Incontinent qu'il fut arrivé% ledit sieur de
• Nicolas Oudart, chevalier, sieur de Ranst, et Corneille Boonen, conseillers au conseil de Brabant , Van Sestich et Breughel, aussi membres de ce conseil, étaient les autres assesseurs de Champagney. Apostille du 16 janvier 1574, archives de l'audience Masse 124:. Voir, sur l'organisation administrative, judiciaire et financière d'Anvers, les Me'moires de Yiglius, 207, les Lettres de Viglius à Hopperus, 338 ; édition de la société , et une lettre du duc d'Albe ù Champagney, du 31 décembre 1571. /*«piersd'État,lL\,2\l.
2 Le 24 avril.
Champaigney luy représenta la conséquence qu'il prévoyoit, si les amutinez exécutoyent ce qu'ils avoyent délibéré, mesme avec l'aide du chasteau, et combien cela emporteroit tant à la réputation de Son Excellence qu'au bien des affaires de Sa Majesté, l'exhortant à s'emparer du chasteau, puisque Sancho d'Avila n'avoit voulu prendre autres gens, suivant ce que Son Excellence avoit mis à son chois, ayant commandé audit sieur de Champaigney par ses lettres, de luy donner gens en tel nombre et de toute telle nation qu'il demanderoit, pour asseurer son chasteau.
21. Chappin Vitelli, marquis de Cetone, qui estoit présent, et seul de tous les conseils, (car il n'en y vint pas un des Pays-Bas avec le grand Commandeur, néantmoins que le sieur de Champaigney eut fait tousjours communicquer par ses gens qu'il envoya à Bruxelles d'un à un à chacqu'un du conseil d'estat les minutes de ce qu'il escrivoit au grand Commandeur), mettoit en doubte s'ils voudroyent au chasteau permettre que Son Excellence y entrât. A quoi ledit sieur de Champaigney dit que si celluy qui y estoit, luy avoit si peu de respect, qu'il ne s'esbahissoit plus des termes qu'il tenoit en son endroit. Et que d'autant plus son Excellence y debvoit pourveoir.
22. Cependant on rapportoit au sieur de Champaigney plusieurs propos de la cour, mesme du grand Commandeur, tous favorisans l'entrée des amutinez en la ville. Voire n'en disoyent pas moins les domestiques mesmes de Son Excellence. Autres Capitaines et amis dudit sieur de Champaigney qui
traittoyent dedans le chasteau, l'asseuroyent aussi que là, plus ouvertement que oncques, continuoit leur délibération premise. Et quoy que le sieur de Champaigney représentât tant pour prévenir que pour deffendre cest inconvénient, il ne gaignoit rien au grand Commandeur.
23. Ainsi en effect le bruit s'espancba partout que la citadelle seroit pour les amutinez, dont non seulement les bourgeois et marchands , mais les gens de guerre en la ville estoyent bien esbabis. Et plusieurs tenoyent pour consentant de ceste menée le sieur de Champaigney, voyans qu'il ne se faisoit autre diligence pour asseurer du chasteau. Mais Son Excellence luy avoit dit tout court, qu'il ne convenoit nullement de se préparer davantage et moins de se retrancher contre le chasteau, par où le sieur de Champaigney luy avoit représenté. Disant le grand Commandeur qu'il ne failloit que le gouverneur de la ville fut le premier qui enseignât comme on pourroit rendre le chasteau inutile'. Mesmes sur ce que le sieur de Champaigney luy dit qu'il sçavoit bonne quantité de balles de laine et autres, desquelles il se pourroit fort bien réparer en un instant. Son Excellence luy respondit que cela estoit hors de propos, puisque les amutinez n'avoyent nulle
• Cette relation diffère singulièrement de celle du grand commandeur : dans une lettre du 28 avril, celui-ci dit que le gouverneur et le châtelain, au lieu de prendre les mesures propres ù rassurer la population, 'perdaient la tête; qu'il s'est décidé à se rendre seul à Anvers, afin de rendre du courage aux habitants et dans l'espoir d'imposer assez aux mutinés, pour les empêcher d'entrer de force dans la ville. Qorres]io,id'tncv de Philippe II, 111,57.
