‹ Mémoires de Gabrielle d'EstréesChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

RésoluUon de Gabrielle.— Le fidèle serviteur. — L'habit de page. — Les chevaux de M. de Ghevemy. — Quiproquo , faute de lumière.

— Un médcciil dans le lit de Gabrielle. — Fuite. — Courage et projet. — Mariage des étoiles. — Qui vive ? — Bellegarde chez madame de Guise. — RéyélatioDS indiscrètes. — L'infidèle à l'épreuve. — Oui ou non, — Adieu l — Les onze mille vierges. — Douleur de Gabrielle. — Sorte de consolation. — Où aller? — Une façon d'aimer. — Les courriers. — Lettre de Henri IV. — Amour chevaleresque. — L'entremetteuse. — Gabrielle menacée de mourir pucelle. — Le G et l'H. — Grimoire d'astrologue. — Le chanteur. — Charmante Gabrielle, — Le meunier. — Passage des Ligueurs. — Accueil fait au meunier. — Ingratitude. — Caprice de femme. — Récit. — Le roi demande conseil au bouffon. — M. de Rosny écoute aux portes. — Les blessures d'un bon royaliste. — Route et rencontre. — Manière de prendre une ville. — Les gentilshommes au moulin. — Henri IV enfariné. — Larmes de fierté.

— L'Amour qui point. — Vous chantez , j'en suis bien aise. :— La chanson d'Henri IV, et le livre d'Heures.— Tête-à-tête. — La rivale de Gabrielle. — Serment téméraire. — Chassez l'amour , il revient au galop. — Le devoir d'une maîtresse. — La lettre et le messager. — Confession forcée. — Encore mademoiselle de Guise sur le tapis. — Réponse. — Présage tiré d'une lettre brûlée-

— Les épaules de Rousse. — Les faux meuniers. — Les jupes et l'enseigne. — Adieux du roi.

La façon dont allaient les choses me donnait matière à réfléchir. Je pensai que sitôt ma con-

valescence , laquelle ne pouvait faillir malgré les recettes du 4oct^ur Alibour , le roi, de gré ou de force , mettrait à mal ma virginité. Donc je résolus, pai^ un dernier effort, de m'assurêr contre des attaques trop drues et trop fré* quentes.

• Mon ami, dis-je à Périnet, cette nuit, à quelque prix , je veux départii*, par fuite , ruse , dégnisenieut ou autre expédient.

• — Quoi que vous fassiez, répondit-il , vous n'échapperez à l'amour du roj, comme vous êtes prédestinée ; mais si tant est d'exciter ledit amour et de reculer votre défaite , je vous approuve de ce faire.

— t Méchant , tes constellations et toi mentez d'annoncer que je doive aimer autre que Bellegarde.

f — Oui , si Bellegarde aime une autre que vous.

»--^'est ce qu'il faudra voir, et, pour cette raison , ce soir je serai hors de Mantes.

• — I^'importe ce que vous commanderez , votre petit serviteur dira : Votre volonté soit ! »

Sans autrement découTrir mon dessein , je priai Périnet d'avoir pour ot ou pour argent des habits de page h ma taille environ. Il ne me dit point , où les aller prendre? mais défait il apporta un vêlement entier : pourpoint de velours noir, grègues semblables , l'épée et le chapeau emplumé.

« Maintenant/ dis-je 9 en te remerciant de ton zèle, ami, trouve-moi des montures, Ghe-* vaux, ânes ou mules, car avant demain matin nous aurons couru douze lieues.

» — Quoi donc! allez-Vous encore à Paris?

» — J'attendrai pour te dire ce que j'ai résolu.^

Les lumières n'étaient pas éteintes en Thôlrt que Périnet entra dedans ma chambre , où j'étais seule demeurée sous couleur de dormir , et me dit :

<i Madame, l'instant est propice : le chancelier et madame de Sourdis sont à s'ébattre amoureusement; le roi absent et affairé en ville; maître Aliboup n'est pas nffoins occupé à courtiser mademoiselle Louison, qui se raille de lui.

» — Et des cheveaux sellés?

1 — Ceux de M. de Cheverny, qui cette nuit se rend au siège de Chartres.

9 — Bien , mon cher Périnet ; mets tout en ordre et reviens le temps que j'aie pris ces gentils habillements.

» — Le joli page que vous ferez en cet équipage!»

Périnet alla veiller au départ, et je me fis page par métamorphose. Selon le signal convenu * Périnet ayant sifflé d'en bas, je commençai de descendre les degrés sans lumière , et à l'instant que le vieil Alibour les montait d'un pas lent et lourd. Je lui fis passage ; mais comme il se guidait au mur, il me saisit par le bas de mes braies^ et je ne pus retenir un cri soudain. « Par Hippocrate! dit-il, mauvais démon de page, as-tu peur que j'en veuille à tes chausses ? Nenni, mon mignon ; j'accoucherais plutôt le diable que de commettre telle vilenie.» Je me gardai de répondre et le laissai suivre son idée qui le menait en ma chambre voir comme je me portais ; mais^à peine était-il

au-dedans, que je fermai Fhuis à double clef et joignis Périnet, qui m'attendait avec ses chevaux. Il me mit en selle, et fit de même ; après quoi nous passâmes au travers des gardes et des valets. « Mes amis, dit-il , en cas que M. de Cheverny'raande de mes nouvelles, vous direz que je suis allé avec M. de Gordon, page du roi, à la commission qu'il m'a donnée à remplir. • De cette sorte nul ne s'opposa à notre sortie, sinon un valet d'écurie qui dit à Périnet :

«Pourquoi emmener les chevaux frais de monseigneur le chancelier ?

