‹ Mémoires de Frédéric Perrenot, sieur de Champagney, 1573-1590; avec notice et annotationsChapitre 23 sur 37 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

1 . Tay estimé qu'il ne seroit sinon h propos d'adjouster ici les lettres que le licencié Hieronymo de Roda (lequel le grand commandeur de Castille don Louis de Requescens avoit fait mettre au conseil d'Estat des Pays-Bas), escrivit en Espaigne l'an xVlxxvi; puisqu'il s'en fait mention en ce précédent escrit . ores que nous n'aurons pas les notes que le sieur de Champaigney mit en marge à celles là, quand il envoya la copie au Roi catliolicque,pour rendre manifeste à Sa Majesté la conscience' de ce bon ecclésiastique. Lesquelles annotations (comme est dit), aussi furent exhibées par le sieur de Cbampaigney aux Estats généraux desdits Pays-Bas. Car si bien cela nous faut* , toutesfois ces lettres viennent à propos, affin de les confronter aux narrations qui précèdent, sinon pour preuve de la vérité, pour évidence des abusions par lesquelles Hieronymo de Roda osoit circonvenir son Roy, en choses dont dépendoit Testât des provinces que Sa Majesté avoit es dits Pays-Bas, voires encores celluy de sa couronne, ou (pour mieus dire) de ses couronnes. Lon y verra ni plus ni moins la ruse par laquelle Roda

• La mauvaise foi. ^ Mais si cela nous manque.

154 TViÉMOIRES [1576]

tasclloit de l'irriter et contre les pays en général, et contre les particuliers encores de ceux là; comme finement aussi il préoccnpoit et desguisoit ce qu'il sçavoit ou debvoir malsonuer ou desplaire ; surtout, comme il vendoit ettrahissoit les Allemands et leurs coronnels. Desquels il s'est servi pour le principal appuy de ses menées, les paissant de vain espoir. Et si se couppe encores parlant de ses Espaignols; s'il ne prétendoit possible de persuader au Eoy qu'il n'y avoit que luy seul homme sincère et entendu aux Pays-Bas. Et quand il loue Gaspar de Eobles, sieur deBilly, portuguez, et partant de nation la plus ennemie des Castillans qu'il soit, il le fait ou pour estre mieus creu , ou se trouvant corrompu par les présents que ledit Robles lui avoit envoyé de son gouvernement de Frise. Sur tout se rendra manifeste sa grande ambition et désir de gouverner, et vaine présomption, et la mescbanceté et lascbeté de ceux qui le suivoyent. Avec ce que s'estant rapporté le sieur de Champaigney en sa narration à ses annotations, aucunes choses ne sont tant particularisées en celles là qu'il est bien requis. Pour ouvrir doncques le chemin à ceste considération, nous remarquerons sommierement aucunes choses, laissants au lecteur soigneus d'enfoncer le surplus par le mesnu* tant des escrits précédents que de ce qu'il pourra sçavoir des choses desdits pays.

2. En la lettre du xxiii'' de septembre xv'^lxxvi que ledit Hieronymo de Roda escrit au Roy, il pense aggrever* ceux qui restoyent au conseil d'Estat à

* Les détails. * Incriminer.

(1576| DE CHAMPAGNET. 155

Bruxelles, de ce qu'ils apj)elluyent en leur assemblée, le marquis d'Havrech et les conseilliers Indevelde* et Foncq^ Ce que s'est fait de tous temps en occasions ou matières perplexes , car lors on a tousjours adjoint audit conseil seigneurs principaux et personnages de respect et appelé des consaux, signarament du conseil privé, (auquel l'on communique bien souvent faits d'estat); tous ceux qui en estoient ou partie, et de celluy là sont les deux ci nommez. Ce que Roda avoit veu prattiquer, assez de fois, et ordinairement encores du temps des gouverneurs espaignols. Voires y avoit assisté luy mesme n'estant que du conseil, qui fut dit des troubles ; (lequel a eu vraiment le nom convenant à ses effects)'. Mais la passion qui l'aveugloit en plusieurs choses, luy avoit obscurcy à ce coup la mémoire.

