‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 36 sur 275 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'avait offensée. Fut-elle galante, mais adroite? car la scène du chapeau n'était pas d'une novice. Je m'y perds ! c'est un jugement à ajourner indéfiniment, comme tant d'autres, Placée d;ius une plus haute sphère, Clermonde aurait embarrassé l'histoire.

Quel'e nuit cruelle je passai après l'annonce d'une rupture irrévocable et désespérante! Que ceux qui ont aimé, et aimé comme j'aimais alors , se souviennent du moment où, encore à leur première croyance, à ce fanatisme du cœur, il leur fut dit : Votre maîtresse vous est infidèle. J'eus la lièvre, le délire. Je voulas aller tuer Desforges, immoler Clermonde , me tuer après ; je le voulais sérieusement, mais l'exaltation trouve en elle son propre remède. La nature épuisée succomba ; je roulai plutôt que je ne me laissai aller sur le carreau de ma chambre. D'affreux réves, des visions terribles m'assaillirent; sans doute j'avais passé la nuit en cet état , car le jour paraissait quand j'entendis frapper à la porte.

Mme Drouin , actrice de la Comédie-Française , m'envoyait une voiture pour me rendre avec elle à Vaugirard chez Mlle Dangeville, dont on célébrait la fête. Cette aimable dame , à laquelle j'étais recommandé par mon père , avait sollicité une invitation pour moi depuis quelques jours ; mais ma catastrophe amoureuse était bien capable de me faire tout oublier, et je n'y songeais plus.

Si l'on se rappelle mon goût décidé pour mon art , qui ne pouvait être surpassé que par mon amour pour Clermonde, on ne sera pas étonné qu'en ce moment le mot de Comédie-Française, et le nom de MUe Dangeville, ne vînt me frapper comme nu mot magique et conso'ateur. Chez l'actrice célèbre devaient se trouver toutes les gloires du théâtre et plusieurs illustrations des lettres; il se lit une révolution en moi ; je réparai mon désordre. Je partis.

Page 1