‹ Mémoires de Frédéric Perrenot, sieur de Champagney, 1573-1590; avec notice et annotationsChapitre 29 sur 37 · CH AM PAGIM EY · texte numérisé non relu

CH AM PAGIM EY

Discours sur testât des Pays-Bas, et son redressement, donné au duc de Médina-Celi, lorsqu'il partit des dits Pays ters Espagne, par le seigneur de Champagney, Van 1572.

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Discours^ sur lestât des Pays-Bas, et son redressement, donne' an dnc de Médina-Celi, lorsqu'il partit des dits Pays vers Espagne, par le seigneur de Champagney, Van 1572*.

Ceulx qui vouldront discourir le calamiteulx estât de ces Pays-Bas , trouveront plusieurs poincts difficiles et perplex, pour estre venu le mal si avant qu'il ne pourroit quasi estre pis; eu aussy esgard aux personnes que ce faict touche, desquelles on n'ose pas bien parler si librement qu'il conviendroit. Et puis estant ce subject meslé du faict de la religion et estât polliticque , aulcuns suyvront la piété plus superstitieusement que discrettement , et aultres en feront possible peu de compte, pour estre

• Ce mémoire est extrait du manuscrit, n» 17,382 de la bibliothèque royale; il a été analysé par don Anselme Berthod, dans le XXVIIP volume, pag'e 219 des mémoires de Granvelle, Mss. de la bibliothèque royale, 16,107.

* Arrivé au commencement de l'année 1572, dans les Paj's- Bas, le duc de Médina Celi en est parti vers le milieu de septembre 1573. Papiers d'État, XII, 331. — M. Gachard. Correspondance de Philippe II, II, 411, 426.

trop addonnez à la pollice. Si fault-il toutesfois descouvrir sans dissimulation la qualité et circonstance d'ung" si grand mal, si on y veult le remède, afin que l'ig-norance ou crainte ne le rende plus mortel, et considérant la condition de ce patient et l'origine et progrès de son mal, et par où il est venu si avant, en après chercher les remèdes, s'il y en a, preignant bon esgard à tous endroicts ne laissant l'ung pour l'aultre.

Les Pays-Bas pour la plupart sont infertiles ; raesmes le plus riche et habité d'eulx est de soy mélancolicque; les gens industrieux et encores que pour cela interressables ' de bonne part et de bonne foy, mais qu'on la leur garde faciles à amitié et qui pressez oultre mesure , et par là irritez , s'obstinent par un désespoir excité en ung humeur lent et fade, lequel difficillement sera comté que de bon vouloir.

Les choses considérées par les prédécesseurs de Sa Majesté, mesmes par le bon duc Philippe firent chercher les moyens pour faire mieulx valoir et multiplier lesdits Pays, eu esgard à l'assiette de ceulx là. Et que pour la voisinance de la mer et pour la multitude des rivières et commodité des frais et canaux qui se pouvoient faire, ils estoyent augmentablespar marchandise, seul moyen pour les faire habitez et opulentz. A ceste cause, ils s'accommodèrent à l'humeur du marchant, lequel comme veult liberté et sûreté, ces princes leur donnèrent plusieurs privilèges, exemptions et franchises, et dressèrent partout les guides ou serments aux villes, lesquels ils

• Interressés, de l'espagnol intevesal, interesahle.

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armèrent, afin que les campaig-nes et rivières fussent asseurées et secourues de toutes violences et brigandages, et que les voicturiers fussent seurs et la plus part des habitans libres en leurs traficques asseurez sur ceste garde', pour laquelle et pour la grande commodité de la communication et comerce, au comeucement chacun soy retirât aux villes ; ils instituèrent aussi les queremesses, jeux d'arq, rétoriques et aultres tels esbatz, qui adoucissoient la tristesse du ciel du torroyr, faisant voisines les villes et joindre en amitié, croissant parla le trafficq des unes avec les aultres.

Où, au contraire, depuis quelques ans en çà, l'on a prétendu d'oster ces libertez et franchises aux marchants et peuples et at-on usé de toute violence et outraiges dedans les mesmes villes plus marchandes, dont peu à peu avec aultres misères toutes communications et plaisirs se sont convertis en

' « Le 12 août 1279. Jean 1", duc de Brabant, avait formé <' avec l'archevi^quo de Cologne, les comtes de Gueldre et de «' Clèves, une alliance pour assurer la liberté du commerce et « garantir les marchands de toute exaction. Le duc de Lim- « bourg entra dans cette alliance l'année suivante. Les contrac- « tants s'engagèrent à poursuivre tout homme de quelque con- « dition qu'il fût, qui entre le Rhin et la Dendre, aurait dén pouillé des marchands, soit sur terre, soit sur eau, ainsi que « celui qui aurait altéré la monnaie et en frapperait en lieu « indu ou sous empreinte étrangère; ils convinrent en outre, « de faire la guerre aux princes qui favoriseraient les malfai- <■ teurs oufaux-monnajours, ou bien qui leur accorderaient re- " traite. Ils déterminèrent les routes à suivre par le roulage, et ■ renoncèrent aux péages qui entravaient les relations com- " merciales. Ils invitèrent les autres princes et les villes à s'unir " h eux dans le même but. » M. Henné; Jean I", dit le Victo- " rieux. Trésor national, IV, IGO.

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crainte, suspition et esgard, retire' meslé de tristesse, à cause des cruautez continuelles qui se présentoient par tout, tellement que cela a causé un àpartsoy et solitude générallement.

Comme nos princes aussy n'avoient nulles mines, ils haussèrent le prix des monnoyes voisines, pour les attirer et en battirent de moindre alloy, pour arrester par ces moyens l'argent en leur pays\ Et dois quelque trois ans en çà, il s'est ensuivy de grandes incommodités et se sont meuz les Allemands à faire des choses au mespris des ordonnances nouvelles sur la monnoye, à grand scandale et honte nostre, veans le peu de compte qu'on avoit faict d'eulx et des desputés de l'empire, qui estoient venuz traiter sur ce poinct, lequel mériteroit un bien long discours et sur le profit que les entremis ^ aux deniers royaux ont fait par le moyen des monnoyes, à quoy il fauldroit recherche particulière sur la conduite et dispensation desdits deniers, encoires que icy il s'obmect comme accessoire à nostre propos principal*.

*■ Retraite, émigration, ou bien aussi rupture, brouillerie, de l'espagnol retira .

2 II n'avait été apporté aucun remède à cet abus, puisque le 4 mars 1574, le grand commandeur de Castille adressa une circulaire aux conseils de Flandre, de Brabant, au grand conseil de Malines et aux gouverneurs des provinces limitrophes de la France « tant sur le haulchement du pris que falsification et rongeries de la monnoye d'or et d'argent, signamment es frontières. » Papiers d'État, liasse, 126.