3. Il s'oublioit bien fort aussi en ce qu'il reprend que la ville de Bruxelles n'estoit libre , pour y assembler le conseil de Sa Majesté, puisqu'il avoit choisi la citadelle d'Anvers, pour convocquer le sien, laquelle avoit servy plus de prison que autre chose contre ceux du pays, et de retraite aux volleries que

' Jean Micault , seigneur d'Indevelde , membre du conseil privé, avait été chargé par le duc d'Albe, à la mort du président Tisnacq, de préparer le travail, qui était ensuite expédié sous les yeux de Viglius. Le commandeur de Castille le nomma proveedor de la flotte. Correspondance de PhiU])pe II, II, 359, 439.

* Jean Fonck, prévôt de Notre Dame et archidiacre d'Utrecht, siégeait depuis 1570, au conseil privé ; il fut chargé de traiter avec larchevêque de Trêves et l'évoque de Liège de l'érection d'un évêché dans le Luxembourg ; il prit part, en 1579, aux négociations de Cologne et en 1580 il remplaça Hopperus au conseil des Pays-Bas, à Madrid. Mirseus, IV. 125, 686. — Viglii, episf. 537.

' Les Belges le nommaient le conseil de Sang.

les Espaignols avoyent fait en ceux là, A laquelle l'accès ne pouvoit estre nullement libre et si n'estoit seur, pendant qu'on la tenoit contre les naturels des Pays-Bas,

4. Et si est faus ce qu'il dit que le duc d'Arscliot avoit fait nouveau serment aux Estats de Brabant et qu'il y avoit ligue, s'il ne veut dire contre les Espaignols amutinez, que luy-mesme avoit déclairé rebelles par la lettre ' qu'il composa et minuta de sa main, au nom du conseil d'Estat, quand il estoit encores à Bruxelles, sur laquelle fut formé le placcart depuis qui les publia pour tels.

5. Tost après, en la mesme lettre au Roy, appellant les Espaignols qui esto3^ent en Alost, gens indomptez, qui outre ce qu'ils coustoyent tant à Sa Majesté, faisoyent grand préjudice à son service; confessant que sans leur mutinerie, les pays ne fussent aux termes qu'on les veoit; il dit en ce, bien clair, leur coulpe, se condamnant assez avec ses complices, qui confortarent et sustentarent lesdits amutinez en leur malice,

6. A ce qu'il argue aussi le hasard des marchandises que l'on devoit ammener par terre dès Gand, pource que le conte de Reux y retenoit les batteaus, neantmoins qu'il laissoit autrement passer les marchandises, on y eut peu pourveoir plus commodément, si Sancho d'Avila, pour ses desseings, de son autorité privée, n'eut fait sortir la cavallerie légière, qui estoit logée en Flandres, par ordonnance du conseil d'Estat. Si est se qu'on y avoit pourveu; (ores

' 26 juillet 1576. Voir ci-après : Discours véritable sur ce qui est advenu toîtchant l'Alborote.

[1576] DE CIIAMPAGNEY. 157

que le sieur de Champaigney ne sceut autre chose quelconcquede ce qu'on traittoitàGand), car on avoit ordonné qu'il y iroit escolte* des gens du conte Otto d'Everstain, qui estoit en garnison en Anvers, deux fois la sepmaine, au chemin de Gand, pour asseurer le passage. Mais tout ceci ne s'escrivoit par Roda, que pour donner couleur au fort qu'il fit faire au Ver, en Flandres sur l'Escaut vis-à-vis d'Anvers; par où il osta non seul à celle ville le commerce venant de Flandres, mais les vivres et toute autre commodité que la rivière apportoit.

