XI. — MUTINERIES DES ESPAGNOLS, APRÈS LE SIEGE DE ZIERIKZÉE
Irrités de n'avoir pu piller et saccager la ville de Zierikzée , les Espagnols s'étaient mutinés , avaient quitté la Zélande, au commencement du mois de juillet 1576, et s'étaient jetés sur le Brabant. Ils avaient d'abord menacé Malines, si cruellement maltraitée par eux, quatre ans auparavant, puis Bruxelles; mais, n'ayant pu pénétrer dans ces villes, bien gardées par leurs habitants, ils se dirigèrent par Assche, vers Alost, et ils s'y fortifièrent après avoir livré la ville et ses environs à un affreux pillage. Au bruit de cette nouvelle sédition, plus
» Correspondance de Philippe II, III, 59, 60, 79.
* M. Gachard, actes des États généraux de 1600. — Mémoires guerriers de Charles-Alexandre de Croy, marquis de Havre, Anvers, 1642, in-4''.
UT NOTICE
vaste, plus dangereuse que les précédentes', le courroux national éclata; l'expulsion de ces hordes féroces, qui, depuis près de dix ans, « n'avoient « servy à aultre chose qu'à ruiner et menger les « entrailles du pays^ » devint le vœu général.
Les États de Brabant et la population bruxelloise forcèrent le Conseil d'État à porter un décret qui « déclaroit les Espagnols mutinés, traîtres, perfides « et rebelles; ordonnoit à tous les sujets des Pays- « Bas de les poursuivre et de les exterminer par- « tout où ils les trouveroient armés ; défendoit de « leur fournir secours ou vivres, et autorisoit toutes « les communautés à se rassembler au son du tam- « bour ou du tocsin". » Le comte de Mansfelt, envoyé pour les faire rentrer dans l'ordre, ne fut pas plus écouté que leurs propres officiers , Montedosca et Romero, qu'ils avaient reçus à coups d'arquebuses et ils poussèrent leurs incursions jusqu'aux portes de Bruxelles. L'irritation populaire, portée à son comble, se tourna bientôt contre le Conseil d'État, hautement accusé de les favoriser.
A la demande des Etats de Brabant, le Conseil ordonna la levée d'un régiment de « deux mille « hommes de pied, naturelz du pays de par deçà, « pour les employer contre les esmotions et sédi-
' On venait à peine d apaiser la mutinerie des chevau-légers.
* Lettre citée du baron de Rassenghien au Roi.
* MM. Heune et Wauters, Histoire de Bruxelles., I, 435.
NOTICE
a tions des gens de guerre Espaignolz et aultres qui « se pourroient joindre et mutiner avec eulx; » Guillaume de Hornes, seigneur de Heze, en avait été nommé colonel et il avait pour lieutenant Jacques de Gljmes, bailli du Brabant wallon'. En outre, Adrien de Rubempré, baron de Rêves , seigneur de Bièvre , avait été placé à la tête d'un corps de 600 chevaux'. Dans la matinée du 4 septembre, une pai'tie de ces troupes, en garnison à Bruxelles, cerna le palais, où le Conseil d'État était réuni et arrêta les membres présents.. Quelques jours après, les États de Brabant, accomplissant un vœu souvent exprimé, depuis quelques années, provoquèrent la réunion des États généraux. A peine assemblés, ceux-ci prirent, au nom du Roi, l'administration du pays. Leur premier soin fut de qualifier d'usurpation l'autorité de gouverneur général , que s'attribuait Roda , réfugié dans la citadelle d'Anvers' , et de déclarer les Espagnols « mutins et ennemis de la patrie. »
A l'instar du Brabant, les autres provinces for-
' Archives de l'audience, liasse 1,117. Patente du 31 juillet 1.576.
* Archives de l'audience, liasse 1,117. Patentes des 4 et 7 août
' Roda, arrêté comme les autres conseillers d'État, avait été mis en liberté, pour essayer d'amener les mutinés d'Alost à traiter de concert avec Julien Romero et Alonso de Vargas.-4r/fophile, — Mss. de la Bibliothèque royale, n» 1.5.888, f» 33, — M. Gachard, Analectcs belges, 208.
LVi NOTICE.
mèreut bientôt de nombreux corps d'infanterie et de cavalerie, et la noblesse accourut se ranger sous le drapeau national, pour la défense commune'.
§ XII. — SAC d'an VERS.