» Commis, agents. \

* S'il y a beaucoup à reprendre à ce passage relatif aux monnaies, l'appréciation des besoins du commerce qui veut avant tout liberté et sûreté est très remarquable, pour l'époque où vivait notre auteur. Elle démontre combien les Pays-Bas étaient alors plus avancés que le reste du continent dans la connais-

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Au reste il faut studieusement procurer de tenir lesdits pays contens et en occupation , qui le plus commodément et politicquement leur efface la tristesse passée et les advertisse' du chagrin et pensées des choses nouvelles, ramenant ainsi le tout à son pristin* estât. Mais tout cecy se debvroit traicter par une personne hien venue de foy, de vérité et estimée... et que cela fut d'étoffe remarcahlc ; car aultres n'en sauront venir à boult, ains seront à mespris et se despiteront davantage, mesmes les nobles, si estans de pays accouttumez de estre conduitz, ou par leurs mesmes princes naturelz, ou par ceulx de leur sang, on les encharge* à personne qui ne soit grand de tiltre, d'entremise, noblesse, bonté et prudence cognue; qu'il donne bonnes audiences et entende à faire despescher les solicitans, sans injures et moleste*; ce que ne s'est pas faict; ains se désespère le peuple véant qu'il ne peult rapporter despôche*, en chose quelconque et que le plus beau mot que dient aux meilleurs d'eulx, ceux qui sont des ministres et

sancc des véritables principes de la richesse des nations. Il y a trois siècles, l'Europe entière, croisée en tous sens par des lignes de douanes intérieures et extérieures, qui entravaient le commerce par de ridicules formalités et d'absurdes réglementations, succombait sous le poids des exactions fiscales et arbitraires; seuls les habitants des Pays-Bas avaient résolu le problème industriel et commercial, en définissant en deux mots les besoins réels du traficant et du producteur, liberté et sûreté. La science moderne a-t-clle dépassé ce point? ' Les détourne, du latin, avertere.

* État primitif ou ancien. r ' On les confie.

♦ 3/o/«5/m (espagnol) chagrin, ennui.

' Despacho (espagnol) dépêche, expédition, patente, brevet au figuré résolution.

qui ne sont que valets, sans entremise du Roy, c'est de les nommer à chasque hurte', traistres et hérétiques.

En cecy la provision brefve estant si nécessaire qu'il ne se peult assez enchérir, avant que les pays inondent% qui à faulte de dicaiges \ en sont en grandes apparences. D'aultre part si les franchois ont de pensée à nous, estant nos frontières defournies de hartilleries, munitions, et les soldats qu'on ne sçait comme les tenir, ils chercheront possible de détourner hors de leur royaume, par aultres guerres, les intestines", s'ilz peuvent, cognoissant la condition de leurs esprits inquiets ; à quoy , par adventure, ils réservent l'action du marquisat de Sinal , le passage susdit du prince d'Oranges par ces pays, quant il descendit en France', celluy du duc des Deux-Ponts par le conté de Bourgongne% dont

' Choc, collision.

2 Inundar (espagnol) et au fig'uré llenar, perdre patience.

* Digue, obstacle, empêchement, remède : Il faut y pourvoir sans délai, avant que les pays ne perdent patience, ce qu'ils sont sur le point de faire, si l'on n'y porte remède.

* Les guerres civiles de religion , qui désolaient alors la France.

* Voir la relation de l'expédition du prince d'Orange, dans les Pays-Bas, en 1568, dans la Correspondance de Guillaume le Taciturne^ III, 319, et la Correspondance de Philippe II, II, 49, 50, 51, 52.

* Wolfgang de Bavière, duc de Deux-Ponts, était entré en France, au mois de mars 1569, à la tête do 8,000 rcitres et de 6,000 landskneckt; 11 avait été rejoint dans sa marche, par le prince d'Orange et ses frères, Louis et Henri de Nassau, çivec les débris de leur cavalerie, qui avait dû quitter les Pays-Bas. Il se dirigea vers la Bourgogne et le 25 mars il rencontra, à Beaunc, environ 1,400 cavaliers Français, rassemblés par les protestants pe Champagne et de Bourgogne ; il continua à s'avancer vers

It

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les Suysses aussi se ressentirent pour n'en avoir estez préadvertiz^ et aultres plusieurs occasions, des quelles les franchois ne se sont guères plaints, les gardans pour tittre de roupture, ores qu'entre princes, il ne fault guères d'aultres que la commodité ou cupidité, avec ce qu'il y vat du temps, avant qu'on puisse bien asseurer la succession de tant de potentats à nos jeunes princes, auxquels s'ils demeuroient orphelins , l'inimitié des nations qu'ils doibvent avoir subjectes et la hayne entre elles et la mauvaise satisfaction des peuples ne sçaurat venir à propos en telles assiettes et avec telz voisins que leurs provinces ont.

Et si la monarchie de l'empire tombe à aultres mains, avant que Brabant soit appaisé, ung nouveau empereur aisément y mectroit l'œil , se fondant sur la violation des privilèges et du serment de la joyeuse entrée ' . Qu'est ce que à l'improviste se peult dire de Testât de ces pays soubz correction de mieux entendus?

Au temps des susdits anciens princes, la religion estoit entière ; néantmoins appercevant ledict bon

le midi, mais il fut arrêté par la mort, le 11 juin, près de Limoges. La marche d'un corps d'armée aussi peu nombreux, au travers de toute la France avait étonné les partis et révélé la faiblesse du royaume, d'autant plus que la reine mère avait été obligée de demander des secours au duc d'Albe. Sismondi. Histoires des Français, XIII, 199 et suiv.

• L'instruction donnée par l'empereur, le 21 octobre 1568, à son frère l'archiduc Charles, envoyé à Philippe II, dans le but d'obtenir la pacification des Pays-Bas, se fondait en effet sur ce que la plupart de ces provinces étaient tenues en fief de l'empire, pour justifier l'intervention de Maximilien dans leuis affaires. Correspondance de Philippe II, II , 38, 10, 4.3.

duc, OU présageant les erreurs qui depuis se sont multipliez en si grand nombre , et véant la grande quantité du peuple qui se augmentoit tant aux villes que aux villages, il dessiguat quasi la mesme forme des éveschez que depuis l'empereur Charles-Quint, de glorieuse mémoire, sur sa fin, et par après tant sainctement nostre Roy son fils a poursuivy ; ayant esté ledictbon duc prévenu de moïen^ avant achever cest œuvre, laquelle le duc Charles son fils, qui fut d.ébauché' en diverses guerres , ne peust suyvre pour sa courte vie, comme depuis l'empereur Maximilien, beau filz de Charles , pour estre aussy empesché à retenir le bien de sa femme, et l'establir en son fils Philippe*; lequel Roy Philippe ne vesquit guères et l'empereur Charles, son fils entendit longtemps à asseurer ses estats et royaulmes et à les accroistre et sa maison, tellement qu'il peult tard entendre au faict desdits éveschez, lesquels éveschez aujourd'huy aulcuns veuillent blasonner' comme inutiles.