7. Par la lettre du xxviir du mois susdit, il se voit qu'il sollicitoit dès pieçà que on fit venir des Espaignols davantage aux Pays-Bas, et qu'il tasche de divertir l'inclination que le Roy d'Espaigne monstroit avoir, voulant donner quelque satisfaction aux Pays-Bas.

8. Et touche bien au vif les Allemands, où il dit qu'il n'y a que fier des villes qu'ils tiennent, ains qu'ils sont dommageables, non seulement inutiles; avec ce que en la postdate encores en dit il beaucoup pis.

9. n rapporte aussi, en ceste lettre, le placcart* par lequel furent déclairez les amutinez rebelles et leurs fauteurs , selon son avis donné au conseil et sa lettre , avec celluy qui fut fait contre les dépesches qu'il faisoità titre de gouverneur général ; com-

' Le mot escolte est employé ici dans le sens de reconnaissance, de auscuUare.

* Ce décret fut rendu par les États généraux assemblés à Bruxelles , le 22 septembre ; la proclamation du conseil d'État, est du 26 juillet précédent. Placcards de Brabavt, II, 226. — Histoire de Brvxelles.

binant ceci finement, comme si se fussent choses résolues lors ensemblement. Mais le premier précéda longtemps auparavant le second.

10. Aussi monstre il assez ouvertement qu'il fit le fort susdit en Flandres, pour assiéger la ville d'Anvers; après il cherclie prétextes, pensant le pallier; car entre autres ce qu'il dit que l'armée du prince d'Oranges venoit tous les jours jusques aux portes d'Anvers, n'estoit pas vray ; mesmes n'arriva elle oncques au tournant de la rivière; par où le fort ne fut fait pour cela.

11. Du surplus la vérité est au discours précédent, que le sieur de Champaigney fit en plains Etats ; en ceste lettre tout n'est que déguisement de celle là. Pource que les gens du baron de Polweiller arrestoyent à Termonde ce que venoit par eau pour la ville d'Anvers dès Gand et ce quartier là, et le chasteau mesme d'Anvers à tous coups, tant ce que venoit de là que de Malines. Et si escumoit Sanclio d'Avila toute la rivière avec les galères qu'il avoit. Mais il se gardoit fort bien d'approcher des batteaus dudit prince, car il robboit plus seurement les marchands qui ne s'en doutoyent, venants vers Anvers à leur ordinaire trafîicque. N'ayant tout le temps auparavant oncques fait semblant de mettre son armée en debvoir pour faire aucun exploit contre celle du prince d'Oranges , laquelle passé plusieurs mois estoit plantée au mesme lieu, et ailoit et venoit de la mesme sorte par la rivière qu'elle faisoyt lors. Dont il ne se murmuroit peu, voyant combien inutilement l'armée à laquelle Sancho d'Avila commandoit, faisoit extrême despense à Sa Majesté, ne prouffitant que à

[lô'ôj DE GUAMPAGNEY. 15'J

ceux qui en tiroyent les gages, qui consommoyent les vivres, et raiiçonnoyent et robboyeiit tout ce qu'ils pouvoyent aux marchands soubs umbre de pasports et autres exactions : estant réduit le proufïit à Sancbo d'Avila, Juan d'Isunça et leurs consorts de leur nation. Ce que le bourgmaistre de Middlebourg', qui estoit vice admirai, a déclairé souvent, et les extorsions que Sancho d'Avila usoit à titre de la superintendence qu'il avoit de ladite armée. Il faut aussi considérer que Roda dit équivoquement que les batteaus esto^-ent aux havres. Ils estoyent retirez piéçà dedans les canaux de la ville, qu'on appelle vlits; qui sont serrez* et où il y avoit garde ordinairement. Desquels Sancho d'Avila vouloit retirer toute l'artillerie dans le chasteau, comme il avoit jà toute celle de bronse depuis peu de jours. Dont procéda l'ordonnance du conseiP. Et puis n'ayant esté ceste armée jusque lors pour pouvoir faire teste à l'ennemis, les batteaux qu'il voulloit mettre sous le chasteau, ne pouvoyent servir que pour assister et trajecter plus commodément les amutinez , nuire à la ville et robber le contremont des rivières*.