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artillerie. A quoy ledit sieur de Champaigney réplicqua qu'il avoit préveu cef5t expédient si d'aventure celle du cliasteau le vouloit nuire. Ce que Son Excellence ne print pas de bonne part, ains luy dit qu'il s'ostat de ceste pensée, l'asseurant sur sa présence, à laquelle jamais les Espaignols neperdroyent respect, et qu'il en soingneroit, comme de chose que luy touchoit. Sur cela le sieur de Champaigney fut forcé de s'entretenir ; ordonnant ses gardes au moins mal qu'il luy estoit possible.
24. Le dimanche xxv , aucuns de ceux que ledit sieur de Champaigne^'' avoit envoyé recongnoistre les amutinez, rapportèrent entre neuf et dix heures du soir, comme ils avoyent ouy des mesmes amutinez, que tost après la minuit ils seroyent aux terraux de la jointe, pour effectuer leur entreprinse. Il en alla adviser le grand Commandeur, voulant faire assembler les guides et les nations. Ce que luy fut enfin permis ; le plus tard que on peut, non sans grande difficulté : disant tousjours Son Excellence que les amutinez n'attenteroyent jamais ce qu'il doubtoit' , estant sa personne en la ville ; si est se que* à la mesme heure, ledit sieur de Champaigney fit toutdebvoir pour advertir les susdits. Mais comme il estoit avant en nuit et jour de feste, tout son travail servit de peu. Lequel se résuma, pour le plus seur, à renforcer les gardes de ses propres compaignies .
25. Le lendemain xxvi% à cincq heures du matin revindrent quatre chevaux que ledit sieur de
• Ce qu'il redoutait, ^ Néanmoins.
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Champaigney avoit jette la nuit dehors, dont deux luy dirent avoir esté parmi les amutinez, et avoir entendu pour certain, que si Sancho d'Avila, qui estoit allé devers les amutinez de la part du grand Commandeur, ne leur rendoit à neuf heures du matin, response punctuelement à leur satisfaction, que au mesme instant ils s'enchemineroyent devers la ville d'Anvers, asseurez de toute faveur par ceux du chasteau, et qu'on les mettroit plustost dedans la ville au travers d'icelluy qu'ils n'y entrassent, avec ce que, outre ceste aide, ils estoyent encores asseurez de plusieurs autres en la ville.
26. Tout aussi tost le sieur de Champaigney alla treuver le marquis Chappin Vitelli, auquel après avoir conté le rapport de ses gens, il luy dit quant et quant de reclief, que à son advis le grand Commandeur debvoit entrer au chasteau incontinent, mesmes estant hors Sancho d'Avila. Car le Lieutenant seroit de plus facile convention, qui estoit homme de raison, fort accort, et modeste. Et qu'il ne luy vouloit pas celer que la plus part de la ville disoit ouvertement cestuy cy estre un jeu joué et intelligence de Son Excellence, qui vouloit mettre les amutinez dedans la ville pour les faire payer aux habitans, à l'instigation et conseil dudit marquis. Ce que néantmoins le sieur de Champaigney ne croyoit nullement , pour la conséquence et la desréputation grande et desaccréditement que ceci causeroit à Son Excellence, qui faisoit lors assambler les Estats généraux des Pays-bas à Bruxelles. Mais que ce cas advenant (fut de son sceu ou non), il faisoit fort à craindre qu'il y auroit bien à faire à persuader non