Et soubz main, on a tasché, vivant le dernier pape Pie, à subvertir l'anexion des abbayes; voires y a doubte que ne cessent encoires ceulx qui le debvroient promovoir, quand ce ne fust que pour la réputation du Roy, qui le premier les a érigé.

Ainsi l'on trouvera que de main en main, tous ces princes ont suivy la trace , les ordonnances , loix et statuts de leurs devanciers, sans rien altérer en cela, jusques à ce dernier gouvernement; adjoustans ce

' Pbilippe-le-Bon. ^ De la mort?

^ « Débauché » — occupé, détourné.

* Philippe-lc-Beau.

' « iJlazonner » dire, proclamer.

qu'estoit nécessaire, selon l'accroissance de leurs pays, et selon que leur nouvelle prospi'u'ité le roquéroit, ou aultres occasions au respect de leurs voisins; s'entretenans avecq eulx, espécial avecq l'Angleterre, comme l'une des nations plus marchande et plus à la main; à laquelle, dois quelques années, nous nous avons rendu eunemys, fort mal à propos, où noz vieux princes , quelque nouvelle grandeur qui leur advint , gardèrent bien sainctement les anciens traictez avec leurs voisins; remarquans que leur puissance estant séparée, requérroit que chacune de leurs provinces se deust conduyre à part soy, comme s'ils n'eussent que cellelîi,et procédans tousjourspar doulceur tant que possible leur estoit ; se conservèrent ainsy la bienveillance de leurs subjectz avec grande vigilance , comme la seure garde des pays ouverts à tous cottez et bornés de sy puissantes monarchies, dont il leur a tousjours bien prins et ont prospéré.

L'on voit aussy par leurs loix et ordonnances de statuz et la foçon des élections des consaiilx, magistrats et aultres offices , combien que tout fut considéré par eulx, tant pour la commodité et contentement de leurs vassaulx que l'équité et pour se garder l'auctorité que vraiment affiert' à souverains, pour songner, comme on dit, que les magistrats soient pourveuz de personnes dignes de ceux là.

Tellement que aiant esté depuis , en tout quasi , pris le contraire des choses susdites, sans considérer ny les raisons que avoient meus lesdis anciens et

' Convient, compètc.

l'humeur et constitution du pays, non seulement cela est reprenable, pour tel attentat, dont il a si mal prins aux aucteurs et pis au Roy ; mais grandement imputable le tort qu'on a faict à Sa Majesté, aiant voulu faire paroistre idiots et ig-norans, si grands et si prudens princes, prédécesseurs d'icelle; introduisant divers ordres contraires aux passés, en ung conseil extraordinaire souverain et particulier*, lez le gouverneur général, dont estrangiers etignorans à jour et plain de Testât, usances et formes de ces pays, ont tenu le gouvernai ; qui n'ont quasi jamais sceu faire une apostille à droit, en une requeste; par lequel le Roy a perdu plus de vassaulx, que n'avoient consommé toutes les guerres précédentes contre France, soubz prétexte de quelques confiscations que eulx mesmes ont mangé pour la plus part^; sans les esclandres qu'ils ont engendré; désolans une infinité de bonnes familles ; tellement que s'altérant les choses par semblables conduictes,

' Le conseil des troubles.

2 Le conseil des troubles n'était pas seul partisan des confiscations ; le 13 avril 1581, la fraction du conseil de Brabant l'estée fidèle au roi, et siégeante Louvain, demanda à Alexandre Farnèse, comment il fallait procéder à l'égard de certains prisonniers détenus à Nivelles ; ceux-ci excipaient, pour leur défense, d'un pardon général publié par le comte de Mansfelt avant leur arrestation, du payement d'une rançon et de l'arrestation, suivie de mise à rançon par ceux de Bruxelles , dun bourgeois de Nivelles , nommé Paul Perceval ; les honnêtes conseillers exprimèrent la crainte de faire exécuter un homme de bien, au lieu d'un belistre et pour plus de sûreté de conscience, ils proposèrent au prince de remplacer les peines corporelles par le bannissement perpétuel et... la confiscation des biens, sur laquelle ils prélèveraient une juste part. Archives de Vandience, liasse, 1120.

et véant à la fin le conseil de troubles qu'il ny sau roit tordre cheville, pendant ceste machine par deçà d'industrie purement, qu'ils n'ont entendu pour leur inexpérience maschiavelicquc ; ils ont trouvé peu de personnes propres, quand ilz les ont cherché pour leur aide, estant les uno:s exécutez ])ar eulx avecq assez maigre forme de justice, les aultres forcés à se tenir absens, ou îi prendre les armes contre leur prince; choses qui facillement adviennent, où la justice n'a lieu, et parmi eux plusieurs personnes ont esté contraintes h manier la guerre, qui a duré dois tant de proscriptions et dure encoire.

A quoy ajoutons hardiment qu'une innumérable multitude de vefves, orphelins, pupilles ou filles à marier ou jeunes, tant en ligne collatéralle que d'aultre et plusieurs personnes ' hypothèques et assignées, dois plusieurs siècles, sur ces biens confisqués, diverses églises et monastères, n'ont sceu obtenir justice, ny ce que leur estoit deu à plus que justes titres; par où le sang des ungz, la misère et famine des aultres et des âmes des fondateurs deffraudées sans faulte, ont cryé 'et cryent vengeance devant Dieu ; tellement qu'il ne se faut esbahir de ces jugemens que nous voions.

Dont tous les peuples circonvoisins et aultres sont entrez en telle détestation des énormitez perpétrées par ce conseil, que ce que la révérence des subjectz ne permet encoires, qui certes ayraent et révèrent leur prince, quoy qu'on tasche de persuader aultrement le Roy, chose qui faict dexspérer les bons ; lesquels sans discrétion on injurie de traîtres et héré-

» Ayant?

ticques à tout propres ; partout quasi ont commencé les estrangiers à imputer à Sa Majesté ceste souffrance si long-ue ; et aultres plus maling-s à dire que lepesché des vassaulx luy plaist pour la chasterie' des confiscations. Et cela s'est persuadé davantage, veu le peu de soucy qu'on a tenu de la religion et de l'administration pour icelle de la doctrine et des exemples, disans que les placcarts ne se soudoient de réduyre les ignorans, mais seul de prester occasion pour enrichir le fisque,

Avecq ce, les exécrables outtrages, forces et violences permises aux soldats, repartyz aux plus opulentes et marchandes villes des pays, sembloient convier à quelque souhlèvement , pour ceste mesme fin ; ces pauvres peuples non accoustumez à veoir armes, non que^ à les souffrir, ny quasy à les ouyr nommer.