12. S'est tout de mesme ce qu'il dit de l'anglois Cotton, pour rabiller ce qu'on avoit descouvert. Comme il s'est peu veoir au discours susdit. Et le sieur de Champaigney avec le conte d'Everstain et le seigneur de Varicq', lors marcgrave d'Anvers,

' A.do\^hedeliaemstede. Correspondance de Philippe II, 111,93. ^ Fermés.

* Les patentes qui retiraient la superintendance h, Sanclio d'Avila pour la rendre à Champagney, sont du 23 octobre 157(5.

* En amont, partie supérieure relativement à la ville.

* Jean d'Immerseel, sieur de Varick.

appaisarent en personne le bruit eslevé contre les Theatins (que nous disons Jésuites), en un moment; qui advint par un Anglois, qui menoit de la poudre à canon, lequel avoit dit au portefais qui la conduisoit, (faignant que s'estoj^ent tonneaus de boisson), qu'il s'encheminat par la maison des Jésuites; et comme en rue la poudre se descouvrit, l'Anglois s'enfuit ; que fut la cause de la suspicion ; car on tint que la poudre venoit du cbasteau , pource qu'on avoit trouvé sur Cotton la commission que Roda luy avoit donné le jour devant; dont il n'a garde de faire mention en ses lettres.

13. Il pense aussi tirer à son prouffit finement ce que le conte d'Everstain fît venir les quatre compaignies de Cornélius Van Enden , disant qu'il l'avoit prié de les avoir pour le doute qu'il avoit du peuple; mais au contraire le conte d'Everstain les ammena pour s'asseurer des Espaignols et pour ne tirer ses compaignies qui estoyent à Bolducq, lesquelles le conseil d'Estat luy avoit escrit qu'il fit venir en Anvers; car la ville de Bolducq se povoit bien garder de soy mesme, puisque les Espaignols n'y avoyent nul pied.

14. Tout le surplus de la lettre et postdate, tend à calomnier et dénigrer les uns et les autres, et à picquer le Roy davantage contre les pays.

15. Et fait à noter qu'il exhorte le Roy à donner l'autorité à qui que se soit du gouvernement général, pour l'oster au conseil d'Estat, espérant possible (tant estoit il outrecuidé), de l'avoir par tous ces bons offices qu'il faisoit croire au Roy à son advis, secondé de plusieurs lettres de marchands et autres

[157(5] DE CHAMPAGNEV. 161

qui estoyent es Pays-Bas de sa nation, lesquels asseuroyent et publioyent desjà que le Roy le feroit. Il crie aussi, pour attirer argent par une infinités de redites fascheuses , ne pouvant modérer la soif sanguinaire dont il ardoit.

16. La lettre du xviii° d'octobre monstre le bon aprentissage du baron de Fransperg à l'escole de Roda, qui avoit osté les armes aux bourgeois de Tileraont, dont le ressentiment des Estats fut juste. VA en récompense des services que les Allemands faisoyent aux Espaignols, Roda dit assez ce qu'il estime d'eux et de leurs coronnels , les tenants pour lâches. S'ils le sont, autres le jugent, puisque ceste lettre leur fut monstrée, et les copies leur furent livrées par le conte d'Everstainde toutes celles qu'on produit ici, escrites avant le saccagement de la ville d'Anvers, assez de temps auparavant, tellement qu'ils les peurent monstrer à Roda mesme.-

17. Et combien est enfantin ce qu'il dit que le duc d'Arschot avoit fait livrée de gouverneur? Voyez de quoy telles gens repaissent leur Roy, pour n'oublier rien à mesdire, de plus que cela est controuvé en effect , car il ne se vit nul changement au train dudit duc, fors qu'avec grande raison, estant tant menasse des Espaignols, il eut quelques harcquebousiers, lesquels se tenoyent en sa maison et l'accompaignoyent bien peu souvent'.