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seulement au peuple d'Anvers, mais généralement à toutes les provinces des Pays-Bas, que Son Excellence n'en fut consentante. De quoy les ennemis ferojent fort bien leur prouîïit, et esbranleroyent beaucoup ceux qui tenoyent encores pour le Roy ' . Ledit marquis fut d'advis que le sieur de Champaigney allât vers Son Excellence et qu'il luy dit. Ce qu'il fit à la mesme heure. Et luy ayant mis au devant non seul ce que dessus, mais encores que pour ceste perplexité plusieurs marchands desjà avoyent fait retirer les jours auparavant, leur contant en Angleterre et en France, où ils faisoyent conte de passer, estimans que d'une à une on feroit ce tour à tous coups aux autres villes et que le moindre mal qui y advint annulleroit tellement la contractation, que on auroit peine de l'y jamais remettre à la ruine non seul de celle ville, ains généralement des Pays-Bas, et que possible encores ce mal regardoit plus loing; il retourna à supplier fort instamment Son Excellence qu'elle se voulut mettre dans îe chasteau ; car la moindre suspition que auroyent ceux qui se monstreroyent à la detFense de la jointe d'avoir ledit chasteau contraire, cela les mettroit en confusion. Son Excellence respondit qu'il estoit venu pour garder la ville, comme il feroit, sans vouloir monstrer crainte. Ce que les amutinez penseroyent qu'il eut, s'il monstroit avoir diffidence
* Dans la lettre citée plus haut, Requesens se plaint luimême qu'on cherche à persuader à la nation qu'il est d'accord avec les mutinés, pour détruire et saccager le pays. Il faut avouer que sa conduite devait inspirer ces imputations et les événements sont bientôt venus les justifier.
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du cbasteau et qu'il s'en voulut garantir. Par où il les feroit deshonter tant plus. Et comme ledit sieur de Champaig-ney demanda congé de prendre quatre pièces légieres qu'il avoit remarcqué aux batteaux, pour lesquelles il avoit les affus tout prests et que avec ce peu qu'il avoit encores dedans la ville, il pourvoiroit la jointe, par où sans plus les amutinez pouvoyent entrer, si le chasteau ne leur ouvroit les portes, ni cela ni autres diligences que ledit sieur de Champaigney proposa n'aggréèrent audit grand Commandeur ; ains le reprint de ce que trop ouvertement à minuit, il avoit fait répartir de la poudre à ses soldats, dont plusieurs en la ville s'estoyent troublez, à son dire ; disant que Sancbo d'Avila, qui estoit allé treuver de sa part les amutinez, les appaiseroit; et quand non, il ne faudroit' d'advertir en temps pour tout ce que seroit requis, A ceste cause il n'estoit besoing d'altérer la ville. Et si bien il avoit opinion que les amutinez pourroyent faire quelque monstre \ au long des murailles de la ville, comme ils estoyent félons, si est se qu'ils ne se deshonteroyent jamais plus avant. Lors comme ledit sieur de Cbampaigney luy dit, qu'il auroit possible peine de retenir les soldats, quand ils les verroyent si près , ou que les autres prendroyent à pied levé la ville, s'ils la veoyent trop rasseurée, pource que au long du cbasteau à l'un et à l'autre costé de la jointe, à l'endroit où elle se rencontre avec celluy là, il y avoit deux ouvertures bien aisées, lesquelles ceux du cbasteau ne laissoyent jamais approcher aux sentinelles de la ville, à cause que s'est
' 11 ne manquerait. ^ Quelque démonstration.
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sur le fossé; Son Excellence l'asseura tousjours, que sans faute il ne falloit croire que les amutinez s'oubliassent si fort. Ordonnant au sieur de Cliampaigney que il entretint ses gens de sorte qu'ils ne commençassent la meslée. Tellement qu'on ne pouvoit estimer de l'intention de Son Excellence sinon qu'elle craingnoit seul que on n'irritât les amutinez pource qu'ils se rendroyent plus difficiles. Et brief le grand Commandeur ne voulut oncques permettre ni donner autre provision.