» — Imbécile! reprit Périnet, vçux-tu pas savoir les affaires d'État ? »

Quant à maître Alibour , comme il me fut dit ensuite , les santés qu'il avait portées à Louison et le vin de la veille lui troublant la visière y il s'ébahit grandement de voir le lit vide et chaud encore , chercha par toute la chambre si je n'étais cachée en un coin , et de désespoir se coucha à ma place, où il fut trouvé dormant et ronflant. Son embarras fut grand

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. loi

de dire ce que j'étais devenue , et il jura qu*un sorcier l'avait transporté dessus ce lit pour lui ôter l'amitié de son maître; il jura en outre que du bout du doigt il ne m'eût point touchée, ce qui fut facile à croire. Henri le menaça d'avoir la tête tranchée s'il m'arrivait malheur quelconque, et ce bon roi ne fut jamais en si furieuse colère.

Cependant nous chevauchions devers Chartres en toute assurance ; car, pour déjouer les poursuites, nous primes une route détou^*née qui fit croire que nous allions à Cœuvres. La nuit était vêtue de deuil , et la gelée à fendre les pierres. Nos chevaux allaient plus volontiers le trot que l'amble.

« Madame et maîtresse , dit Périnet , à présent que vous n'êtes plus en chartre privée , faites-moi part de votre résolution,

• — Je m'en vais d'une traite au camp royaliste devant Chartres.

• —'Oui, mais Dieu soit loué si nous évitons le régiment du capitaine de La Croix, qui vise à se jeter dedans la ville assiégée.

t — Je me soucie peu de ces dûngers et embûches.

» — J'aimerais mieux ce courage en votre frère, M. de Cœuvres, que chez vous. Mais où tend ce voyage ?

» — A un bon mariage qui me délivre des importunités du roi. »

Il se fit un silence à ces mots , causé par l'étonnement de Périnet et par mes soucis; mais le ciel venant à se dénuager et étoiler, Périnet leva sa dextre vers une étoile scintillant au fond de riiorizon.

« Madame, dit-il, cuidez-vous qu'il soit possible de rapprocher cette étoile de telle autre que vous voudrez? ainsi est dudit mariage.

M. de Bellegarde n'a pas droit à être plus que votre ami , et l'unir à vous par alliance légitime ce serait marier deux étoiles, chose im possible de soi.

• — Périnet, ne dites pas ces choses , car je croirais qne vous vous liguez aussi contre ma volonté.

> — Madame, tant que j'aurai le souffle au

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. io3 corps et un battement au cœur, je vous réponds de mes loyaux services.

« — Enfin de M. de Bellegarde dépend ce qui doit suivre , et je m'en lave les mains comme fit Pilate. 1

Je parvins aux approches du camp bien avant le petit jour, qui en hiver tarde à poindre. Les sentinelles de loin crièrent : Qui vive! et auraient fait feu de leurs arquebuses, si Périnet, à défaut du mot d'ordre, n'avait nommé M. de Bellegarde, disant venir de la ville de Mantes de la part du roi. A ce compte l'entretien s'engagea.

«M. le duc de Bellegarde, dit un gentilhomme accouru au bruit, n^a point passé la nuit au camp, et ne sera de retour qu'à ce matin.

t — Par mon saint patron ! m'écriai-je troublée d'un soupçon.

» — Ne pourrait-on l'avertir, reprit Périnet , que des gens de Sa Majesté le demandent?

• — Cap dé Diou ! répondit le gentilhomme en qui je reconnus Chicot^ le compère Roger,

io4 MEMOIRES

qui fait plus volontiers la guerre à Vénus qu'à Mars 9 est de séjour à la maison de plaisance de madame la duchesse de Guise.

» — Bon Dieu! qu'y faire? interrompis-je.

» — Par la Ligue ! il vous en fera part : prendre du bon temps, rire, boire, aimer mademoiselle de Guise, n'est-ce rien ou peu de plaisir?

» — Mahom! répondit Périnet, c'est affaire à un ligueur plutôt qu'à un franc et vrai royaliste.

i — Les dames ne tiennent à la Ligue plus que la bague au doigt , repartit Chicot ; et Bellegarde, après avoir occis aux états deBlois M. de Guise, fait l'amour à sa veuve et à sa fille pour l'oubli du passé.

9 — Périnet , dis-je suffoquée à demi de sau* glots, rebroussons chemin.

> — ^Vous êtes bien hâtif, beau page, dit Chicot ; mais voici M. de Bellegarde qui revient avec M. de Givry, chantant des motets en Thon* neur de leurs belles.

> —Mon ami , fis-je bas à Périnet , tire à part

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. io5 M. de Bellegarde, auquel je veux proposer un argument à résoudre. »

Périnet s'en alla à franc étrier au-devant de Bellegarde , qui , tout échauffé de l'orgie, le voulut d'abord perforer comme un de l'Union.

Tandis%|ue mon domestique parlementait avec le déloyal, Chicot, qui me croyait page des pieds à la tête , donna cours à sa langue :

• Petit, dit-il, quelque jour tu auras une dame à servir , alors souviens-toi de n'imiter pas M. de Bellegarde.

• — Moifiseigneur , dis-je , M. de Bellegarde a bonne renommée, et j'ai ouï conter qu'il aime une noble demoiselle, sa fiancée.

» — Cadédis ! madame Gàbrielle d'Estrées !

une perle en grâces et beautés , que j'aimerais , moi Chicot , si le roi mon maître n'avait pas même fantaisie.

• — Oui-dà ; mais pensez-vous que la dame soit quasi autant traîtresse et lâche que M. de Bellegarde ?

• —Mon fils, pour ta conduite en ce bas

io6 MEMOIRES

monde, sache que les femmes sont faile.s de leur nature pour tromper les hommes.»

Sur ce , Bellegarde galopait vers nous , criant :

«Où donc est-elle , maître fourhe ?

> •r^Ici , dis-je sans quitter les étriejïi , et n'ai que deux mots à vous adresser. »

Je poussai mon cheval contre une haie , où me joignit le perfide.

a Monsieur de Bellegarde , lui dis-je rudement, pas de questions oisives quant à ma venue et à mon déguisement étrange peutêtre.