Les Espagnols ne restaient pas spectateurs impassibles de cet élan patriotique ; ils avaient résolu de concentrer leurs forces dans quelques postes avantageux; ils cherchèrent d'abord, sans succès, à ramener les mutinés d'Alost dans leurs rangs ; et comme Alonso de Vargas se rendait vers eux, à la tête d'un corps de cavalerie, il rencontra les troupes des Etats près de Vissenaken et les battit complètement*. Dans l'entre-temps, les habitants de Maestricht et la garnison allemande s'étant prononcés pour les États, avaient emprisonné le gouverneur espagnol Montedosca. Vargas accourut vers cette place, avec sa cavalerie, et, aidé de l'infanterie de don Fernando de Tolède, il la reprit et la saccagea. Julien Romero occupait Lierre et ses bandes noires battaient la campagne. L'armée rojale se crut enfin assez forte pour tourner ses efforts vers la possession
*■ Archives de l'audience, liasse 1,117. — M. Groen van Prinsterer, "V, 403. — Résolutions des États généraux.
* « Si se commencèrent à escarmoucher, avec les Espaignolz, « en campaigne, lesquels rompoient le plus souvent la teste aux « gens des Estats et premièrement aux jaunes casaques, entre « Louvain et Tirlemont. » Mss. précité, f" 30.
NOTICE
d'Anvers. Cette ville opulente lui offrait de grands avantages et d'immenses ressources; dominée et défendue à la fois, par la citadelle, où commandait Sancho d'Avila, proclamé naguère par le duc d'Albe et Requesens, le meilleur officier que le Roi eût dans ses États', elle communiquait facilement avec la Flandre, par la flotte de l'Escaut, également aux ordres du châtelain*, malgré le commandement donné à Champagney (23 octobre)'; elle pouvait donc, suivant les circonstances, servir de refuge ou de base d'opérations. Cette position permettait enfin de recevoir par mer, les secours d'Espagne. La garnison du château était faible, mais Sancho d'Avila, n'ayant pu la renforcer des mutinés d'Alost, s'était assuré du concours des colonels allemands Fugger, Freundsberg et Polweiler.
Les États généraux n'avaient pas un moins grand intérêt à conserver la ville d'Anvers et à s'emparer de la citadelle; intercepter les communications avec le dehors et les isoler, était le plus sûr moyen d'atteindre ce but. Tel était l'avis de Champagney, longuement développé dans sa justification présentée aux États généraux le 13 avril 1577* ; mais cette manœuvre était difficile et dangereuse. La garnison de la ville se composait de neuf enseignes allemandes du
' Correspondance de Philippe II, II, 432, III, 270.
' Arétophile.
* Archives de l'audience, liasse 1,117. * Arétophile, 71.
Lvm NOTICE.
comte d'Eberstein et de quatre enseignes non congédiées d'Hannibal d'Altaemps, aux ordres de Corneille Van Enden : il y avait si peu à compter sur ces mercenaires, que, malgré les promesses d'Eberstein à Champagney, ils avaient conclu, le 29 octobre, avec d'Avila « et les seigneurs du Conseil d'État et de « guerre de Sa Majesté, résidant présentement en la « citadelle d'Anvers » le traité rapporté par le recueil à'ÂrétopJiUe^. Sous prétexte du « service de Sa Ma- « jesté, de la seureté et du repos de la ville et des « habitans , les contractans jurèrent alliance et « amitié réciproques ; Eberstein et Van Enden s'en- « gageoient à désarmer les bourgeois et à déposer « leurs armes dans la citadelle, a^n que lesdits bour- « geois pussent traiter leurs af aires et offices comme « mieux leur conviendroit ; à s'opposer à l'entrée dans « la ville d'autres troupes que celles qui s'y trou- « voient, sans le consentement des seigneurs du « Conseil de Sa Majesté. Van Enden était chargé de « garder la ville neuve, et Eberstein le reste ; ils ne « dévoient y laisser entrer aucuns rebelles de Sa « Majesté et prendre ceux qu'ils y trouveroient. Ils « reconnaissoient d'Avila pour leur général et lui « promettoient obéissance. » A peine avait-il signé cette étrange convention qu'Eberstein, reconnaissant le piège, dans lequel il était tombé, résolut de ne pas tenir son nouvel engagement; mais de tels auxi- • Ci-après, 204.
NOTICE. Liï
liaires étaient peu propres h inspirer de la confiance aux États; d'un autre côté, les troupes nouvellement levées, à peine organisées, ne pouvaient sans péril, être opposées, en rase campagne , aux vieux soldats espagnols : aussi, malgré l'avis de Champagney, le corps conduit à Anvers par le marquis de Havre', reçut-il l'ordre d'occuper d'abord la ville, pour agir ensuite contre la citadelle*. Dès qu'il y fut installé la lutte s'engagea. D'Avila ouvrit le feu sur la ville, tandis que les soldats des États, aidés des habitants, se retranchaient sur l'esplanade, située entre la ville et la citadelle. Comme Vargas et Romero accouraient à l'appel de Sancho d'Avila, ils rencontrèrent les mutinés au bord de l'Escaut; ceux-ci cédant aux sollicitations de d'Avila' et attirés par l'appât du pillage, avaient quitté Alost, au bruit du canon, pour venir se joindre à leurs camarades. Introduits dans la citadelle, par la porte de secours, les divers corps se réunirent et attaquèrent aussitôt avec une extrême résolution les retranchements inachevés des
* Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havre, général de la cavalerie et capitaine général des bandes d'ordonnances. Patentes du 27 septembre et du 2 octobre 1576. Archives de l'audience, liasse 1,117.