27. Tost après, aux sept heures, à un propos que Son Excellence tint au Magistrat, qu'elle avoit appelle, ledit sieur de Champaigney présent, sadite Excellence leur dit qu'il s'estoit venu mettre en leur ville pour la deffendre, comme Gouverneur général, répétant que les amutinez ne lui perdroyent pas le respect si avant que de la vouloir attenter. Néantmoins pour éviter tout mauvais instinct, qui leur pourroit venir, ores qu'il n'y eut sinon l'empeschement qu'ils feroyent autour de la ville, s'ils y arrestoyent, comme ils sembloyent estre délibérez, qu'il les prioit de vouloir faire debvoir de treuver jusques à deux cents mille escus pour le moins, fut par prests volontaires, ou sur une lettre de finances montant à plus, laquelle il délivra audit sieur de Champaigney, l'enchargeant d'aller, avec le Magistrat, en la maison de ville pour le.-; assister à la direction de ceste besoingne.
28. Sur ces entrefaites, environ les onze heures devant midi, qu'on estoit encores empesché à ceste induction, l'on vint advertir ledit sieur de Champaigney que les amutinez tiroyent vers la jointe, con-
duits par Sauclio d'Avila, et accompaignez de quelques archiers de Son Excellence, qui leur estoyent sortis au devant par la porte de Saint-Jaques, laquelle ce jour on avoit ouvert seule, et que à la livrée et leurs bastons on tenoit que s'estoyent les mesmes. Ce que ont attesté divers, tant bourgeois, qui se treuvèrent sur la muraille, que les soldats qui estoyent à la defFense et qu'en ceste sorte (comme on serra ladite porte, lorsqu'on les apperceut venir), ils furent menez tout au long de la ville et de la jointe, jusques à l'ouverture ci-dessus mentionnée, entre ladite jointe et le bord du fossé du chasteau. De laquelle s'ayans approché peu à peu, commençans à l'entreprendre, ainsi que les Wallons se déterminèrent à l'empescher, un Espaignol nommé Posa, qui survint de la ville, avec un autre courtisan, familier de Chappin Vitelli, cria aux Wallons qu'ils ne tirassent, et que Son Excellence le leur mandoit. Tellement que arrivant le sieur de Champaigney près la place dô la jointe, qui y accourrut aussi tost de la maison de ville , entendant ceci , il commanda au corps de garde de Saint-George qu'il advançat, nonobstant ce commandement et que on sonnât arme partout', mandant à ses gens d'attaquer. Et quant et quant; en toute vitesse, vint vers le grand Commandeur, l'advertir de ce que se faisoit. Il treuva avec Son Excellence le mesme sergeant débande du cbasteau, qui avoit adverti le sieur de Champaigney de la venue des amutinez. Auquel le grand Commandeur demanda pourquoy ceux du chasteau n'avoyent tiré
' Sonner arme ou à l'arme, de là le mot alarme, en italien ail arme.
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sur les amutinez, veans ce qu'ils attentoyent, puisque le chasteau flanquoit celle entrée; mais comme celluy là demeuroit muet, et que Son Excellence sembloit estonnée', le sieur de Champaigney, sans arrester, retourna pour faire passer outre au combat le reste de ses gens. Au mesme instant, il fut suivi du grand Commandeur, qui vint en la place de la jointe ; où arrivant Son Excellence il vit comme le sieur de Vers, Lieutenant Coronnel, avec le Capitaine Sterck et sa compaignie marchoyent, et le surplus suivoit, pour repousser ceux des amutinez qui se présentoyent, lesquels n'estoyent que quelques trente ou quarante au plus. Aussitost Son Excellence commanda elle-mesme au Lieutenant Coronnel et aux susdits de se retirer en leur corps de garde, et de faire tenir les autres gens de guerre paisibles, mandant par un autre le mesme audit sieur de Champaigney, et que subit il fit aussi retirer les Allemans, pour éviter toute commotion en la ville, et qu'il y allât donner ordre, car il persuaderoit bien aux amutinez de sortir la ville sans autre inconvénient ; commandement que le sieur de Champaigney treuva fort estrange ; toutesfois il y fallut obéir, pour le debvoir, puisqu'il procédoit de la bouche propre du général, qui de raison pouvoit aussi commander au chasteau et à la garnison alle-
• L'étonnement du commandeur était simulé; car il écritau roi, le 28 avril : « Les soldats du château les regardoient défiler du « haut des boulevards, comme d'une fenêtre, sans tirer sur eux, « ni un coup d'arquebuse, ni un coup de canon, qui eussent « sujBfi pour les arrêter ; mais les mutinés étoient bien sûrs « qu'ils n'en feroient rien, car c'était chose concertée entre eux tous « et depuis longtemps. » Correspondance de Philippe II, 111,57.