» — Vive Dieu ! ma belle , fit-il se ravisant , sommes -nous au bon temps de la chevalerie errante , et vous faites-vous Bradaraante ou Jeanne d'Arc sans mon assentiment?

B — Il n'est pas l'heure de rire , monsieur de Bellegarde , et me tairai sur l'endroit d'où vous venez.

» — On vous aura dit, ma chère dame , mille sornettes et billevesées; mais je couperai la j^Uguci à VinxpQâteur.

DE GABRIELLÇ D'ESTRÉES 107 — Monsieur le duc, écoutez-raoi , et répon dez par oui ou non.

» — Ah! ma mignonne , à d'autres instants les affaires , et ne songeons qu'au bien de nous revoir.

• — Monsieur, vous déclarez m'airaer d'à-

mour, et les serments durent depuis tantôt cinq ans...

» — Je préfère la lèpre , la gale et mille morts , plutôt que de cesser vous aimer et adorer.

» — Ne faites pas tort à madame de Guise de tant de belles choses.

» —Vous ne le croyez point.

» — Or vous m'aimez véritablement ou ne m'aimez point. Gardez de m'interrompre. Je me vois fort incertaine de ce que je dois décider en cette alternative; tâchez d'éclaircir mes doutes. Si, vous m'aimez et comptez être mon mari , menez-moi tout à l'heure en vos terres et m'épousez.

» — Ma Gabrielle, avez-vous cœur à me railler ?

» — Qui de nous deux raille en ce moment ?

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ce n'est pas moi , et sur ce point répondez.

» — Vive Dieu! comment pnis-je, quelque envie qui m'en tienne, déserter les drapeaux du roi?

» —Ainsi vous refusez ?

» — Non , sur mon âme ! mais laissez-moi le loisir d'obtenir le congé du roi, et d'ailleurs un mariage n'est pas de si peu d'importance.

}i — Monsieur de Bellegarde , à ce coup dites oui ou bien non , et qu'il n'en soit plus parlé.

» — Mais , ma chère dame , qui vous presse de terminer cette alliance sans me donner répit, et n'était-ce pas chose convenue entre nous d'attendre la fin de la guerre pour y penser?

» — Encore un coup, je ne me contente de raisons frivoles, et ce qu'il me faut, c'est un bon mariage, aujourd'hui plutôt que demain.

» — Pourquoi cette hâte en semblable affaire ?

• *. • • • » — Pour cq, que si demain je ne suis votre

épouse , le roi me fera enlever pour ses plaisirs.

» — Vive Dieu ! c'est là de quoi tant s'effrayer! Le roi est de tempérament fort amoureux ; mais il se ferait plutôt moine que de forcer une femme, de si basse naissance qu'elle fût.

o-T-^Trève à tous ces propos; une dernière fois vous plaît-il de m épouser ?

» — Patientez encore tant seulement quelques jours... .

»• — Pas une minute en plus.

» — Mon coeur dit oui ; et mon de voir , non !

» — Dieu vous gard' ! monsieur de Bellegarde. »

Là-dessus, outrée plus que je ne peux dire, j'appelai Périnet et mis mon cheval au galop. Bellegarde fut si stupéfait de ma brusque et rapide repartie, qu'il demeura immobile , sans voix ni mouvement. M. de Gi vry, qui venait à la rencontre, pensa m'arrêter en disant : « Page , mon ami , de quelle part viens-tu ? Dis-moi des nouvelles de ta maîtresse , que j'en régale madame de Guise. Bellegarde est un galant sans foi ni loi qui a des amies jusque parmi les ligueuses , et après sa mort dépucellera les onze

mille vierges!» Je m'écartai de ce vilain ivro* gné, et fus suivie de Périnet, qui me dit d'un air marri :

« Que s est-il passé , madame ? et à quand votre mariage ?

» — Mon ami, Beliegarde est un ingrat, fisje en pleurant à chaudes larmes ; je n'en veux plus ni pour ami ni pour époux, et vais me rendre religieuse comme ma sœur Angélique, à Maubuisson.

» — N'est-il que M. de Beliegarde en France pour vous aimer comme vous valez, et est-ce un topique à vos douleurs qu'une guimpe et un béguin?

» — Pour Dieu ! Péri net, que vais-je devenir, méprisée de M. de Beliegarde au profit de mademoiselle de Guise !

» — Ma chère dame , songez à certain traité par lequel un grand roi vous offre en consolation son amour et ses services.

» — Nenni, je ne le puis aimer ni ne m'y forcerai.

• — La cause, je vous prie?

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 1 1 i

fT^$on grand nez me semble par trop effrayant, et je n'aime que Dieu après MM. d*Aumale et Bellegarde.

» — Quand vous serez mieux rassise , vous aurez sujet de vous réjouir; mais en quel lieu vous rendez-vous de ce pas?

• — Je ne sais et ne m'en soucie.

» — Retournez à Mantes ?

I» — Après ma fuite , on rirait bien du retour, et j'aurais l'air de revenir au roi,

» — Pourtant, il ne fait pas bon de vaguer par la campagne au froid qu'il fait.

• — Je ne le sens pas, tant je suis animée d'ire et d'indignation.

• — Irez- vous à Paris ?

» — Non , sur ma vie ! Feu M. le chevalier d'Aumale est à peine enterré. D'ailleurs les sièges et les famines ne sont pas à rechercher.

• — La traite est longue d'ici à Cœuvres, plus de vingt-cinq lieues , je pense.

» — Bon ! nous avons de bonnes montures, et de l'argent en poche pour les nourrir.

9 — Mais à Cœnvres ^ vous demeurerez sans vos fi'ère ni sœurs.

» — J'en serai plus paisible pour penser à la méchanceté des hommes et maudire M. de Bellegarde et sa demoiselle de Guise, la plus franche catin de la Ligue.

» — Oui , mais d'ici là les partis du duc de Mayenne nous arrêteront peut-être au passage.