* Van Meteren, défend l'avis de Champagney et les mesures qu'il avait prises, 123. — Voir aussi Mémoires anonymes sur les troubles des Pays-Bas, I, 233, 322.
* « Au sieur de Champaigney fut apportée aussi une lettre « que l'électo des amutinez d'Alost escrivoit à Sancho d'Avila, « par laquelle il lui mandoil qu'il se mettoit en chemin suivant « son désir. Arétophile.
IX NOTICE
troupes nationales. La défense mal organisée, dépourvue d'ordre, d'ensemble et d'énergie, dura fort peu. Une fois la tranchée emportée, les Espagnols se jettèrent dans les rues à la poursuite des fuyards ; le combat recommença quelques instants auprès de l'hôtel de ville ; mais les assaillants y mirent le feu et bientôt le quartier le plus beau, le plus opulent devint la proie des flammes. Ce fut le signal de ce qu'on a appelé la furie espagnole, c'est-à-dire d'un pillage, d'un massacre et d'horreurs dont les détails font frémir*. Champagney se signala par d'habiles dispositions et par une brillante valeur; mais ses efforts ne réussirent pas à opposer une résistance sérieuse aux bandes de Sancho d'Avila ; soldats et bourgeois, saisis d'une invincible panique, l'entraînèrent dans leur fuite, et il ne parvint à s'échapper qu'en courant les plus grands dangers. Comme le marquis de Havre, il chercha un refuge à l'armée du prince d'Orange \ Son hôtel fut pillé de fond en comble.
' Van Meteren. — De Thou.
* « Et firent tant qu'ils arrivèrent aux navires du prince. » Van Meteren, 124. — « Se ruant en bas des murailles, MM. de « Havretz et Champaigni, lesquels s'enfuirent auprès du prince « d'Oranges à Middelbourg, qui se ria d'eulx, disait entre aul- « très propos, qu'ils avoient mal gardé la ville et que longtemps « y avoit qu'il eust bien faict le mesme, n'eust esté la pitié qu'il « avoit des povres bourgeois ; puis dit à M. de Champaigni qu'il « cscrivastune lettre à son frère le cardinal, en Espagne, datée •« de Middelbourg et qu'il en seroit bien esmerveillé. » Mss. précité, n" 15,888, f" 32.
NOTICE. Lxi
« J'y fus spolié, dit-il, de plus de 60,000 écus d'or, « en meubles, vaisselles, joyaux et argent'. »
L'éditeur des papiers d'Etat de ùranvelle, dit à cette occasion : «QueCbarapagney accepta du prince « d'Orange, dont sans doute il ne soupçonnait pas les « vues, le commandement d'un régiment wallon. » C'est là une double erreur; la patente de colonel « du « régiment des gens de pied, vacant par la détention « de Gaspard de Robles, sieur de Billy% » délivrée à Cbampagney, émane des États généraux et non du prince d'Orange ; il figure au nombre des colonels « de régiments de piétons naturelz du pays » dans une résolution de ces mômes États du 31 août suivant'. C'est à la tête de ce régiment qu'au mois de septembre 1577, il défit les Allemands de Van Enden , qu'il prit Berg-op-Zoom , Steenbergen , Tholen et que le 31 janvier 1578, il assista à la bataille de Gembloux*. Cbampagney avait trop de sagacité pour ne pas deviner les intentions du prince et voir le but de ses efforts; celui-ci d'ailleurs ne les dissimulait pas : il voulait la réforme, l'indépen-
' Mémoire de Champagney, ci-après 327.
* Archives de l'audience, liasse 1,118. Patentes du 9 février 1577. Ce régiment, composé de dix enseignes, se trouvait à Groninguc et les environs au mois de mars 1577. Lettre du baron de Ville aux Etats généraux du 19 mars 1577. Bulletins de la commission royale d'histoire, 2" série, X, 129. — Comptes du trésorier des gv.erres, n° 25,547, f" 275.
» Correspondance de Guillaume le Taciturne, IV, 4.
* Van Meteren. Strada.
LMi NOTICE.
daiice des Pays-Bas et la suprématie des Etats généraux. Cliampagney, ardent catholique et jaloux de l'autorité du Roi , pensait que le catholicisme exclusif devait être la loi du pays ; il considérait la réunion fréquente des États généraux et leur intervention dans le gouvernement, comme une atteinte portée à la prérogative royale. Ces deux hommes n'étaient réellement d'accord que sur un seul point, la nécessité d'expulser les Espagnols, qu'ils détestaient l'un et l'autre profondément. Une telle divergence en religion et en politique rendait une véritable entente impossible, et devait empêcher des relations durables'.