Et s'enrichissant ainsy ces gens du sang et substance des vassaulx de Sa Majesté et tous les ministres quasi jusques aux plus principaulx, à la veue du gouverneur, leur maistre, dont le peuple ne a peut se persuader que ce fût sans son sceu, oultre mil aultres insolences et infamies, ont rangé la commune, à la fin, après la rebusque^ du centiesme, qui a plus cousté que proufScté au Roy ; au son du dixième et vingtième deniers, comme chose que* jà touchoit générallement la désolation de tous, à faire ce faict si estrange, qui a face de rébellion ^ néant-

• « Chasterie, » action de châtier ; la peine des confiscations.

* Non plus qu'à. ^ De l'espagnol, relusca; action de grapiller.

♦ Qui a l'apparence d'une rébellion et n'est, en réalité, que le résultat du désespoir, inspiré par une telle conduite.

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moins que ce a esté seul le désespoir d'une telle conduite.

En quoy on ne peut culper que faulsement l'hérésie', car les plus catholicques , les prestres et raoynes, les évesques raesmes ont assez à dire de ces malheureux actes et pernicieuses inventions, sur lesquelles sont esté remonstrez les inconvéniens par plusieurs gens de bien. Mais ceulx qui présumoient trop de leur povoir ny ont jamais voulu entendre.

Cela est bien vray que les mal intentionez et sectaires se sont servis de ceste occasion, sans plus et qu'il soit ainsi, madame de Parme aïant laissé ces Estatz paisibles aux mains du duc d'Alve, rien ne s'y est esmeu que après que le conseil prédict commença à troubler tout^; et avecq tout cela non obstant tant de sang espandu et tant d'oultraiges des soldatz que ledic ducq avoit amenné, s'il ne se meult-il homme, ny ville, ny villaige, en tout le pays,quandleprince d'Oranges le traversa et passa en France, avecq un si puissant camp, dont le Roy d'illecques nous culpe et impute encoires aujourd'huy ; luy semblant qu'on usât de flochesse% à ce passaige, pour jecter les ennemys en son pays*; où dernièrement sans sa-

" C'est à tort que l'on impute ces faits h l'hérésie.

* Ce jeu de mots se retrouve dans une lettre du cardinal de Granvelle à Morillon, du 28 décembre 1582 : « Les confiscations « au temps du duc d'Albe et le maudit conseil des troubles nous « a beaucoup troublé h mon regret, tous nos affaires. »

' Faiblesse, hlcheté, de Y espagnol Jlojedad.JloJem.

* Malgré ces prétendues imputations de faiblesse, envers les protestants, Charles IX lui-môme, avait eu au commencement de 1571 , des conférences secrètes avec Louis de Nassau , dans le but de préparer une invasion dans les Pays-Bas et il avait été tenté de profiter de la guerre contre les Turcs, pour attaquer

voir (lu susdit prince d'Oranges, ny de son frère, des provinces entières par deçà se commencèrent à bander, après qu'on commençât à exécuter à main forte le dixiesme et vingtiesme deniers, comme l'on pourra entendre des choses passées à Bruxelles, et Vlissinges'; on se révoltât lors tant pour les mesmes, que pour l'outrecuydie et violente arrogance d'ung malheureux fourier qui triomphe encoire sans chastoy, comme s'il eust bien faict\

Voilà enfin trop succinctement partie des misères de ces pays, procédées des excès et injustices du conseil des troubles, des violences énormes souffertes aux^ gens de guerre, de la pouvretté causé après la cessation de la trafficque, depuis les arrestz d'Angleterre qu'a servy et enrichy ceulx qu'on a voulu, avec les passeports*, l'altération sur le cours des monnoies et pour conclusion le dixiesme et vingtiesme denier.

Mais depuis, les désordres oribles permis aux soldats, après ces derniers troubles, à tittre de nouvelles levées, a désespéré et endurcy les cœurs à tous, de

le duc d'Albe. Sismonde de Sismondi, Histoire des Français, Xin,235,240.

' MM. Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, I, 423.

^ Les atrocités judiciaires excitent rarement la rébellion celles inspirent une terreur qui fortifie l'égoïsme , parce que les individus et non les classes sont menacés. L'oppression financière frappant tout le monde à la fois, soulève les populations : ainsi les Belges avaient supporté les cruautés du duc d'Albe, de l'inquisition et du tribunal de Sang, la levée des 100^ 20« et 10'' deniers, les poussa à la révolte ouverte.

^ De la part des.

* Voir au sujet des contestations commerciales avec l'Angleterre, la lettre du cardinal de Granvcllc , du 28 mai 1564, Cor-

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sorte que perdu l'espoir de miséricorde, nully', n'ose retourner pour la cruaulté qui se voit journellement, dont chascun se inia«^*ine qu'on ne traite plus le fîiict du Roy, mais qu'on vange la liayne inassouvissibleconceue contre ces peuples, pour couverte du mauvais succès qu'ont eu les desseings d'aulcuns.

Et que pis est, il n'y a homme qui veulle adjouster foy maintenant aux offres et promesses, puisque ceulx mesmes qui ont servy ne s'en asseurent et n'y croient, pour n'avoir pas un quasi, qui ne s'en sente forcompté'; jusques-là que plusieurs le dient liault, et cler-voire'; ceulx qui sont plus affectionnez au Roy, et qui ont mieux mérité et méritent journellement de Sa Majesté et de son service qu'est la plus grande et la plus urgente difficulté que je trouve à la resourse des affaires présens.

Or de ce peu de discours on peult assez voir, conférant le passé avecq le présent, ce qu'a faict prospérer ces pays, et ce que au contraire l'a ruyné.

A quoy avant de venir aux remèdes je adjous-

respondance de Philippe II, II, Introduction, et la lettre adressée par Champagney au conseil d'Etat, le 17 mars 1576, Appendice.

' « Nully >) (uullus) personne.

* Déçu, trompé. La duplicité et la perfidie de Philippe II et de ses agents portaient leurs fruits; l'inquisition leur avait persuadé que « liœreticis non est servanda Jides » et personne n'avait foi en leurs promesses. Requesens se plaint de cette juste défiance dans une lettre du 18 janvier 1574, et lorsqu'au mois de juin suivant, il s'agit de traiter avec le prince d'Orange, la première difficulté qu'il rencontre, c'est « de lui inspirer con- « fiance dans les promesses qu'on lui fera. » Correspondance de Philippe II, III, 5, 97.

