de Champcenetz sur son triomphe , espérant trouver le moyen de faire venir une présentation.
Mais j'avais trop compté sur mon étoile. Quand nous arrivâmes, ces dames n'y étaient plus; nous nous informâmes : M. de Champcenetz les avait suivies. J'enviai le sort du caustique personnage; car je ne saurais dire quelle sympathie me portait vers Mme de Sainte-Amaranthe. Mon peintre vit ce désappointement, et lorsque nous prîmes congé l'un de l'autre, il me protesta qu'il se mettrait en quatre pour me faire admettre au nombre des élus.
Cette représentation du Vauxhall ne rapporta pas ce qu'on avait espéré : les frais absorbèrent le gain en grande partie. Je mets en note ici les spectacles qui contribuèrent à ces bonnes œuvres, et le total de leurs recettes ; l'un et l'autre tiennent à l'histoire du théâtre et à l'histoire du goût. Un pareil rapprochement offrirait aujourd'hui d'autres résultats; ceci est donc , pour ainsi dire , un chiffre littéraire :