» — Vaille que vaille! Au demeurant, tant plus il y aura de ligueurs autour de Cœnvres, tant plus je serai prémunie contre les visités du Béarnais. »

Au fond de l'âme je ne haïssais pas le roi comn;ie je le disais ; même je sentais mon orgueil flatté de ses poursuites et mon cœur enclin à l'admirer. De fait, j'ai su depuis qu'au blocus de Paris ce non trop admiré prince de sa main donnait la pâture aux pauvres assiégés, et que, sans l'opinion dé ses généraux, il eût levé le siège plus lot afin de ne point décimer ses sujets par la famine. Quand M. de Rosny me détailla ce fait: « Sire, m'exclamai-je, arrière les César et les Alexandre ; cette bonté

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. ii3 magnanime vaut mieux que toutes leurs victoires et les vôtres ensemble. » J'ai expérimenté que Fadmiration n'était pas moindre que Tamour, ou plutôt que Tamour dérivait sans peine de ladite admiration. Voilà comment je parvins à aimer Henri.

Je fus bien trois jours pour me rendre à Cœuvres sans encombre, et pendant ce temps je donne à penser ce que le roi pâtit d'inquiétudes. Il voulait s'employer à me chercher , mais ses amis l'en dissuadèrent par mainte bonne raison , et du midi au septentrion , de l'orient

à l'occident des courriers furent dépêchés sur mes traces; c'est miracle -qu'il ne m'aient rencontrée. On apprit que j'avais été en droiture au camp de Chartres, mais ensuite, comme, j'avais évité les villages, on ne sut la route que je tenais. Toutefois à peine arrivée en la maison de mes pères , ma sœur Julienne, par ordre du roi , me rejoignit avec mon carrosse et mes domestiques , pour me faire compagnie et plaider la cause de Henri, que ma faite avait ^ecté d'une grosse fièvre* Il m'envoyait a. ■ • • 8

ir4 MÉkàiHÈi

itôè' kîiré iùii chagrine dont voicj là fë né&f:

* 7otk été* erttêlle en tôs fâltâ dôn^iiié feiï » vos paroles, je suis plus à plaindre que je ne j/di^âti; ôàr depuis Votre fuite inopinée, je itie n'iéfiïâi ëû éâù par* le^ y eux t tfôuvez-éri un qiîl » vdMé âiméf mieulL. Bellegnrde est le pins ^rand "^déïôya! (^tiî ioit âil iwortde; j'éri vieilclrai h ce ipôîtri de lé coitibattré à outrance pour voir « cjùi tau^ possédera. Mais, vraîô Oîèuî qu*aî-jé » fait pour ^trë traité ti'op inhurnainement ?Mon » îhfôrturiô est de n'avoir pas la puissance de » v6uS noil du moirïà àiméf ; je stiî^ en hnmetir » de veriir à t^os genoux requérir mon pardori , » s} je tous ai offensée. Mes amis se bandeiit ^tcnité moi et tn*empêctient, disenr-îls, de

* fétidi-e tan^ain àlit fcîrs de la Ligue et la gorgé

• ail poîgtiard dés Jacques Clément; car là » Picardie et snflôut les alentours de Côeuvresf ^ àotit pleins d^ennemis. Je donnerais fa moitié ^ dé ttiû Vie potir être où vous êtes. ËAfin il ttÊ

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. nj

''Sera pas dit qtte des canailles ligueuses mé » frustreront d'une telle félicité. C'est tourment

* intolérable d'être loin de Tobjet adoré, fût-on

» roideFrance et de Navarre; ce qai ne console .

* guère. Donc, soignez votre chère santé et, s'il » se peut , etforcez-vou* de me tenir moins

* rigueur. Je vis pour penser à vous et en > pensant à vous ; sans vous je ne me soucie de » vivre.

» Votre HsNKi. »

Madame de Brancas ma sœur remplit bien son office d'entremetteuse pour ouvrir mon cœur à l'amour du roi, et je lui dis tout à plat!

k Madame ma sœnr , je veux bien que vous gagniez gros à ce vilain jeu; mais par grâce * n'allez pas jusqu'à m.'importuner; j'aime qui qiii bon me semble , et si le nez du roi vous paraît si friand morceau , vous le pouvez prendre.

» — Mais , reprît-elle, votre mariage avecf M. de Bellegarde manquant , et M. le chevalier

ii6 MEMOIRES

d'Aumale mort, complez-vous demeurer fille et pucellé ?

» — Si j'étais bien curieuse d'un mari , je n'aurais qu'à dire.

'» — Vous parlez ainsi par dépit ; mais des rois , en avcz-vous.pl Aeurs à la main ?

. » — Non pas ; mais déjà il a dépendu de ma volonté que le feu Henri troisième me nommât son amie ^ et je lui ai dit un grand merci.

» — Finablement , aimerez-vous le roi Henri?

» — Je ne sais.

» — Ne Taimerez-vous onc?

» — Je vous dirai cela dans quelque vingt ans.

» — Sans être savante comme Périnet, je vous avertis pour votre horoscope que cette • superbe, ne réussira qu'à vpus marier à quelque gentilhomme. campagnard , à la façon de M. Bournel de Naipps^ mari de notre sœiir Marguerite.»

Périnet qui écoutait ce propos sans mot dire) hocha la tête de pitié, et sur le caleudrier d'un livre. d'Heures traça du b^c d'une plhme les

deux lettres G et H entrelacées devant le jour de Noël.

« Périnetjdis-je, quel signe du zodiaque>estceci?

» — Je démens, répondît-il, les mauvais grésages de madame votre soeur.

» — Foin de l'astrologie î dit madame de Brancas , Gabrielle se repeiYtira d*avoir fait fi du plus offrant; ne marchande qui veut avec la Fortune.

f — En tout cas, dis-je, ce n'est le pouvoir, mais le vouloir qui m'aura faillio

» — Demain, ajouta Périnet, à vingt-trois degrés quarante minutes , Mars le beau et chevalereux entrera dedans la maison de Vénus.»

