X. — MUTINERIES DES TROUPES AU XVI« SIÈCLE
Les mutineries étaient dans les habitudes des armées du xvi*' siècle ; le défaut de solde, son payement irrégulier, en étaient presque toujours la cause ou le prétexte. Au moyen de sa paye, l'homme de guerre devait pourvoir à sa nourriture , à celle de son cheval, à l'achat de ses vêtements et d'une partie de ses munitions'; s'il ne la recevait pas, force lui était de demander ces objets de première nécessité à l'habitant, ou bien de recourir à la violence et au pillage pour se les procurer \ Les causes de ces déplorables abus remontaient aux gouvernements ; entraînés par ambition , par imprévoyance ou par obstination à donner à la guerre une durée et des développements, hors de proportion avec les ressources des peuples, ils se voyaient forcés par le refus d'aides, par l'épuisement du pays ou par la pénurie
» Corresi)ondance de Philippe II, III, 436.
* « Les bourgeois ne peuvent dépenser, les soldats ne peuvent « acheter. . . le bourgeois ne peut loger et nourrir, le soldat ne « lient paf/er ses vivres, faute de solde... » Extraits de lettres des 2 et 27 juin 1572. Papiers d'État, XII, 278, 374.
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du trésor, soit à licencier les soldats à l'iraproviste, soit à les retenir sous les drapeaux, sans les payer ; dans le premier cas, éloignés de leurs foyers, privés de ressources et de moyens d'existence, ceux-ci se livraient au brigandage; dans le second, ils commettaient des excès non moins répréhensibles, et autorisés par l'impunité. Les désordres financiers, l'infidélité des chefs et des payeurs venaient encore aggraver le mal'. D'autre part, la corruption des mœurs, l'abaissement et l'impuissance de l'autorité, résultat de longues guerres et d'ardentes luttes religieuses, avaient produit, dans presque tous les Etats de l'Europe, des habitudes de violence et de cruauté, exerçant sur la composition et l'esprit des armées la plus funeste influence; la misère et l'espoir du pillage attiraient dans leurs rangs des hommes dépourvus de tout sentiment d'honneur et d'humanité, rendus plus mauvais encore par le contact et l'exemple des autres. Le pire élément militaire de cette époque, était le mercenaire étranger ; recruté ordinairement en Allemagne ou en Suisse, sans se préoccuper de la cause à défendre, il vendait ses services, au chef qui lui promettait la solde la plus élevée, la licence et un riche butin. Toujours prêt à se mutiner, au cri de geldl et même à passer
* Sismondi, Histoire des Français, XI, 560. — M. Groen van Prinstcrer, IV, 180. — M. A. Henné, Histoire du règne de Charles-Quint, II, 204.
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à l'emiemi, si la solde n'était pas comptée au jour fixé, il faisait retomber sa fureur sur le malheureux habitant. Aussi sa présence était-elle une cause de continuelles alarmes et de justes réclamations : « L'on expérimente à la totale ruyne de ces pays « que les Alborotz* provenant le plus souvent des « soldats estrangers , se font par faulte de paye- « ment, l'on supplie très-humblementLeurs Altesses « Sérénissimes (Albert et Isabelle) d'intercéder vers « la Royale Majesté d'Espaigne que les payemens « soy eut toujours prestz... que les forches estran- « gères, desquelles on se vouldra ayder, soyent telle- « ment limitées, que celles-ci ne se puissent em- « piéter de quelque place, ny causer jalousie aux « naturelz vassaulx, qui seront régys par chefs et « officiers naturelz , attendu que nous n'avons « faulte de noblesse expérimentée au mectier de la « guerre et que l'obéissance des soldatz en sera plus « prompte \ »
Les troupes espagnoles suivaient des règles fixes et traditionnelles dans leurs mutineries ; elles avaient, on peut le dire, organisé la révolte. Le premier acte des mutins était de déchirer leurs drapeaux et d'en prendre d'autres'.- Ils chassaient ensuite leurs officiers, ou s'emparaient de leurs personnes et les gar-
* De l'espagnol «?ôor(?(fo, émeute, tumulte.
« M. Gachard, Actes des États généraux de 1600, 89. Instructions aux députés de Tournay.
* Fo«' ci-après la lettre de Roda au Roi, 198.
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daieut en otages ; les porte-enseignes, les sergents et les soldats d'élite {avantajados) se retiraient ordinairement avec les officiers. Les mutinés se choisissaient un chef et lui donnaient le titre dUElecto; quelques soldats intelligents, désignés aussi' par le suffrage universel et appelés conseillers , l'assistaient dans l'exercice de ses attributions, dont la principale était la présidence des délibérations du corps. Il devait accepter l'élection sous peine de passer par les piques ; sans cesse gardé à vue, tous ses actes, tous ses mouvements étaient surveillés par une sentinelle ; il ne pouvait ni écrire, ni recevoir une lettre, sans la communiquer au corps assemblé, et s'il s'écartait de ses intentions, il était mis à mort. Cela arriva en 1574, à YElecto des Espagnols mutinés en Hollande, pour avoir adressé une lettre au baron de Hierges, sans leur consentement'. Le commandement militaire se divisait : l'infanterie était conduite par un sergent-major, la cavalerie par un gouverneur. Ces officiers, comme ceux des grades inférieurs , étaient électifs. La discipline intérieure de l'escadron des mécontents, ou des senôres soldados, comme ils s'intitulaient eux-mêmes, était rigoureusement maintenue ; toute désobéissance aux chefs élus était punie de mort. Une fois organisés, ils cherchaient ordinairement à s'emparer
' Correspondance de Philippe II, III, 217.