' A haute voix et clairement.

teray qu'il convient à considérer, comme chose de fresche mémoire, en quelle sorte le susdict empereur Charles-Quint, de glorieuse mémoire, s'est dépourté, envers ces provinces et comme la royne d'Hongherye, sa seur, gouvernante de par deçà; où l'on verra évidentement ce. qu'a fait prospérer l'ung avec tous ses subjectz et l'autre avec ses peuples.

Le premier s'accommodât à l'humeur et meurs de chasque nation que eust soubz soy, et par là il les eust touts autant bien veuillantes, qu'eust jamais prince une seulle ; recognoissant que s'accommoder à dyvers est plus aysé que les forcer à son humeur. Et d'aultant est cela plus nécessaire à nos princes que à nul aultre de la chrétienté, pour ce qu'ils commandent à diverses nations et de tant contraire condition, séparées bien loing les unes des autres et entrejectées de si puissants potentatz.

Aussy à son advenir' l'Empereur susdict voulant gouverner l'Espagne à la flamende, il sentit incontinent les comundades^ qui y survindrent, que cela n'estoit propre; lesquelles il appaisa doulcement, sans grande effusion de sang% et fist ce mesnie argument des aultres nations, à luy submises; s'acomodant à toutes tellement que ce doulceur, facilité

* Advenir, avènement au trône.

2 Commundades, co»??«?<«2(^âïc? (espag:nol), séditions, soulèvements.

* Le gouvernement à la flamande, ou plutôt l'excessive influence accordée par Charles-Quint à ses ministres belges, ne fut pas la seule cause de la ligue des communes; mais l'auteur est plus exact lorsqu'il dit que la clémence du monarque lui concilia à jamais l'affection des Espagnols. Robertson, liv. III.

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et clémence, qui l'avoit appelé pour le renom de ses prédécesseurs encores à la couronne impériale, assopit aisément toutes émotions de son temps ; voire à ce f^rand revers qu'il sentit pour avoir menné en pompe triomphale le saxon vaincu et les Hessois ; peult-on assez soubçonner à la persuasion de qui, les relâchant amiablement, en ses plus difficiles occasions, non-seulement cela luy servit grandement, mais les obligeât tellement, qu'ils ne bougèrent oncques depuis, contre luy, ny le duc de Clèves, pour avoir esté auparavant favory de son alliance, oultre le pardon que luy fit et pendant qu'il fut accoiutable' à tous, tout luy succéda mieulx.

La royne d'Hongberie d'aultre part, se accommodât à tous estats et qualités des personnes par deçà, sans rien altérer des anciennes costumes *; tint soing qu'on pourvust les offices et magistrats des gens ydoynes, et rejetât les aultres, sans passions, ny à choisir ny à déposer; tenant tousjours le vieux pied, prévenant meurement avec bon advis de gens entenduz, aux incidens nouveaux, selon que Testât des villes croissoit ou aultrement.

Et ce qu'est bien remarcable aux affaires de l'Empereur son frère, elle ne se servit oncques ny de secrétaires, ny de conseillers que des admis par Sa Ma-

' Accointable, d'un abord simple, facile, familier.

2 Coutumes. L éloge de la reine de Hongrie se retrouve souvent sous la plume de Cliampagnej'^ ; la comparant dans un mémoire du 14 février 1594, à l'archiduc Ernest, fier et hautain, il la représente « douce et affable avec tout le monde; » il vante son caractère , son habileté, ses talents, dans une lettre de la môme époque. Don Anselme Berthod, A,mlyse des Mémoire!} de Champagne!/. 2"= vol. 76, 3<= vol., 214, 237, Mss. de la bibliothèque royale.

238 MÉMOIUES [1573J

jesté', et asserement à icelle voie, en cela fut si scrupuleuse que pour ses affaires mes mes, elle s'assistoit le plus part de ceulx là pour non avoir occasion de entremectre d'aultres ; chose que ne fut suivye premièrement par monsieur de Savoye qui, peut estre contre son instruction , donnât part aux affaires de par deçà au conte de Stropiana% à l'abbé de Filien et aultres. En (pioy, ores qu'estant icy le Roy présent, il se retint beaucoup ; si croy-je que ce n'a pas esté la moindre source de nos maulx ; car apparcevant les malins désirs et la convoitise des serviteurs morts de faim% ils peuvent par là trouver bons moïens pour leurs fins ; despuis , l'entremise de Armenteros, du temps de madame de Parme et ses semblables, fut cause de grands maulx"; et je tiens de

' Au moment de sa nomination au gouvernement général des Pays-Bas, l'empereur donna à sa sœur des instructions très précises h ce sujet. M. Henné, Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique., V. 130.

* Jean Thomas de Langosco, comte de Stroppiana, de Vilarboyto et de Montformone, seigneur de Borgo Torinese, représenta le duc de Savoie, Charles III, auprès de Charles-Quint, depuis le commencement de Tannée 1546, jusqu'au mois d'août 1553; il assista ensuite, au nom du duc Philibert Emmanuel, aux négociations du traité de Catteau-Cambrésis. M. Gachard vient de publier dans les bulletins de la Commission royale d'histoire (2« série, XII, 117, 270) une série de lettres très intéressantes, écrites pendant ces missions et tirées des Archives du royaume de Sardaigne. Le comte de Stroppiana, nommé grand chancelier du duché de Savoie, par Philibert Emmanuel, mourut en 1575.

3 Nous disons aujourd'hui « meurt de faim » par dénigrement et pour exprimer un individu besoigneux et manquant du nécessaire pour vivre.

* Thomas Armcnteros avait commencé sa carrière sous Francisco de Covos, ministre favori de Charles-Quint; le conseil

[15T3] DE CHAMPAGNKY. 23"J

mesme que la plus grande de nos pestes de à présent ce ha esté l'admission de plusieurs au conseil d'Estat et finances non asserementez , ny advouez par Sa Majesté ; qui se sont enfoncez plus avant aux affaires, qu'il ne leur convenoit, ny peut être entendoient; tenant la pluspart l'œil seul à leurs cupiditez; paraus boutique' de tous estatz et offices, par la connivence de leur maistre, et pourveu qu'ils s'enrichissent, tout tittre leur a esté bon, dont le Roy et ses pays et l'honneur mesme de leur maistre ne demeure pas peu intéressé.