mande de la ville, beaucoup plus forte que les Wallons ' .
29. Quelque temps après comme Son Excellence luy envoya ordonner qu'il fit faire logis auxdits Espaignols amutinez ; ne sachant comme entendre ceste diversité, il l'alla trouver sur la place devant le chasteau, où tous les amutinez s'estoyent mis en esquadrons, lesquels commençoyent à s'encheminer vers l'esg'lise de Saint-George, pour se ranger sur la Mère, et sur la place de ville, sans avoir fait autre conte du grand Commandeur. Lors Son Excellence se commença à altérer, et ne sçachant comme excuser ce qu'il avoit fait, il demanda au sieur de Champaigney s'il sçavoit comme les amutinez estoyent entrez. Le sieur de Champaigney le luy dit de rechef en la forme ci-dessus expliquée, avec le commandement fait aux "Wallons au nom de Son Excellence. Laquelle elle nia ; mais le marquis de Vitelli, qui estoit auprès d'icelle, le confessa quand le sieur de Champaigney desciffra ceux qui le portèrent ; et le cuidant excuser, disoit que lors les amutinez commençoyent jà à entrer. A quoy ledit sieur de Champaigney réplicqua qu'il se fourcontoit, et que encores bien bonne pièce après, on eut aisément repoussé ce peu qu'ils estoyent, si on l'eut permis aux soldats. Toutesfois voyant l'ennuy si grand que Son Excellence monstroit, se plaingnant de ce que Sancho d'Avila estant j à à la muraille luy avoit mandé que
' « Le commandeur craignant, si les bourgeois vouloient ré- « sister, que les Espagnols ne les massacrassent et ne missent « la ville au pillage, leur ordonna ainsi qu'aux soldats des autres « nations, de se retirer. » Correspondance de Philippe II, III, 58.
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Son Excellence fit entrer quelques gens dedans le chasteau, pour s'en asseurer; ledit sieur de Cliampaigney se résolut à un autre moyen, mettant difficulté sur le logement des amutinez pour les nations des marchands, qu'on debvoit tenir franches, et qu'il entendoit que on prenoit desja quelques quartiers de ses gens. Sur quoy, à titre d'éviter foulle et querelle, il dit à Son Excellence qu'il retireroit ses soldats en la nouvelle ville, pour estre plus loing des amutinez, puisqu'il vouloit que on les logeât, pour ce jour sans plus. Quant et quant se partit aussitost, et serrant les quartiers s'entretint jusques à la nuit, retirant ses gens petit à petit. Puis quand il les eut tous au lieu qu'il avoit pourjetté, il se saisit de la maison des Oisterlings et de ce quartier là, qui est serré de canaux, et en place advantageuse, s'accommodant de quelques batteaux de l'armée, pourveus d'artillerie, cependant que les amutinez estoyent empeschez en leurs délibérations. Et comme il entendit que les ayant cuidé le grand Commandeur arraisonner sur la Mère, ils s'estoyent jouez de luy', et que Sancho d'Avila confessa là qu'il ne leur avoit délivré quelques lettres que Son Excellence luy avoit envo3'é pour eux, disant qu'elles estoyent venues trop tard : ayant sceu aussi d'un soldat Espaignol sien ami, parent de l'un des conseillers de l'Electo des amutinez*, que leur intention estoit de mettre celle nuit
* « Le commandeur harangua les mutinés, et tout ce qu'il en « obtint furent de grandes révérences et trois ou quatre salves <' fort bruyantes. » Lettre précitée.