L'oracle s'accomplit, comme on verra ciaprès.

Le lendemain , que solitaire en ma chambre, l'œil au ciel tourné, je pesais en mon esprit la déloyauté de Beliegarde et l'amour fidèle du roi , j'entendis le long des fossés chanter ce couplet , qui me fit tressaillir à cause de

ii8 MEMOIRES

qioo xioin et de la vpix que j'ayai$ ouïe aih

leurs :

Charmante GabrieUfe Féru de mille dards, Quan4 la ^k>ire m'appelle Dedans les champs de Mars ; GnteHe départie, nalheiiretB joori ' Que ne M$-jç saps yie Ou sans amour !

Ces gentils vers mis en musiijqe avaient une douceur chatouilleuse à Laauelle je prêtai sl'oreille. Mais ce couplet dit, j'écoutai, espérant que le chanteur continuât ; iasse d'écouter enrvain , j allai voir de la fenêtre qui chantait de cette sorte, non sans en avoir le doute ; et venant à regarder dehors, j'avais la vue si troqble,

que d'abord je ne vis qu'un brouillard qui, se ^sipant, me montra seulement un ^euni^f , lequel suivait le parapet du fossé , son sac dç farine dessus les épaules. « Certe$, dis-je ep moi-même , ce n^est pas ce ipaqanf; qui a ai bien chanté une chanson où je suis npmmée; aussi

DE GABRIjÇi:^):.^ P'^STRÉES. tu

\^ jtpmp^ deç tfpiul^adaur^ et tr^wèrfi^ est passé! » J'étais à me raraentevoir Faîr #1: k^ çbapt^ Iprsque Permet çplra c|p iq^giy^ise Jiupieur et préoccupé.

f Qu e^t-ce, dis-je? rapport^^K^ df^ litres ^e M. d^ Belleg£^rde ?

^ ^ Lpin de là , répondJil:-il 9 mms qu^quVio ^ifh^'it^ VQus voir,

»-rr Qui .lestpçlai-li?

» TTT Un wi€ia9ier eny/pyé y^n» waw fwar le roi.

• rr 4^i-j/5 .dqqç c^ï^ çjt be^ç^ip de farjqie ? •

»-rr Mada^^, 1^ }>pi|h^mii)e ¥Wd ep dira 4avantagç $ i^ ^itf^4 h h gal^ri^Mvf c mnd^siie de Brancas.

f> r- Ym^Ax^oit 4^ fqifQfipier mt awns doute |>ers.o»nag^4'iin9ppr*»p<ep , qff'Qfi h* fw* tant d'i^onneur.

> — 4. dire vr^i, jç peqçp qu'^l ^'ap^l^çkfyçti^ fdpnp de$ sacs au ^aoulif), f

Sfir ce wn ^raud ferait }oî^r^iji ^ jtjEçijt^

Pf-^?^ ^W ^ Ç^>??P?g^ vjijt^ ^j»f f^a^, et Périnetde s'exç^fi^r :

• Dieu d'Isaac ! pourvu que ce ne soit rarmée ligueuse ?

» — ]Son!dis-je, quand même il en serait ainsi, on ne mettra le château à sac et au pillage. »

Au même temps passait au galop une grosse troupe de cavalerie; je reconnus en tête et au deuil qu'il portait de son frère le chevalier , M. le duc d'Aumale, qui me salua fort tristement , et les larmes me coulèrent des yeux.

« N'enti^ront-ils pas? fit Périnet avec un soubresaut en arriére.

^> — Ils n'eu ont le loisir ni l'envie; car ils vont joindre, je pense, l'armée de M. de Mayenne pour la délivrance de la ville de Chartres.

» — Dieu soit loué! les voilàloin maintenant!»

3e descendis avec Périnet en la galerie où le faux meunier, pour occuper le temps, embrassait madame ma sœur^ qui ne faisait grande résistance. Le rire que je poussai à cette vue déconcerta l'un et l'autre ; et monsieur le meunier se montrant de face, je discernai sous la farine le roi Henri en personne.

DE GABRIELLE D'EStRÉES. lai

«Sire, m'écriai-je, êtes-vous clerc de la Basoche , pour vous accoutrer si ridiculement ? ^ t — Ma chère dame^ reprit-il, je suis amoureux et capable des plus grandes folies.

• — Je m'en apercevais, sire, rien qu'à vous trouver pendu au cou de madame ma sœur.

» — Ventresaintgris ! mes chères amours , je lui faisais des caresses par souvenir de vous.

» — Ceci n'est point un reproche , sire , car le tort n'est pas pour moi.

» — IngratejQUe! n'est-ce pas pour toi que j'ai affronté les ligueurs, la prison et la mort? Le plus fâcheux était de vêtir ces habits enfarinés.

» — En vérité, sire, j'avais eu même pensée. .

» — Sire, interrompit madame de Brancas , comment avez-vous fait le meunier ?

» — L'histoire n'est pas longue, répondit le roi , et vous la dirai si madame Gabrielle a du temps à perdre.

, — Sire, je rougirai pour vous de voir un si grand roi s'humilier à ce point.

— »En ce cas, tu comprendras si je t'aime , ma fille.

^ — ' Je gage, sire , que cet accoutrement sort 4u rnoulin qui est auprès d'Attichy.

» — Vive Diçu! tu connais mes retraites, et ce fat de Bellegarde t'aura narré tout au long r^yenturc de la meunière.

» — Sire , fit madame de Brancas^ ma sœuf pçt en humeur de grondeF ; ne vous en occupez pour le quart d'heure et conte^.

» — Comme je vous écrivis, ma belle, dit le roi, j'étais tourmenté faute de vous voir^ î'jaurais donné deux doigts et le pouce pour votre présence d'un moment. Or il n'y avait pas encore pointe de jour a l'orient que j'appelai Cl^icpt :

«Mon ami , dis-je, toi qui as étudié la magie chaldéeone et égyptiaque, sauraistu pas d'aventure un expédient quelconque pour me jEijii;e aviser Madame Gabriolle, de laquelle ndpe m'eip pêche de dormir la nuit.