Maintenant les choses représentées, pour revenir au remède, je proposeray à tout% comme de raison, la religion qui entièrement quasi peult-on dire a esté postposée durant ce temps et plus soustenue de mines et apparence, pour l'ostentation, que d'estat efficace ; pour laquelle les évesques conviennent fort ; mais ce n'est pas tout , s'ils ne font leur debvoir ; à quoy il fault que le bras séculier aie l'œiP et aux aultres ecclésiasticques, comme on fait aux terres des archiducs et aux cantons catholicques des Suj^sses ; qui sont faits comme nous, de héréticques et si, re-

(l'Espagno le donna pour secrétaire intime à la duchesse de Parme ; il était en même temps lun des correspondants secrets de Philippe II. Il se créa une immense fortune dans les Pays- Bas, par ses rapines et ses exactions. « Armenteros est mort, « écrivait le cardinal de Grauvelle, le 18 décembre 1568, Di(!u « luy pardoïnt, les Pays de par de là luy doibvent peu, car il est " en yrande partie cause de leur grand mal. » Curren'pondance de Philippe II, II, 42.

• Faisant trafic. ^ D'abord, avant tout.

* Cette proposition était conforme aux instructions données aux inquisiteurs et approuvées par Charles-Quint. Archives générales, registre intitulé : << S^ir le faict des hérésies et inquisition. »

tiennent la religion romaine sainctement, avec si grande porfie', à confusion de leurs voisins, par leur bon soing, qu'ils pourroient servir de miroir à tous ceulx de ces climats septentrionaux ; mais là on sollicite l'esglise à son debvoir et en faulte de celluylà, on reduict soubz la main séculière leurs biens temporels, jusques au remède.

Et en premier lieu, il conviendroit savoir ce que lesdits évesques ont faict en leurs séminaires , dois si longtemps que le Concile leur a commandé de les dresser comme chose plus nécessaire , pour restituer doctrine en l'église. De plus adviser si de paroisses il en y a suiïïsamment, pour la multitude du peuple qui est par deçà*; car je y crains grande faulte; et que la doctrine soit soigneusement et sincèrement administrée, à quoy plustost on leur debvroit ordonner sermons et interprétation des évangilles et épistres des festes et dymenches et aultres enseignemens nécessairement escripz , qu'ils leussent au peuple, quand ils ne seront d'eulx-mesmes idoines et approuvez pour prescber*; ordonnant livres pro-

• Constance, fermeté, de l'espagnol, "porfia.

2 Cliampagney se plaignait par sa lettre au roi, du 12 juin 1573, que la ville d'Anvers neût que cinq églises paroissiales, pour une population de plus de 12,000 chefs de familles; il signalait aussi le manque de prédicateurs. Requesens formule une plainte semblable dans sa lettre du 13 février 1574 , et réclame l'envoi des jésuites dans les Pays-Bas. Correspondance de Philippe II, II, 374, III, 20.

* « Une des causes pour lesquelles la religion et la république « ont reçu de si grands dommages dans les Pays-Bas de SaMa- « jesté, a été que les curés des villes et des villag-es sont des « mercenaires très ignorants, jusqu'au point qu'ils ne savent « quelle doctrine est catholique et quelle est hérétique et qu'ils " ne peuvent ainsi enseigner la bonne et fuir la mauvaise. »

[1573] DE CHÀMPAGNET. 2^11

près à cela, comme ils font auxdits lieux, subjectz ailx archidiicqz et aux cantons; sans que leur soit permis, soubz peine de grief chastoy et suspention, s'en esloingner. d'un seul ongle.

Que l'on songnat aussy que les ecclésiasticques vivent exemplairement ' , signamment les religieux et qu'ils dispaissent* leurs biens qu'ils doibvent; qu'ilz aient des gens lettrés et pour prescher et pour confesser ; ceulx là les exhorter et amener et en attirer de toutes partz et les aider; et lors les placcardz s'observant, desquels est du tout nécessaire, seront utiles, quand avecq la rigueur pour les pervers, on administrera doctrine auxsiraples, donnant aussy le magistrat exemple tant aux offices de l'église que sermonset commissions, comme ils font auxsusditslieux.

Car tout ainsi que les presches, concédées aux

Avertissement de Fray Lorenço de Villavicencio , sur ce qui touche à la nomination des curés, mai ]Ô69. Correspondance de Philippe II, II, 87. M. Gachard donne sur ce personnage jusqu'à présent peu connu, des détails très-intéressants dans l'introduction du 11<= vol. de la Correspondance de Philippe II.

' « Dans la visite , qu'ils feront de leur district , les inquisi- « teurs et leurs délégués s'informeront si les curés sont hommes « de bien, purs et catholiques. S'ils trouvent des cures admi- « nistrées par des mercenaires ou des vice-curés, qui, ayant été « religieux, auront quitté le froc, ils les remplaceront. S'ils renie contrent des curés concubinaires, ou vivant d'une manière « scandaleuse, ou ignorants et incapables de remplir leur charge, « ils les signaleront à l'évoque et aux oflSciaux, admonestant « ceux-ci de les remplacer. Au cas que l'évêque s'y r ef user oit , ils « en avertiront la reine. » Art. 13 et 14 de l'instruction pour les inquisiteurs, approuvée par Charles-Quint, le dernier de fé- ■vriev \MÇ). Archives générales, registre intitulé « Sîcr lefaictdes hérésies et inquisition. »

* Qu'ils employent une partie de leurs revenus en œuvres pies, comme ils le doivent.

212 MÉMOIEES [1573]

gens de guerre estrangiers ' , et l'exercité de leur impiété* soubz les princes chrétiens tant nostre, qu'en France, pour leurs prétentions particulières, ont possible irrité Dieu contre nous , qui a permis tant d'erreurs, pour venger l'assistence procurée de telles gens , au pris des blasphèmes et mespris , peult-on dire, de son nom; s'asseurans plus les hommes de telles forces que de sa faveur ; il faut que par bonne doctrine et bons exemples et piété, on tasche de restablir sa religion et d'appaiser son ire, qui peult procéder du desdain grand de son honneur, par un soing contraire; sans épargner en cecy la despence, laquelle ne sera si grande qu'en aultres choses , que ne seront d'aulcun faict, si nous n'asseurons la Majesté des coronnes terrienes, par la conservation de la révérence deue à celle dont toutes les autres dépendent.

Et pour venir à Testât politicque, il faut en premier lieu restablyr la foy » et crédit perdu tant vers les subjectz que les voisins; chose qui ne se fera jamais, tant que le duc d'Alve et ses factures" et deppendans seront par deçà , puisqu'il faut dire la vérité ; car elle est tellement altérée de ce cousté là qu'il n'est au Eoy de la vouer % encoires que le dict ducque fit miracles, pour estre trojD descheu de bonne

' On sait que les capitulations des troupes allemandes leur garantissaient la liberté du culte luthérien dans les Pays-Bas et qu'elles étaient accompagnées de ministres prédicants. Mémoires de Jacques de Wesenbeke, 76.