* Voir la notice sur Charapagney. au sujet de XEledo des mutinés.
le grand Commandeur et sa cour hors de la ville' : avec ce, qu'ils traittoyeut de se saisir de la personne dudit sieur de Cbampaigney, ou de le faire mourrir, pour chasser par après les Wallons, ne sçachans encores ce qu'il avoit fait, il en advertit Son Excellence et qu'il estoit en telle assiete qu'il le pouvoit retirer aisément et à seurté, s'il luy plaisoit. Mais on trouva le grand Commandeur tant esperdu, qu'il ne luy respondit autre chose, fors qu'il ne sçavoit quel • conseil choisir, et que le sieur de Champaigney soignât de soy-mesme, car les amutinez estoyent extrêmement animez contre luy\
30. Le lendemain matin, se deshontans de plus en plus les amutinez, lesquels lors parloyent de retenir le grand Commandeur, le sieur de Champaigney envoya monsieur d'Achey son nepveu % Gouverneur de Dole, vers Son Excellence, l'advertir que plusieurs bourgeois l'estoyent venus trouver pour sçavoir s'ils prendroyent les armes. Par ainsi comme s'estoit un cas infâme de souffrir davantao-e d'un si
' « Crians lesdits Espagnols , par la ville : « Fucra veillacos, « fuera,fuera officiales totos. » Mss. n» 15,888.
« Cette nuit ils ont eu aussi l'insolence de crier plusieurs « fois que je sortisse de la ville ; quoique je ne puisse être plus « mal que dans leurs mains, et que je croie qu'ils me laisse- « roient sortir librement, je n'ai pas jugé à propos de le faire, <> dussent-ils me mettre en pièces, parce que si je ne suis pas « sûr qu'ils ne saccageront pas en ma présence, je le suis qu'ils « le feroient aussitôt après mon départ... » Lettre de Requesens précitée.
^ Voir la lettre précitée de Requesens.
* François d'Achey, sieur d'Avilley, était fils de Jean d'Achey, seigneur de Thoraise, d'Avilley et de Courchaton, conseiller au parlement de Dôle , et de Marguerite Perrenot.
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petit nombre', avec apparence d'une trop grande confusion , que si Son Excellence vouloit il feroit bien de sorte, avec les bourgeois et les gens qu'il avoit, que les amutinez vuideroyent la ville, ou qu'il leur vendroit chère leur outrecuidance. Joint qu'il avoit l'armée de mer à costière de luy, de laquelle il s'estoit asseuré. Tellement qu'il y pouvoit prendre encores gens et artillerie, pour vanger Son Excellence de ces effrontez, lesquels à la fin avec peu de réputation et sienne et de sa nation pourroyent conduire les affaires de Sa Majesté en grande ruine, si le surplus du paj^s, pour leur impunité, se commençoit à souslever, car ce désordre, et peu de respect à sa personne et au Roy mesme, non chastié, causeroit possible une générale révolte par tout le pays. De quoy il l' avoit bien voulu advertir encores nue fois pour son debvoir, se voyant en lieu fort, et seigneur de portes tant à la terre que à la rivière, pour mettre encores en la ville des bourgades autour et d'autres gens de guerre autant de forces que Son Excellence voudroit. Sur quoy elle luy fit commander bien expressément qu'il ne se bougeât, ains que par toutes les voyes possibles il appaisat le peuple, contestant les inconvéniens qui autrement pourroyent en suivre ; car prenant les armes, ores que l'on fut supérieur, se ne seroit pas sans une grande boucherie, voire du peuple mesme, et que outre le carnage et
• En comptant les goujats [chorilleros) de toutes les nations, les déserteurs des tercios cantonnés en Hollande, et les Wallons espagnolisés , qui s'étaient joints aux mutinés, Requesens évaluait leur nombre à 3,400 hommes. Lettre du 30 avril. Correspondance de Philippe II, III, 62.
le sacq, qu'il n\y alloit pas moins que le feu, et la désolation générale de toute la ville, puisque les amutinez avoyent retraite au cliasteau .
