‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 35 sur 275 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

» à tous les exercices du corps; il possédait même cette «grâce naturelle qui ne se donne pas. Sa physionomie, » vive et spirituelle, était en accord avec des yeux perçons «dont on pouvait à peine soutenir l'éclat. Fleury avait

• l'esprit peu cultivé, mais assez d'esprit naturel , de l'air niable et du gracieux; doué d'un tact et d'un jugement

• sûrs et précoces, il se distinguait d'abord parce ton de »la bonne compagnie que personne ne pouvait lui disputer. A des dehors très-prévenans il joignait des qualités «solides : tous ceux qui l'ont connu depuis savent que » i'honneur et la probité faisaient la base de son caractère. «Avec de tels avantages , il n'est pas surprenant qu'il soit «devenu à la fois un acteur distingué et un homme du » monde à la mode ; mais ce n'est pas sans beaucoup de

• travail et de peine qu'il a pu parvenir à être un des principaux acteurs du théâtre Français. »

J'en étais loin encore, et il me fallait passer par bien des épreuves, et de toute nature , avant d'arriver à ce terme désiré. Les peines d'amour avaient même déjà corn mencé. Notre lune de miel s'obscurcissait , hélas ! de nuages bien noirs. J'en étais enfin aux tribulations avec Clermonde. Disons d'abord que nos espérances furent déçues. Mlle Montansier, tout en rendant justice au talent et à la beauté de Clermonde , ne voulut pas la recevoir; elle allégua divers prétextes pour ne point la comprendre avec moi clans un engagement commun. Celle-ci eut de la peine à concilier l'affection particulière que semblait me porter la directrice de Versailles, avec l'espèce d'indifférence et de froideur qu'elle mettait à l'accueillir; sa tête se monta , elle devint jalouse et me crut infidèle. Moi infidèle ! aimer Mlle Montansier! Clermonde ne savait-elle pas que les rôles de co-adjuteurs ne pouvaient me convenir ! et puis , quarante ans d'un côté et vingt de l'autre , y avait-il à balancer? l'une tout à l'amour , l'autre tout aux amans. D'ailleurs, n'étais-jc pas père? Père! Clermonde me l'avait dit; à mon âge ce mot résonnait si agréable-

ment! c'était une garantie, on en conviendra, et Clermonde y mettait de l'obstination.

Se quereller, s'apaiser, être brouillés et se raccommoder ensuite , c'est la vie de l'amour, dit-on ; ceci n'est vrai que suivant la date. L'amour qui commence spécule sur Ja querelle les profits du raccommodement; l'amour qui finit y voit au contraire les douceurs dune rupture. Non pas que je soupçonnasse alors Ciermonde , mais je lui en voulais de me croire si facilement coupable. Cependant pour la rassurer sur la solidité de ma tendresse , je lui protestai que j'irais la rejoindre à Caen , où un engagement très-avantageux lui était offert. Je fis plus , touché de ses larmes , ému de son état de grossesse et pensant que l'idée de notre séparation en serait adoucie , je voulus qu'elle emportât une promesse de mariage; je glissai même dans sa malle un dédit de deux mille écus , lui donnant ainsi tous les gages de sécurité. N'étais-je pas à elle , d'ailleurs? ne devait-elle pas se regarder comme ma femme? y avaiMl désormais entre nous d'autre séparation que la mort?

La mort devait nous séparer en effet ! non la sienne , mais la mort de mon enfant. Peu de temps après des couches dangereuses, ei dont je viens de dire le triste résultat, Ciermonde me renvoya avec plus de dédain que de générosité, ma promesse de mariage et mon dédit, et cela , le croira-t-on? par l'impulsion de ce même Destbrges mon ancien rival. Cette fois il m'avait gagné de vitesse à Caen, et prenant sa revanche, il avait fait de moi ce que j'avais fait moi-même de M. de La Touche-Tréville.

Ciermonde était-elle de bonne foi dans sa croyance à ma prétendue liaison avec Mlle Montansier ? Si je m'en rapporte aux mémoires publiés par Desforges , elle y croyait; si j'en juge par cet empressement de briser avec moi , elle n'en attendait que le prétexte. Heureux et malheureux par elle, je n'en puis dire trop de bien ni trop de mal. Était-elle sage, mais susceptible? car M. le comte aussi

Page 1