* « L'exercité » l'exercice de leur impiété. ' « La foy » la confiance.

* Créatures ou fauteurs?

5 Rétablir.

[1573] DE CHAMPAGNEY. 213

opinion, non seul vers les mécbaus, mais vers les meilleurs.

Après, (avant toutes choses), il fault abolir à plat le X' et le xx' denier et en effacer la mémoire, si possible est, imputant à cela tout le mal advenu'. Et comme la pluspart des status et ordonnances dressées nouvellement ont plus d'ostentation et envie de perpétuer son nom que du nécessaire, il le fauct abrogner*, remectant les cboses le plus au train ancien qu'on pourra , s'il n'est plus que nécessaire et dujsant de faire quelque statuz nouveaux.

Aux magistrats et consaulx , puisque Sa Majesté les choisit par tout, qu'on tienne main à les élire telz qu'il fault sans faveur, ny de femmes, ny d'argent ; car il n'y a faulte d'estoffe, si on y veult avoir esgard, et qu'on destitue, sans respect , les inydoines ; voire chastie aigrement ceulx qui ont délinqué et qu'on traicte bien et honore les bons ; car le mal du passé tire du contraire l'une de ses plus grandes origines et peult quasi Sa Majesté imputer à soy ou aux gouverneurs généraulx, de non y avoir prévenu. Davantaigeilseroit bien aussy que à quelque office, dignité ou estât que ce soit, de quelque qualité ou entremise, voire soubz les vassaulx mesmes% l'on n'admecte personne sans préalable protestation de sa foy, selon l'église catbolicque romaine, avecq serment de la maintenir et garder inviolablement, chastiant par

• Il est juste de dire que l'opinion de Champa^ey n'a pas varié sur ce point, témoin sa lettre au duc d'Albe du 18 décembre lïHl. Papiers d'£iai.XV,22o. — Don Anselme Berthod, IV, 12.

* Abroger.

» Les oflSces conférés par les seigneurs et autres.

après non seul comme héréticques, mais parjurs infidèles, les contrevenans directement ou indirectement.

La multitude de tant de gouverneurs nouveaux à cliasque ville, sera confusion pour les mesmes gouverneurs généraulx , avec faulte de personnes , comme j à l'on voit; et despence et rongerie sans plus ; aussi semble-il qu'on les ait estably possible plus pour pourveoir aulcuns, que pour le besoing publicque, par ainssy il les faut aussy abrogner, si ce n'est en quelque lieu.si impourtant qu'on le puisse juger nécessaire aultant qu'en une province"; aussy le peuple s'est imbu d'une certaine opinion fort odieuse, que Ion n'a inventé ces gouvernemens que

' L'auteur semble faire allusion au gouvernement d'Anvers ; créé au temps de Marguerite de Parme. Il fut confié d'abord au prince d'Orange « afin de l'employer à l'apaisement des trou- « blés, asseurance des gens de bien et bonsmarcbans... » puis au comte d'Hoogstraeten , lorsque le prince se rendit dans ses gouvernements de Hollande et d'Utrecht, au mois d'octobre 1566. Il fut ensuite remis au comte de Mansfelt et à Thomas Perrenot, sieur de Chantonnay . Comprenant alors, avec le cheflieu , Berg-op-Zoom, Breda, Lierre, Herentals, Steenberg et beaucoup d'autres bourgs et villages, en un mot, l'ancien marquisat , il formait en quelque sorte une province ; mais il avait été réduit au territoire de la ville seule , par le duc d'Albe, qui s'était permis de changer les termes de la commission expédiée de Aladrid pour Champagney. Ce fait est attesté par Viglius et il n'a rien d'étonnant, lorsqu'on se rappelle que le duc d'Albe osa ajouter des clauses restrictives aux lettres d'amnistie rédigées à Madrid ; que sans consulter le roi , il contracta un emprunt avec le duc de Florence, et qu'il traita avec les commissaires de la reine d'Angleterre, sans instructions suffisantes. M. Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne, II, 147, 253. — Viglii, epistolœ , 342. — Correspondance de Philipj)e II, II, 164, 267, 314, 328. — Bulletins de la Commission royale d'histoire, 2« série, XI, 244, 252.

[15731 Dli CHAMl'AGNEY. 215

pour introduyre par après les estrangiers, pour asservir les naturelz et les forclore peu à peu des charges principalles.

La justice, il fault qu'elle se face fort furieusement et vigilantement, car sans faulte c'est ce que ces peuples demandent, et le conseil des troubles aboli, qu'on remecte tout aux justices ordinaires; qu'on examine le besoigné desdicts des troubles, où l'on trouvera plusieurs choses faictes abrutement et de grande importance, dont la conscience de Sa Majesté ne peult estre sans charge.

Aussy fault faire raison, avant toutes choses, à tant de personnes si misérablement oultragées par ledit conseil des troubles, durant l'injure desquelles tant énorme et notoire, il est impossible que Testât publicque prospère et si Sa Majesté monstre ceste volonté, cela appaisera et rappellera beaucoup de gens.

Mais si tant fût que Sa Majesté voulut faire œuvre royale et digne de soy , qui seroit de unique et rare fruict, se monstrant vray père, d'esgale affection envers ses vassaulx, il fauldroit qu'elle fit arrester ceulx auxquels on impute grande part et à leurs iniquitez et larrecine des misères présentes ; et faisant diligemment enquester contre iceulx de ville en ville, et de villaige en villaige, leur face faire par deçà leur procès par les consaulx, sur leur péculat et aultres malheurtez, sans se rapporter aux fainctes enquestes dressées ci-devant et adressées par per- .■^onnes apostées , pour cacher, non pour discouvrir leurs méchancetez ; afin que leur innocence confonde la calomnie du peuple, si elle est trouvée, ou leur

cliastoy servir d'exemple à tous , de la faulte commise. Manifestant Sa Majesté n'estre pas eccepteur' de personnes et que s'estant faictes justices, si rigoureuses de ceulx de ces pays , tout le monde entende que c'estoit l'intention de Sa Majesté d'user de rectitude et non de sévérité cruelle; seulement cela abondroit l'estimation de Sa Majesté avecq ses subjectz, et, aux dépens de qui le mérite, sa réputation vers les estrangiers ; et si ne seroit pas possible petit prouffict à Sa Majesté, celluy de telles confiscations tant justes, si ces gallans se sont si bien engressez que l'on dit.

Usant de mesmes aussi généralement, avecq tous chefs de guerre, de quelque nation qu'ilz fussent, et prennant information tant contre eulx que leurs soldats, des désordres commis % on trouveroit moyen de les deffalguer^ sur cela; leur mectant à compte leurs pilleryes et si trouveroit-on bonnes amendes

* « Excepteur » ne fait pas acception de personnes et se montre impartial.

