A LA S. C. E. M. AU KOY NOSTRE SIRE. S. C. R. M
Citadelle d'Amers, fi noTembre <376.
Pource que je suis trop empesché, je seray constraint de donner cqnte à Vostre Majesté en brief de ce qu'est succédé après les dernières que j'ay escrit. Avec le succès de Mastricht ceste ville' s'a mis en extrême peur, pource qu'il luy sembloit qu'elle devoit passer par le mesme destroit, et beaucoup plus les Allemands qui y estoyent en garnison. Lesquels prindrent les armes et commencèrent à se mutiner contre leur coronnel , disants qu'ils vouloyent sçavoir à qui ils servoyent, et qui les devoit payer, de mesme qu'ils vouloyent leurs payes et allarent au logis du Conte, pour le prendre ; ce qu'ils ne peurent faire, car il leur eschappa. Cela fut samedi xxvij' du passé, s'estant déclairé le Conte pour les
' Anvers.
Estats le 20 ou 21 à ce qu'il a semblé, par lettres qu'il avoit du duc d'Arscliot et du marquis de Havrecli.
Dimanche xxviij'" vindrent le coronnel Pohveiller, Charles Foucre, et Cornélius van Eynden traitter avec nous qu'on entrât en amitié avec le Conte, car il se veoit perdu, avec ce qu'il craignoit que tous nos gens chargeroyent sur ceste ville. Nous autres , pour le désir que nous avions de la conserver, (entendants combien il convenoit au service de Vostre Majesté), l'acceptâmes fort volontiers, et se firent les chapitres que Vostre Majesté verra, par la copie qui va avec ceste. Le Conte les promit et jura le lundy xxix. Et ores que nous pensions bien tousjours qu'il nous trompoit, si est se que cela nous contenta, pour justifier davantage nostre cause.
Le vendredi suivant, advint que le maistre de camp Julien Romero desnt monsieur de Floyon, qui est le fils du conte de Berlaymont; lequel Floyon alloit pour se mettre à Malines , car on avoit tiré de là vingt enseignes de Wallons et mille chevaux, pour les mettre en ceste ville. Ce mesme jour arrivèrent à ceste ville, les susdites gens des Estats, et se mirent au bourg, qui s'appelle Burgerhaut, et aussitost s'appuyèrent à la ville, demandant d'y entrer. Le Conte ne toucha arme, ni consentit que aucun de ses soldats tirasse à ceux qui estoyent dehors, qui traittoyent avec le Conte et Champaigney aux tappeculs de la porte ' . Les coronnels Allemands
' On appelait ainsi la clôture des poternes servant exclusivement aux gens de pied ; elle roulait sur un axe fixé à la partie supérieure, un treuil permettait de la lever pour livrer passag-e, puis de la laisser retomber afin de la fermer; une forte traverse
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allèrent deux ou trois fois vers le Conte le seniondre' de sa parolle, et à faire instance vers luy, qu'il leur fit tirer. Ce que non seul ne prouffita de rien, mais pource qu'ils nég-ocioveut avec les soldats qu'ils ne consentissent au Conte défaire une trahison si grande, il commanda que on les cliassat de là et fit que les soldats baissarent les picques contre eux. Tellement qu'ils se retirareut tous celle nuit aa ehasteau, fort irritez d'avoir veu la meschanceté dit Conte , et sur cela , luy escrivirent une lettre , samedi à dix heures du matin. Le Conte mit en la ville lesdites compaignies des Estats et de plus la cavallerie, et subit, sans tarder, ils commençarent à se trencher contre le ehasteau, et le ehasteau à tirer toute l'artillerie contre la ville et contre le trenché. Ce mesme vespre, le capitaine Gaspar Ortis, avec cent soldats, leur gaigna un trenché de la rue Saint- Michiel, couppant la gorge à ceux qui estoyent là et mit le feu en une maison qu'ils vouloyent fortifier, laquelle estoit jointe à la porte qu'on appelle Crooneubourg. Toute la nuit on continua de tirer, pour ne les laisser en repos. Ce jour-là nous sceumes que les soldats d'Alost estoyent sortis et qu'ils estoyent pour passer l'eau ; pour cela on leur envoya les galères et les pontons, avec lesquels ils passèrent. Ni plus ni moins* dimanche, quastriesme du présent, nous eusmes nouvelles que don Alonzo de Vargas avec quelque nombre qui avoit sobre' à Mas-
en bois , engagée des deux bouts dans les murs de la poterne, l'assujétissait à l'intérieur.
' Le sommer de tenir sa parole. - En outre.