18. Au reste il y a force songes en celle lettre, pour remplir le papier et se montrer au Roy homme

• Le duc d'Arschot', en qualité de « chief et capitaine général du camp et armée dressée pour les États » avait, suivant l'usage, droit ù une garde personnelle.

accort et de grandes correi^spondences. L'effect a manifesté à cliacqu'un ce que fut de ce qu'il escrit; et quoy qu'il pense coulorer les brigandages des Espaignols, celluy-là seul estoit leur but dès longtemps, et leur prétension de saccager et de robber par tout ce qu'ils pourroyent. Le reste est clair de soy.

19. A la fin de la lettre, il dit que tout est rebellé aux Pays-Bas, et que fors la ville de Liere et le cliasteau d'Anvers Sa Majesté n'a place en iceux où un seul homme des siens se puisse retirer ; en quoy derechef, outre la minute qu'il avoit escrit de sa main estant avec le conseil d'Estat à Bruxelles, (laquelle a esté exhibée à Huy au seigneur Don Juan, en présence de l'évesque de Liège et les autres ambassadeurs de l'empereur, par laquelle il déclairoit lesdits amutinez rebelles), il comprend soubs ce nom les Espaignols qui estoyent à Alost; car ceux là tenoyent celle ville absolument en leur povoir, desquels il se plaint aussi peu auparavant.

20. Mais à la post date, il faut sçavoir (affin de luy quiter le masque) que pour les galères de Sanchod'Avila, qui robboyent toute la rivière, (comme dit est), la ville d'Anvers se treuvoit à faute de vivres. Car lesdites galères troussoyent tout ce qu'elles rencontroyent, ores qu'il fût accompaigné de pasport du conseil d'Estat. Et cela faisoyent-ils particulièrement de ce que venoyt de Sudbeverland , combien que les pasports fussent donnez du temps que Roda mesme estoit encores à Bruxelles avec le conseil d'Estat. Car dès lors (pour le besoing de la ville d'Anvers), on souffroit desjà que avec connivence de l'armée du prince d'Oranges , ceux qui avoyent pas-

[1576] DE CHAMPAGNEY. 1133

port du conseil d'Estat vinssent à la ville. Astheure d'autant que lesdites galères faisoyent plusieurs desordres, (comme vous avez ouy), pour mettre la ville d'Anvers en nécessité, Ion conseilla ceux qui venoyent de Sudbeverland, de descendre avec l'armée dudit prince (puisque le conseil d'Estat consentoit qu'ils passassent avec souffrance de ladite armée), pourveu que celle armée n'approchât la ville dans le trait de canon. Et selon la marée on tenoit prest le premier vlit ou canal qu'entre en la ville de ce costé là , avec bonne garde , où lesdits batteaux de vivres se sauvoyent des galères du chasteau : ce que despita tellement les galères, que se voyants frustrées, elles tuèrent, en passant, d'un coup d'harcquebouse, un homme du capitaine Fieurst, sur la muraille de la ville, sans que oncques on procurât de leur faire dommage de la ville ; tout au contraire de ce que Roda conte, en ceste post date. Mais i] forge tout ceci, pour prévenir ce que depuis le fort du Ver et le chasteau firent, afiin qu'il semblât qu'ils en eurent occasion.

21. Comme on voit en la lettre suivante que ledit Roda escrit au secrétaire Çayas du xx'' du mesme mois. Et si y a apparence que la lettre au Roy du xviii* qu'il intitule duplicque, et qu'il accompaigne de celle de Çayas, fut escrite au mesme temps que celle à Çayas.

22. Somme ils tirèrent du chasteau et du fort deux jours de route force coups de canons dans la ville, avec grand dommage, et mort de divers inhabitants. Et tirèrent tellement haut (car Roda escrit qu'ils le firent), que nul coup faillit d'attainte. Voylà comme

ces g-eiis de Lien se joiioyent de leur Roy et de tout le monde.