2 Des lettres-patentes du l" juillet 1573, chargeaient François Dumasson et Jehan Van den Broek , secrétaire du conseil de Brabant, d'informer sur les désordres commis par les soldats « se tenans et discourans sur le plat pays de Brabant ; » le conseil d'État fit un rapport sur les faits constatés par l'information, le 22 août suivant. Le grand commandeur de Requesens donna commission à messire Adrien, sieur de Gomicourt, chevavalier, gentilhomme de la maison du roi et à Hernando Delgadillo, d'informer sur les plaintes des habitants des villes, villages et places du Brabant, des dommages causés par les gens de guerre, tant de pied que de cheval « ensemble des insolences, « foulles, mengeries, pilleries, outraiges et aultres énormitez « qu'ils font ou commettent... » et d'en dresser rapport écrit. Lettres-patentes du 26 janvier 1574. Archives de l'audience, liasse, 1116.

* Décompter des sommes qui leur étaient dues.

\\ô7d\ DE CHAMPAGNEY. 247

d'aulcuns, avec exemple; ce que seul peu. faire Sa Majesté, pour l'acquit de sa conscience, après telles énormitez ; avec ce qu'il sera impossible aultrement de trouver deniers à bastance' pour les licencier. En quoy je vois, ces guerres s'achevans, l'une des plus grandes et plus périlleuses difficultés.

Après, qu'on déclaire aux Estatz qu'on répartirai ceulx qu'on retiendroit, aux garnisons accoustumées, de tels costez, comme frontières et chasteaulx et non à ceur du pays et villes marchandes; au reste qu'on leur fera tenir reigle, en tel nombre que le pays les puisse souffrir et salarier ; traictant sur cela avec les estatz, avançant pour quelques ans les deniers de ailleurs ; arrestant cependant quelque ayde novennale*, ou telle qu'on la pourroit avoir; car le pays partout est destruit, de sorte que des aulcunes années, il ne sera possible d'en rien tirer prompteraent, que la trafficque ne soit remise et le surplus bien rassis; pendant il ne manquera moïens fort propres pour augmenter grandement les domaines de Sa Majesté, sans violence, du grez des peuples; mais qu'on- n'auorgle' à recepvoir l'advis des gens de bien et désireulx du service de Sa Majesté, sans intérêts et partialitez.

Et pour réduyre toutes choses en un si turbulent temps, où à tous costeils nous voyons périls éminens et pys à l'advenir, il semble qu'il conviendroit un perdon général absolutement, sans nulle réserve et

' En suffisance, de l'espagnol bastar.

* Aide votée pour le terme de neuf années. ' Qu'on n'ait pas honte; de l'espagnol, avergonzar, ou avergonar.

qu'il fût observez tenant l'advent pour non advenu, et comme chose mal entendue, restablissant les villes et personnes en tout et partout, en leurs anciens privilèges; compensant les tordz faictz aux bons, avecq le juste cliastoy que aultres pourroient avoir mérité; et donnant cecy à ceulx là, affîn d'appaiser partout ces peuples soulevez, qui jà doibvent estre recréez de tant de maulx; mais qui n'osent laisser les armes, pour crainte de pis et d'ung joug et servitude perpétuelle , de laquelle cbascun tâche de se rachepter, au prix de sa propre vie et pour s'oster des sursaulx des forustat'; se contenter des ruisseaulx de sang espanduz jusques ores, à tord et à droit; permectant revenir en leurs biens chascun, pourveu qu'ils véquissent catholicquement et fîdellement, dont viendroit plus grand gain, Sa Majesté, aiant ses vassaulx paisibles, que à retenir si coustageuses et turbulentes confiscations ; après qu'on tint bon œil et qu'on chastiat ung à ung ceulx qui fauldroient ny peu ny prou de ceulx là, sans altérer milliers de personnes à ung coup, villes et provinces entières, comme ont fait ces escoliers de Machiavel.

Quant au prince d'Oranges, puisque nous voions l'estimation qu'il a acquis entre ces peuples, avecq l'appuy d'Allemagne et que les affaires sont à telz termes et par mer et par terre, que à quelque prix que ce soit, il samble qu'on doit tascher de les remectre une fois, avant que ce chancre nous aille minant le tout petit à petit, et l'argent mesmes qu'est si cher maintenant et nécessaire en tant d'endroicts,

' Emigration, exil, Aafuera, dehors, et situar situer?

[15T3) DE CHAMPAGNET. 249

qui s'engoufre icy, par maintes milions, avecq peu d'avantage, au respect de l'assiette et obstination des villes maritimes et en pays bas et platz ; pour oster ce chief à ceste faction, il semble qu'on pourroit aussy rendre son bien à son fils ' , h l'intercession de l'empereur*, ou par quelque tel moyen bonneste ; pourveu qu'il fût conduict par les mambours et tuteurs qu'on luy a donné, à son prouffict et par gens catbolicques , assermentés, comme dessus, que le pourroit descbarger; et je crois, selon le naturel du père craintif et peu amy de bazart, avecq ce qu'il doibt estre maté des travaulx passez, qu'il se rangeroit; mesmes quand on luy desmembreroit sa suyte, si les peuples et villes estoient certains de rentrer cbascun au propre et à leurs franchises et libertez, asseurez de leurs estats et vies, selon que par deçà je les voye amis de leur prouffict particulier et quiétude; aussy bien tost au tard, les successeurs dudit prince d'Oranges, par le moyen de l'empire,

• Philippe Guillaume de Nassau, fils du Taciturne et d'Anne d'Egmont, fille de Maximilien d'Egmont, comte de Buren, fut arrêté à Louvain, au mois de février 1568, par ordre du duc d'Albe, puis envoyé en Espagne, oii il resta prisonnier jusqu'en 1595. On trouve des détails curieux sur son arrestation dans la Correspondance de Philippe II , II, 12, 13, 18 et 21. L'idée de lui rendre les biens de son père, émise ici par Champagney, fut adoptée par le grand commandeur de Castille, comme base dune négociation à ouvrir avec le prince d'Orange. Correspondance de Philippe II, III, 97, 98.

* On a vu que l'empereur Maximilien II avait dès 1568, chargé son frère l'archiduc Charles , de demander à Philippe II , la pacification des Pays-Bas; il avait cédé aux instances des électeurs de l'empire et larchiduc sollicita vivement la réconciliation du prince d'Orange. Correspondance de Philippe II. II, 38, 40, 43, 48, 54, 55, 58, 59, 66, 103.

250 MÉMOIRES DE CHAMPAGNEY. [1573]

viendront à demander justice aux biens de Brabant, qui sont les principaulx et sera tousjours une occasion de querelle mal asseurée.

CH AMPAGNEY

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