» — Cadédis ! répondit Chicot, en magie ppmxne en astrologie, en nécromancie comme en sorcellerie, er; chjromaucie comme ?n aéroçp.^uçip, Ip yr^f unique moyen de y-pir son amie, c'est d'y aller.

DE GABRIELLE D*ESTRÉES- «sS

• -^Oui-da ! compère; maU en Picardie, par

la pierre qui court, il nest pas une lieue d$

iejrre qui fie soit foulée par des bandes li-

1 -^Certaio^inent 9 mon l^^n maître ^ mm$ plaisir ne vaut rien sans peine acheté.

9-rr*Pafole$d'£v;ingile: ce que je crains, ^'est À'étr^ pris ^en allant; car du retour je ra'eif moque : ainsi parlait L,éandr6 en siageafit pair Içk mer yers &a maîtresse Héro.

9 — Un déguisement est un ioystÉre d'amour, et je vous convie d'en user.

• — Que ne puis-je me mélamorpho$èi? eu Oiiage ^u len petit oiselet !

• T-* Sire, vous seriez en snreté sous la double €r^ix de Lorraine ou sous le capucbt<m d'un mpine prêcheur de 1^ sainte Union.

9 -^NeoQi 9 la )èpre de la Ligue me dénian^ 4éjà9 6t je veux garder fidélité au roi de France. »

» jNo^s en étions là quajfd arriva^ sans se fairi^ f pi^oiiçer , liosny, la figura couverte d'eipplâr lf§p 4f» h\esfi}ir^ qu'il reçut flp la part 4?# faux royalistes, sur le chemin de Drei^^.

124 mejMoires

• Qu'en tends-je, sire> dit-il , que vous vous en allez chercher des aventures en Picardie?

» — Comment, mon ami, repris-je, vous écoutiez à l'entrée? Au fait, si j'avais au cœur une petite fenêtre, je vous prierais d'y regarder.

» — Oui, monsieur de Rosny , s'écria Chicot , je vous vois en grosse colère de ce que vous ne serez pas des nôtres.

• — Par saint Maximilieu, mon patron! fit M. de Rosny , j'irai partout où s'en ira Sa Majesté, et davantage s'il s'agit d'un danger à courir*

» — La guerre et la Ligue, dis-je en riant, n'ont rien à démêler en cette affaire de galanterie.

» — Sire, réitéra M. de Rosny, je ne vous quitterai pas en cette entreprise folle et mainte autre, jusqu'à ce que vous soyez roi tout-à-fait.

» — Cap deDiou! monsieur de Rosny, repartit Chicot, vous avez bien la rage des mauvais coups! Mais cette fois je défierais de trouver sûr votre visage une place où mettre une blessure. , .

DE GABRIELLE D'ESÏRÉES. ia5

• —Par monseignefir mon noble père! s'exclama Rosny , j'ai mission d'en haut pour veiller en ange gardien sur le chef précieux du roi , ei suis prêt à monter à cheval.

» — Mon pauvre ami, répondis*je, j'estime grandement ta grandeur d'âme, et le premier' gouvernement qui vaquera sera pour t'en récompenser ; mais demeure aux mains d'Alibour , et contente-toi d'avoir la lèvre percée d'outre en outre; le cou traversé d'une balle, les joues criblées de petites dragées et l'œil droit demi crevé.

. 1 — Nargue de cela , sire ! je vous suivrai à moins de me couper les deux pieds. »

» Voyant l'entêtement de ce digne serviteur , je désignai MM. de Launoy , de La Guiche, de Bellangreville , de Tilly , et de quelques autres, outre Chicot et Rosny , et le départ se fit fort secrètement avant l'aube, sans dire où jeten-^ dais.

• Messieurs, leur dis-je, permettez-moi d'être votre capitaine , et je prends tout sur mon compte. £n cas de mauvaise rencontre , gardez

vos épéesi pour un cas désespéré, et laissez faire à man éloquence. » Nous chevaachâméd jusqu'auprès de Soissons sans voir autres figures que des paysans et laboureurs; niaîs Toîlà qu'aux environs d'Attîchy un gros de ligueurs nous ferma la route ; mais nos croix de Lorraine et nos vêtements sans écharpea blan^ ches disaient de loin que nous étions des leurs. On cria «Qui vive?» et je répondis haut et clair : «Amis ! Vive la sainte Union ! 9 Quand bous fûmes proches , le chef de ces gens^ intri-» gué devoir M. de Rosny embéguiné jusqu'au^ yeux , tira de notre côté et me demanda des nouvelles.

ff Mauvaises! dis^je: le Béarnais est maître de Chartres , d'où nous venons. >

» — Saint Clément ! fit ce bon ligueur se si* gnant^ voilà Paris bien malade ; car la, ville de Chartres est son grenier à bté.

» — Le mal est plus grand que je ne puis dire ; car la ville est à sac, la garnison passée au fil de l'épée, et peu sont échappés.

• — « I^oua allons prendre des logements sa«

DE GABRIÈLLÈ D'ËSTRÉES. 127 tour de Paris; rétrograder nous est chose impossible ; obligez- moi d'aller au-devant de l'armée et de M. de Mayenne que vous rencontrerez à demi- journée d'iti. Cette prise fera mal au cœur de tous les francs ligueurs.

• — Je ne manquerai de lui en débiter les nouvelles pitoyables. »

» Us nous saluèrent et s'en allèrent tout marris de ce noir mensonge. Pour nous, lapproche de Mayenne n'avait pas de quoi me réjouir; mais nous continuâmes d'aller en avant jusqu'au moulin de ma meunière. Le meunier eut peur de notre petite troupe, et déjà prenait le chemin de (a rivière , comme il fit précédemment, quand d'en haut la meunière nous reconnut et cria : « Vive le Roi ! » De la main je lui fis signe de se taire; mais elle s'enrouait à crier.

fMon, camarade, dis-je au meunier, je vous amène des garçons de moulin.

t — Le plus délibéré, sire, répondit le meunier, n aurait la force de soutenir un sac de f arine.

laS MEMOIRES

» — Ventresaîntgris ! dis-je, bonhomme, tu crois donc ta vigueur préférable à la mienne ^ par exemple ?

