‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 34 sur 275 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

temps l'amitié de Montansier fut plus constante que son amour ; mais Barras , comptant sur des promesses sacrées, sur des sermcns peut-être , lui faisait souvent d'amers reproches.

— C'est à n'y pas tenir, ma chère amie , lui disait-il , un jour qu'on ne me savait pas si près , vous jetez votre cœur à la tête de tout le monde. — Oh ! c'est bientôt dit ; il faut bien faire un peu 1rs honneurs du Midi , à ces gens de la capitale. — Savez-vous comment cela s'appelle?.... — Eh ! mon cher Barras , on baptise tout aujourd'hui. Sous Louis XIV j'aurais été appelé»' Ninon ; mais tout dégénère ; les hommes d'à présent ne savent gré de rien. — Il faudrait vous remercier peut-être. Quand pour obéir à un penchant de coquetterie. .... — Vous êtes dans Terreur sur ce genre de penchant ; c'est chez moi pure bonté d'ame. Est-ce ma faute, si je suis la femme du inonde la plus persuadée que si la vie est un bienfait, on ne la reçoit qu'avec l'obligation d'embellir celle des autres.

M. de Barras prit le bon parti , et comme tous ceux qui l'avaient aimée , il rit , la quitta , et resta son ami. Il fallait toujours finir par-là bien qu'on en eût ; les qualités de son cœur faisaient qu'on lui pardonnait des défauts à la mode : il y avait alors tant d'occasions et si peu d'obstacles.

Du reste , en ce qui concernait les artistes, cette fameuse directrice était très-bonne pour ses pensionnaires : juste, autant que sa mauvaise tête le lui permettait, niais, on le pense bien , pas le moins du monde amie de l'ordre. Je ne sais en vérité quel temps elle prenait pour le repos! Le jour était donné au plaisir et à sa direction , et la nuit au jeu , passion qui était chez elle une fureur. Eh bien! malgré cette manière de vivre , elle est parvenue à un âge trèsavancé , sans aucune des incommodités de la vieillesse , conservant toujours la même vivacité et, malheureusement pour elle , une tête et un cœur toujours jeunes.

DEBUTS A VERSAXX.X.ES.

Portrait de Fleury. — La lune de miel s'obscurcit. — Séparation. Mme Drouin. — Mot magique. — Fête chez Mlle Dangeville. • — La servante de Molière. — Lekain fait un conte. ~~ Mot de Préville.

Je débutai à Versailles avec assez de succès. J'en fus plus redevable sans doute à quelques avantages extérieurs qu'aux prémices d'un talent qui n'était encore ni cultivé, ni formé.

Et ici je me vois, pour ainsi dire , dans l'obligation de placer un portrait qui me fera connaître tel que j'ét.ûs alors; portrait trop flatté sans doute , puisque je le dois à mon ami Paulin. Ceux qui mont vu plus tard pourront juger du plus ou du moins de ressemblance : « A dix-neuf »ou vingt ans , écrit-il , Fleury, sans être précisément un »bel homme , ni même ce qu'on appelle un joli homme, » plaisait généralement; il était d'une stature plutôt petite » que grande; mais bien fait, mince, alerte et très-adroit

Page 1