31. Celle matinée les Espaignols par trois fois firent semblant de venir accommettre ' les Wallons ; mais vojans les quatre compaignies tenir pied, ores que les Allemans les avoyent abandonné, ils s'en passèrent. Tost après leur Esleu envoya devers ledit sieur de Champaigney pour le prier et induire à faire partir ses gens de la ville \ Mais leur ayant esté respondu comme ils méritoyent, sur le midi vint le marquis Vitelli de la part du grand Commandeur audit sieur de Champaigney, avec commandement et un billet de la main de Son Excellence (qui fut premièrement en crédence* sur don Alexandro Torelles* capitaine de sa garde, et le maistre de camp Hernando Sastre, et depuis reformé sur ledit marquis), pour faire sortir les Wallons de la ville, l'ordonnant expressément au sieur de Champaigney, car il convenoit ainsi au service de Sa Majesté. Et sur les offres que le sieur de Champaigney avoit fait d'aller combattre les amutinez, le marquis luy dit que ceux là estoyent les meilleurs gens de guerre que Sa Majesté eut', et qu'il les falloit conserver, desquels Son-
' Attaquer.
^ Il fut sommé de quitter la ville , au nom des « senores soldados. » Van ISIeteren.
* L'écrit du commandeur chargeait d'abord de cet ordre le capitaine Alexandre Torellas, puis le maîti-e de camp Hernando Sastre, et enfin, Vitelli, maître de camp général.
* Une lettre du Roi, du 21 octobre 1573, autorise Requesens à se faire accompagner, dans les Pays-Bas , d'Alessandro Torellas. Corres2)ondance de Philippe II, II, 417.
* Telle était la pensée du gouvernement espagnol et de tous
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Excellence délivreroit bientost la ville sans inconvénient, prenant le tout à sa charge. A cela convint-il se ranger'. Avec ce qu'il n'y avoit plus à quoy s'attendre, puisque ayant le sieur de Champaigney fait part tousjours (comme dit est) à ceux du conseil d'estat particulièrement de toutes les advertences et lettres qu'il avoit mandé à Son Excellence, afin qu'ils sollicitassent les remèdes convenables aux desseings des amutinez, (dont le grand Commandeur, qui le sceut, se ressentit^ fort du sieur de Champaigney, disant que ceux du conseil ne debvoyent estre advertis de ce que on luy escrivoit, puisque s'estoit à luy déjuger ce qu'il convenoit leur communicquer), n'ayants fait ceux là autre semblant, ni les Estats généraux des Pays-Bas aucune remonstrance ou diligence, se treuvans lors assamblez à Bruxelles, et XX compaignies du marquis de Havrech et x du conte de Faucquenbergue, naguères levées^ de Wal-
ses agents : aussi Marnix avait-il raison d'écrire en 1577 : « Que « l'on considère toutes les lettres du Roy escriptes à ceux du « conseil, aux particuliers espagnolz et singTilièrement à Roda « et qu'on confronte celles du secrétaire Cayas, d'Albornos, et « de plusieurs autres l'on trouvera manifestement que le Roy " et tout son conseil d'Espaigne tiennent lesdits Espaignols « pour les meilleurs minisires de Sa Majesté, et n'ont rien en si « grande considération que leur salut et conservation. » Lettre à Schetz , sieur de Grobbendonck. — Voir aussi Discours véritable, etc., "71. — Apologie de don Juan d'Autriche, 206, 209. — Correspondance de Philippe II, III, 79.