»' — M'est avis, mon mari, repartit la meunière, que Sa Majesté ne te le cède pas, tant s'en faut.

• — Or ce que je dis n'est pas raillerie, fis-je en ôtant mon habit et mon chapeau , ces messieurs et moi ont goût à l'état de meunier.

» — Quelle mascarade est-ce là ? dit le meunier.

» — Mon fils , les ligueurs viennent en ces cantons , et le plus fin ne découvrira sous tes hardes blanches MM. de Rosny , La Guiche , Launoy, Bellangreville, et moi-même.

» — Sire, dit la meunière, notre moulin profitera de vous avoir, et les moutures iront meilleur train.

» — Moi , ne te déplaise, ma chère, je m'en vais à quelques cents pas d'ici moudre une autre farine; mais cependant ces messieurs aviseront à ce que le temps ne te semble pas long.

» — Sire, dit«eUe, je sais où vpiis allez ^Oieu garde vos amours ! »

« Ces messieurs s'enfarinèrent de boimei grâce, et célèrai,t leurs habits et leurs armes pour les trouver au besoin. Je ne me. fis pas plus^ grand seigneur que les autres, et voici la toi-, lette quf je dirai magnifique,. pui^ue je lui dois l'heur de cette visite. ^ , .

Ainsi finit la roi , et quoique lui sachant gré. de ce dévouement amoureux, je n'osais le re«*, garder en cesigflobles habits; je m^y encourageai pourtant , et je fus si mécontente de son air rustre et de sou abaissement , que je ne me tins. pas de pleurer en silence. ...

c Quel sujet de deuil ? dit*il en émoi ; je. vour drais racheter ces gouttes d'eau répandue^, fLs^ep tout mon sang.

• —Sire, répondîs-je, ne m'interrogez pas; je suis insensée de pleurer ainsi, et vous prie de m'excuser.

• ^- Que je sache la cause de cette grosse douleur, dit le roi , et y porte remède s'il est en ma puissance.

i9« MËMOmS»

• ^ y^yéÈ^^ùM fM^ fepàttii fûêààtùe ëe Brancas , que Gabrielle est en peine de ki dé» Idyâuié de BèUegardeP

é-^ Koii^ ma sentir, dis*' je, inais de veir Se Majesté û bas descendue que béb plua eheife aml I* ttiéeotiiiaitraîMt eu cet état

fr ^ Il fallait pùnt voua plaire, ceniinutt madame ma sœur j qtie le f dl VoUë Visitât en dH habits tùj^atiir, dmirouiie en tête ei sceptre en toaîDtf

n «^ Ma ehèf « belle , dit le t\>t , je vous tiena ôlyligée de l'itif ér@t qàë vous pertez k ma gli>ire$ et toiitefôla, puisque je touë ai vue, je suia

content de m'étre aiusl énfiirtâé| kû re^té, je. m*estitt)éheuréuic de ne vous plus étfe taût faidfflSSreut que tôiisu'a^ejs égatfd ft tâeâ acèoutue*^ ments. »

Mille autres pàik)le6 teddrea et aim2d>les cbtivertireàt ma tDauvàise hutnéui' en bomie^ et je ne fis que rire du faux meunier qtli, pdUÉ iftie faire léte , promit de venir tin jour ixie sahier artné de tôuteë pièces, et suffi de ftoà airtné* mi-française et mi-étrangère.

DE GABRIELLB D'BSTRÉES. lUi

• Bltëi dis^é, féite un atitte poîni à m*éclaircir.

• — Ma fille, pemiettéi que je demeure auptès de vous, et je controverserai tant qu'il

▼om sera agréable.

» — Deux mots Suffiront , et vous tiens quitte du reste. ,

» — Ce b'est point de mon amour que vous m'allez entretenir, car en dix ans de paroles je Saurais pas fait, mais bien en quelques heures d'actions.

» —Sire, dites-nous si c'était un meunier de vos amis qui tantôt chantait mieux qu'un rossignol par-devant la fenêtre de ma chambre? |

» --Èh<juoi! mignonne, vous m'avez entendu chantant.

•*- Bien plus, je me délectais à vou& en^ tendre, tant à cause de la voix que des vers et de la musique.

e tout est l'oetivre de votre serviteyr, et fut fait durant la route à votre honneur.

»- Je serais bienaise , sire, d'avoir entre les mains cette gentille chanson, et souvent peu-

i3a MEMOIRES

sont à vous, la chanterai m'accoEppagnant de

Fépinette.

t — Je vous la dédie, ma charmante Gabrielle, et veux, si je deviens roi de fait, que mes sujets de Paris et des provinces la chantent pour se recommander de vos bonnes grâces. »

Je commençais à oublier Bellegarde , et le nez du roi me semblait d'une moins prodigieuse grandeur. Je cherchai de l'encre et une plume, afin que le roi de sa main me récrivit sa complainte; le papier manquant, je pris le livre d'Heures, au calendrier duquel Périnet avait enlacé G avec H , pour signaler un jour préfix, et le roi sur le premier feuillet traça l'air et le couplet que j'ai dit, plus cçs quatre autres, cornposés,j'imaginé, en temps qu'il les écrivait d'une assez vilaine écriture et fort mal en orthographe. Je les rapporte tels qu'ils sont dessus le missel , sans me soucier des changements inventés depuis par M. Desportes , abbé de Tyron et de Bonport :

Charmante Gabrielle, Féru de mille dards.