23. Le reste de celle lettre à Çayas ne sert que à donner couleur à ce que les Espaignols firent ; mais tost après il descouvre leur desseing-, et que enfin ils prétend 03-ent d'occuper la ville pour en faire ce qu'on aveu, et comme ils désiro^^ent dès longtemps.

24. Et pour altérer la garnison Allemande, (qu'ils firent mutiner depuis), ils faisoyent tuer par chemin les gens du conte d'Everstain qui sortoyent de la ville à leurs affaires; comme il advint d'un que le capitaine Quets envoj^oit aux siens, à qui ils prindrent le cheval, ce que les descouvrit.

25. Aussi pour faire despit au conte, ils destroussarent un sien coche, et rammenèrentun page qui estoit dessus , lequel ils mirent en la ville tout nud comme il estoit né, monstrants bien en cela leur vilainie et malignité.

26. La lettre au surplus est pleine de rapports faux; si faut il noter comme cauteleusement il avoit envoyé le bourgmaistrede Siricqsée à Bruxelles pour jetter le chat aux jambes au conseil d'Estat et Estats généraux, et les envelopper de ce que ne se povoit éviter, puisque les Espaignols avoyent tout gasté, outre leurs mauvais exemples, dont ils avoyent corrompu la discipline des gens de guerre de toutes nations.

27. Et si n'espargne (à son accoustumée), les coronnels Allemands, qui en effect taschoj^ent déjouer de l'espée à deux mains, et de servir à tous autels, où la mammone',etle diable d'argent (comme on dit)

• Le démon des richesses.

[1576| DE CHAMPAGNEY. 1G5

tiroit plus leur Jévotiou, oubliez ' de leur conscience et honneur.

28. En la lettre de Roda au Roy du vj" de novembre xVlxxvi, où il conte comme les Espaignols rebelles entrarent par son commandement en Anvers , il n'y a que dire davantnge de ce que contient ce que le sieur de Cliampnig-ney a déclairé aux Estats, pour discerner la vérité du contraire.

29. Et Ion voit qu'il va toupiant', pour déguiser la mutinerie que ceux du chasteau procurèrent en la garnison allemande qu'estoit en Anvers, et pour donner lustre à la tromperie qu'ils brassèrent au conte d'Everstain , avec l'accord auquel ceux du chasteau et les autres coronnels Allemands le contraignirent par menaces. Et enfin ( comme luy mesme Roda dit), il ne clierchoit parla, avec ses adhérents, que de justifier leur cause, s'est à dire leur crime, pourjetté par les mauvais arts que on a veu.

30. Il faut aussi bien noter ce qu'il dit que les amutinez voulurent entrer comme tels avec leur Electo et leur drappeau, n'ayants voulu recevoir leurs enseignes, et qu'il le fallut souffrir, pour ce qu'on leur avoit offert qu'ils n'y seroyent forcez jusques à ce qu'ils seroyent payez et satisfaits. Par où il est aisé à veoir, qu'estans sortis amutinez d'Alost, sans estre payez , ce qu'ils avoyent tant refusé, et qu'il confesse qu'il y avoit convention avec eux, qu'il est manifeste que celle là estoit pour occuper la ville, (comme il escrit au secrétaire Çayas), la sac-

» Oublieux.