' De l'espagnol sobrar ; qui avait vaincu, soumis Maestricht.
tricht et avec cavallerie, et Julien Romero avec quelques soldats de ceux qui estoyent à Liere, se trouvoyent à deux lieues d'ici, lesquels venoyent pour rencontrer les gens des Estats, ne sçaclians qu'ils estoyent en la ville; Ion envoya incontinent haster les uns et les autres ; tellement qu'ils commençarent à entrer en ce chasteau, aux onse heures du jour. Ceux d'Alost ne voulurent point entrer soubs leurs enseignes, mais amutinez comme ils sont, avec leur Electo et leur drappeau. Il fallut se contenter à tant, pource que on leur avoit oflFert qu'ils ne seroyent forcez j usques à estre payez et satisfaits. Incontinent Ion donna ordre de la sorte qu'on devoit assaillir, que fut , du costé de Saint-Georges, ceux d'Alost avec l'Electo, le baron de Polweiller, et Charle Foucre et trois compaignies d'Allemands, assçavoir deux de Fransperg et une de Charle Foucre; par la rue des Wallons, les gens qui venoyent de Maastricht et par celle de Saint-Michiel, ceux du maistre de camp Julian de Romero, et Francisco de Valdez, avec autres trois compaignies du mesme conte d'Everstain, qui sont celles qui estoyent à Mastricht, lesquels ayant sceu la meschanceté de leur coronnel, jurarent de mourir pour le service de Sa Majesté contre luy, comme ils accomplirent. Cest ordre donné, je fis publier un cri"^ que peine à la vie nul n'entrât en aucune maison, j usques à ce que la ville fut du tout gaignée, et que personne ne saccageât, déclairant le sac pour mauvais, et qu'on ne fit mal aux bourgeois, femmes ni enfans,
• Un ban, une proclamation.
sinon aux personnes que on treuveroit armées; que on ne touchât aux églises, monastères, ni autres choses religieuses et que après avoir gaigué la ville, on feroit une composition avec laquelle on donneroit contentement aux soldats, sans que se fut à conte de leurs payes. Tous promirent de l'accomplir', et commençarent h sortir du chasteau entre midi et une heure, et sans attendre que les gens se repeussent*; ils ne furent pas sitost sortis du chasteau qu'ils assaillirent et gaignarent le trenché de Saint-Michiel, et commençarent à mettre le feu en ces premières maisons. Le quartier de muraille qu'ils appellent la maison des escrimeurs, lequel est à la porte de Saint-George, se deffendit longtemps, car il estoit bien fort, auquel ils avoyent mis celle nuit là de l'artillerie. Enfin Ion entra en la ville à tous costez, et la cavallerie suivit l'infanterie. On combattit par toute la ville jusques à la ville neuve, et pource que la maison de ville et autres voisines faisoyent grand dommage à nos gens, dont quasi ils se retirèrent, on y mit le feu, et les leur bruslat on. Enfin Dieu fut servi , que avec grande mortalité de gens, la ville se gaigna, ayant plus de huit mille hommes de pied Allemans et Wallons, et mille chevaux. On couppa la gorge à toute la cavallerie; le fils du conte d'Eguemont et monsieur de Câpres furent faits prisonniers, et sont en ce chasteau. Lon ne scait rien du marquis de Havrech, ni de Champaigney, ni du Conte, s'ils sont morts , enfuis ou
' Si cette promesse fut faite, ce dont il est permis de douter, il faut avouer qu'elle fut tenue dune étrange manière. - Sans mander.
cachez. Monsieur de Bievre se noya en la ville neuve, sortant d'une baroque, oii il s'estoit caché. Aussi est prisonnier, en ce chasteau, le coronnel Cornélius Van Eynden, lequel fut trouvé combattant avec ses gens. A plusieurs d'eux qui se sont rendus, on leur a osté les armes, et on les a chassé de la ville; laquelle a esté saccagée contre l'ordre donné et ce que avoit esté promis par les soldats. De laquelle une partie a esté bruslée, le quartier vers le chasteau et une autre grande pièce, vers la maison de la ville. Hier lundy j'y entray pour ordonner que le sac cessât, et pour assembler quelques uns du magistrat, pour mettre ordre en autres choses. Je croy que l'on tirera bien peu hors de la ville, car tous se composent, et je ne suis esté bastant pour le remédier. Aujourd'lmy le chastelain Saucho d'Avila, don Alonzo de Vargas et Julian Romero y retournent faire diligences possibles pour retirer les gens et faire que le sac cesse. Dieu veuille qu'il prouiEte. Ils ont tous servi si bien à Vostre Majesté en ceste journée, que je ne scay paroUes pour l'enchérir assez. Le baron de Polweiller y fut en personne, et combatit; son fils y a esté blessé et Charle Foucre au flanc d'un coup de picque et en une main. Le baron de Fransperg alla à cheval, (comme il ne se peut tenir en pieds), servant fort bien. Alexandre Gonsaga a servi fort bien à Vostre Majesté, en tout ce temps, lequel a perdu tout ce qu'il avoit, tant à Bruxelles comme ici. Le chastelain Sancho d'Avila, don Alonzo de Vargas, le maistre de camp Julian Eomero, le maistre de camp Francisco de Valdez , le coronnel Verdugo et tous
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les capitaines et officiers ont servi conforme à l'obligation que ils ont, et l'ont tellement surpassé que Vostre Majesté est obli<^ée à leur faire beaucoup de mercede. Je donne l'enbonheur à Vostre Majesté de ceste victoire, laquelle ores que elle a esté sanglante, et que en la ville il s'y est fait dommage, elle a esté de grande importance, car ces pays estimeront doresenavant plus ce chasteaû. Je suis fort empesché, et avec la première occasion j'escriray plus au long à Vostre Majesté. Dieu garde vostre personne, etc.
De la citadelle d'Anvers, le 6 novembre 1576.
HiERONYMO DE RoDA.