' Champagney se retira avec ses Wallons à Wilmarsdonck et à Ecliteren, d'où il adressa, le 28 avril, au roi la relation des événements mentionnée plus haut. — Van Meteren.
^ En éprouva du ressentiment.
* Les lettres patentes, ordonnant la levée de ces 30 enseignes d'infanterie wallonne, par Charles Philippe de Croy, seigneur
Ions, qui n'estoyent pas loing; le sieur de Cliampaigney ne pouvoit faire autre chose sur commandements si exprès du Gouverneur et Capitaine général. Ains il luy fallut retirer ses quatre compaignies qu'il avoit en Anvers. Ayant tenu deux jours entiers et une nuit la ville neuve, après que on eut mis en Anvers les amutinez , avec lesquels les Allemans de la garnison s'accordèrent.
32. Des désordres exécrables commis depuis en la ville et des blasphèmes et mahommeries desdits amutinez, ayant fait célébrer publicquement sur le marché l'office divin pour celles là, contre les ordonnances expresses des synodes, à grand scandale et mépris de l'église' et d'un meurtre fait, entre autres, par eux d'un de la ville, qu'ils pendirent demi mort par après publicquement, comme par forme de justice, qu'ils exploitarent eux mesmes sur une fausse imposture^ et d'autres malheurtez perpétrées depuis k partement du sieur de Champaigney, sans respect au grand Commandeur de Castille et au degré et charge qu'il tenoit pour Sa
d'Havre et par Georges de Ligne, comte de Fauqucmberglie sont du 24 février 1574. Archives de l'audience, liasse 1116. ■
C'est quelques mois plus tard que le titre de marquis fut accordé à Charles Philippe de Croy. Correspondance de Philippe II, III, m, 128.
* A la suite de la messe célébrée sur la grandplace, par un prêtre espagnol, les mutinés prêtèrent serment à leur nouvel Electo, le précédent ayant été assassiné, et jurèrent de ne quitter la ville qu'après que tous auraient été payés. Lettre de Reqnesens, du 15 mai 1574, 1. c. 76 et 78.
2 Ce malheureux bourgeois fut mis en pièces dans les bras de don Alonso de Vargas, qui avait cherché à le soustraire à leur injuste fureur, 1. c. 89.
Majesté, il ne s'en dit autre chose, puisqu'il ne touche au sieur de Champaigney, qui lors estoit absent, mais à qui les souffrit, en sa présence, contre son autorité et celle du Roy. La fin fut que ayant par dessus toutes rongeries, extorsions, et outrages, tiré quatre cent mille florins des bourgeois à titre de prest', on donna pardon général et abolition de tout aux amutinez, avec grandes cérémonies et festes publicques de resjouissance tant en la grande esglise que sur la Merebruggue, présent et assistant ledit grand Commandeur ^
' Pour rassembler cette somme Requesens dit qu'il engagea outre les fonds que le roi enverrait d'Espagne, sa personne, sa fortune et celle de plusieurs de ses amis, 1. c. 90.
* Après avoir payé aux mutinés tout ce qu'ils avaient exigé , le commandeur se rendit, le 30 mai, à la cathédrale, pour prêter le serment qu'il avait promis ; mais sous prétexte qu'il pourrait être relevé de ce serment, ils demandèrent qu'il donnât sa parole de leur pardonner et que le serment fût prêté par ceux qu'ils avaient demandés pour cautions. Il fallut en passer par ce qu'ils désiraient. Le lendemain, les officiers furent rappelés ; le commandeur défendit de toucher mot du passé aux soldats, puisqu'il leur avait pardonné, et fit déploj^er les enseignes. La troupe, placée sous les ordres de Julien Romero, quitta Anvers le 5 juin. Correspondance de Philippe II, III, 92. — Bentivoglio, Liv. YIII.