* Toupier, — toupiller, — tourner comme une toupie, — donc s'évertuant, s'efforoant, etc.

cager, et composer et en jetter hors la garnison qui y estoit, et y mettre les amutinez. Outre la preuve qu'on eut des depesclies qui furent surprinses, tant dudit Roda que de Sancho d'Avila, comme aussi de l'Electo , selon qu'il y en a mention au rapport fait par le sieur de Cliampaigney, en présence des Estats. Et tout ce que auparavant a esté escrit au Roy, qu'on taschoit de les tirer d'Alost , pour secourir le chasteau de Gand, qui estoit assiégé, l'on voit bien qu'il n'estoit pas vray, puis qu'ils neprindrent pas ce chemin là sortans d'Alost, et qu'ils ne bougearent oncques le pied d'Anvers, après avoir desfait les gens qui y estoyent, et s'estre faits maistres absoluts et asseurez de la ville, dès le premier jour, néantmoins que le chasteau de Gand ne se rendit que l'onsiesme de novembre, octave du jour que les Espaignols rébelles et leurs fauteurs entrèrent en Anvers, lequel chasteau on commença à batre le septiesme dudit mois.

31. D'autre part cuidant s'excuser du sacq et violence perpétrée en Anvers, pour avoir esté contre son ordonnance et le commandement qu'il avoit fait, il charge ses complices et satellites, pensant qu'ils ne sçauront jamais à parler de ses lettres, et les condamne de brigandage; car si se n'estoit par luy, qui présumoit avoir autorité de gouverneur général, par nul autre la pouvoyent ils avoir, pour faire ce qu'ils firent. Et s'ils le firent sans commandement, tant plus devoyent ils estre chastiez. De plus, leur ayant ottroyé (comme il dit), la composition de la ville, qui ne seroit à conte de leurs gages, il se couppe, monstrant comme outre la vollerie exercée sur les vas-

[1570] DE CHAMPAGNEY. 107

>;uix du Kuy, il empescLoit encores le pruuffit de Sa Majesté, qui seul peut avoir droit aux confiscations, comme ceci se devoit réputer, quand il y eût eu démérite de la part de la ville' et juge compétent pour le déclairer. Lequel il ne povoit estre, et dautant devoit il estre plus grièvement cliastié que nul autre, comme le princij)al auteur du plus grand désordre et de la plus exécrable mescLanceté dont on ouit jamais parler.

32. Après il découvre en partie la vérité, mais encores avec mensonges, voulant donner à entendre au Roy qu'il avoit procuré de faire cesser le sacq le lendemain de l'entrée des rébelles en Anvers, qu'est faus. Car mesme avant que les amutinez d'Alost voulurent assaillir la ville, Sancho d'xlvila leur consentit le sacq huit jours de long, d'accord fait, (comme on a sceu depuis), ne s'ayants voulu contenter les amutinez de quatre ni de six.

33. Tellement que Julian Romero et autres publièrent des cartels par après, imputants ce désordre indicible audit Sancho d'Avila, autres à Roda ; enfin s'estoyeut (comme on dit), lès sacqs à charbonnier qui ne sont non plus nets l'un que l'autre. Et dura ce saccageraent en tout desbord*, forcement de femmes et filles, et autres infamies qu'on a honte de dire, bourrelages', et meurtres publicqs, lesditshuit jours. Et depuis ils ne firent guères miens, jusques à tant que on fit sortir les Espaignols du chasteau et de la ville, emmenants les soldats continuellement ce

' S'il y eût eu démérite. * Désordre, — débordement. ' Tourments, — tortures, — de bourreler, — faire souffrir, — d'où le mot bourreau.

qu'ils voulurent à pleins charriots ouvertement sans contredit. Entre autres j'ay veu les lettres origineles du facteur des Foucres', Momprot, qui estoit lors en Anvers, lequel escrivit à ses maistres que l'argent et or monnoyé seul qui estoit venu en povoir des pillarts, passoit de deux millions, sans les vasailles, et autres joyeaus, meubles et marchandises, qu'emporte plus que toutes les Indes et l'Espaigne ne rendent au Eoy catholicque , en quelques années. Le capitaine Ortis, pour ses bons services, eut les prisons de la ville, où il rançonna et délivra toutes sortes de prisonniers, civils et criminels, qui peurent recouvrer argent, sans distinction, jusques aux anabaptistes, et autres contraires à la religion catbolicque romaine , voire des ministres ou prédicants de fort estranges hérésies nouvelles; dispensant pour ce coup là, avec l'inquisition d'Espaigne, ou la consentant à son judaïsme, ou bien athéisme, comme ils ont tous monstre qu'ils vivent sans Dieu, sans conscience et sans âme humaine.

34. Tout ce qu'il dit du coronnel Cornélius, ne sont aussi que inventions, car outre ce que le mesme Cornélius escrit, avec les capitaines qu'il avoit en Anvers, au conte Hannibal d'Altaemst, qu'il se tourna avec ses soldats du costé des Espaignols; depuis il fut tousjours avec eux luy et ses gens d-e pair à pair, accaressé et honnoré, sans autre prison, rançon, ni démonstration ; mais Roda touille et mesle ce qu'il peut, pour desguiser (s'il povoit), ce fait qui devoit exagiter son esprit par sa conscience, laquelle

• Voir M. Groen van Prinsterer et la Correspondance de Philippe II, Passim.

[15761 DE CHAMPAGNËY. 169

jug'eoit combien la vérité devroit desplaire justement à son Roy.

35. Et recommandant tous les chefs, il dit que Alexandre Gonsag-a a perdu tout ce qu'il avoit en Anvers, lequel estoit retiré au chasteau plusieurs sepmaines auparavant, avec ce que les maisons qu'ils voulurent se sauvèrent en la ville', tellement que outre la part que luy et les autres ont eu au sacq d'Anvers , ils voudroyent encores l'avoir tous aux biens duRoycatholicque, en récompense d'un si malheureus et exécrable acte.

36. J'adj ouste aussi après les lettres de Roda une de Baltasar Lopez, qui fut secrétaire du grand commandeur de Castille don Louis de Requesens et deÇuniga, escrite à Çayas secrétaire du susdit Roy, affin qu'on congnoisse comme ils estoyent tous frappez à un coing. Car les lettres dont il fait mention, qui furent interceptées, monsieur de Sainte Aldegonde les décifra, comme il a' plusieurs autres, mesmes ces deux dernières et les précédentes, lesquelles avoyent esté envoyées de Hollande à Bruxelles. Et il en charge le secrétaire du Roy Pedro Aguyllon , qui s'estoit sauvé à Liège pour leur malheureuse conduite, affin que on voye qu'ils n'espargnent personne, pourveu qu'ils facent leur cause bonne par vérisimilitude, espérants (comme j'ay dit), que leurs lettres ne viendroyent à autres mains que où ils les addressoyent.

37. Ce qu'il dit aussi de l'armée du prince d'Oranges n'est de rien plus vray , car elle ne bougea

' Avec ce que les malsons désignées par eux, avaient donné, afin de se racheter du pillage.

* Comme il 7^ fait plusieurs autres.

no MÉMOIRES DE CHAMPAGNE Y. [1576]

oiicqiies d'un lieu; et brief tout le contexte de la lettre est de même.

38. La charge aussi de prendre le coronnel Charles Foucre s'adressa au conte d'Everstain par le conseil d'Estat, mais comme le conte estoit mort, il l'applicque à celluy qui l'eut mieus fait, s'il luy eut esté commandé'.

39. Il est aussi faus des dépêches qu'il dit que le marquis de Havrech apportoit.

40. Mais en cela dit-il bien vray , que si on eût pourveu aux passages, comme le sieur de Champaigney avoit remonstré souvent et les moyens, sans faute ni ceux de Mastricht ni ceux d'Alost n'eussent rien fait.

41. Le surplus se laisse (comme dit est), à la considération du lecteur, pour éviter trop de longueur. Et suffit ceste prévention à la lecture desdites lettres, affin de les bien entendre et pour le rendre attentif. Car il y a pris d'œuvre.

' C'est Champagney lui-même, qui arrêta en effet Fugger à Berg-op-Zoom; voir plus haut pag. 16 et 17.

Page 1