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. i53

Quand la Gloire m'appelle Dedans les champs de Mars ;

Cruelle départie,

Malheureux jour l Que ne suis-je sans vie ,

Ou sans amour •

Bel astre que je quitte , Proche de revenir l L'absence me contriste , Et pour n'en pas mourir t.. .

Cruelle départie.

Malheureux jour l Que ne suis-je sans vie ,

Ou sans amour î

Or,. comme la couronne ' Fat le prix du vainqueur « Je la tiens de Bellonne , Tenez là de mon cœur.

Cruelle départie ,

Malheuienx jour l Mieux vaut être sans vie ,

Que «ans amour l

Je veux que mes trompettes.

Mes tambours , les échos , A tout instant répètent

Mes soucis et ces mots :

i34 MEMOIRES

Craelle départie, Malheureux jour!

Que ne suisge sans vie.

Ou sans amour !

Je ne pense pas que les meilleurs et plus excellents poètes de Fr$iace aient £iit rien qui soit à comparer avec ces vers sans art ni expé rience, mais tout confits en amour. Les choses veulent être senties pour être dite» , et par ainsi le roi est, à mon avis^ le premier amoureux de son royaume; je n'en déduirai pas les raisons. Je fus émue de lire lesdits vers, et priai Sa Majesté de les chanter eu ipu^iqu^ ; ce qu'elle fit non moins harmonieusement qu'Orphée ou Amphion de l'antiquité. Après quoi me voyant remise de ma mélancolie » il me requit de lui octroyer un petit entretion que je n'eus pas la dureté de lui refuser^ hlais comme je me souciais fort peu d'un tête -à -tête, et me souvenant d'avoir couru un grand péril ^ je m'en allai en un coin de la galerie oik il «to tira à part.

« Charmante Gabrielle , dit-il , est*il besoin de vous rappeler notre traité?

DE GABRIÈLLE O'ESTRÉES. iSfi

» -^^Lequel? répondis -je jùUât^t fétc^tinement.

i -^ De ^^sâthét un pm quand BoUegarde V6US aimera moins^

» — D'où sarez-vouèV sire, que BeUé^de s'est désisté de ttï'aimer ?

» — Ap{)aremment qu'il B*en est ^ânté ^ 48t te htûh en vînt à mes oreilles.

» — Il est vrai que M» de Bellegarde n'ayant ^s obtempéré à certaine demande qui «T'émit rien qu'honnête et de bonne sorte , j'ai èiijet de \e i^uQeuner<

» — Yentresaintgris! ma mie, ef£(iree£*vou( de le l^aïr ^ et je brèlenri dM diandeUes à mademoi^eite de 6^e.

n — Qu£^i donc I sire , n'es&œ point un oé«iè ^e t'dn m'» fint , et madenu»sdl« dé Guise est-elle vraiment ma rivalec

* -^ En doutes-^ops ? le moindre goujat de

l'armée tous en dira de^ nouvelles, .et edi MnOtH^ ètk eèt àu point q«fe k tùèi^ et là fille y partiéipent;

• — S'il en est ainsi , que ne faites-vous al¥é4

i36 ">. MEMOIRES . .

ter ,. ensprisoin,ner et juger M. de Bellegarde comme d'intelligence avec les ligueurs!

» — :Ab! ma chère mie, je ne vaudrais être aimée qu'autant que vous faites Beilegarde , du6siez*-vous me détester encore plMS.

» — Non , sire, le gant est jeté, M. de Belle- ^a^de ne sera onc mon époux ai an^i.

• — O douce parole, dont je voui^ rençiercie !

! » — Je ne veux le voir d(e ma vie , ni lui parler ^ ni lui récrire si, ce n'est pour lui reproQher sa félonie.

» — Vous me rendrez heureux de roe promettre cela.

» — Je vous en fais serment , sire , et je vous prie de me percer de votre épée si de ma vo* lodi^té je consens -à voir M. de Beilegarde.

» *- J'inscris ce serment dessus mes tablettes et dedans mon cœur.

» «^ Défendez*lui bien, sire, avec votre au* lorité , de s'éviter toute tentative infrpctueuse«

9 -T^ J0 m'en vais lui ordonner sur s^ tête de vous laisser en repos, et l'éloignerai s'il Iq faut..

DE GABRIELLE DESIREES. i37

• —Oui ; faites qu'il soit séparé de mademoiselle de Guise.

» — Je le menacerai de toute ma colère, s'il est vis-à-vis de vous autrement que ne serait un mort.

» — Ne le traitez pourtant, avec telle rigueur, car possible est qu'il soit moins coupable qu'on ne Ta fait.

f » — Ce n'<36t pas en un jour, ma fille, que Ton quitte un amour pour en prendre un autre; mais votre serment m'assure que vous tâcherez de m'aimer peu à peu.

» — Sire , Dieu même, si grand qu'il soit , ne commande point aux cœurs ; mais à mon tour vous ferai-je une prière ?

» — Est-ce une part de ma couronne ? vous n'avez qu'à dire.

» — Nenni , en chansons sceptre et couronne ne coûtent guère que la façon de la rime , et je me donnerais garde de vous pousser à l'épreuve. . -

» — Néanmoins, ne vous faites faute de rien .

i38 MEMOIRES

» — Je vous supplie , sire, de ne pas employer la force contre moi.

» — J'ai bien changé de gamme depuis, comme vous avez pu voir , ma chère âme , et vous m'avez soumis et apprivoise'.

• — Vous n'aurez de moi ni promesses nî espérances , et devez vous contenter de si maigre chère.

» — Madame , vous avez acquis en moi, outrç un amant à la vie , à la mort , l'esclave le plus humble et le plus dévoué ; mais vous prendre?: pitié de me voir pâtir et soupirer, v

» — A vrai dire , autant pour vous que ppur moi , abandonnez ces déguisementa , entrepri? ses et imprudences dans le but de venir à mon endroit.

») ^ C'est aussi trop d'exigences , ma belle , car loin devons je suis (comme dit le paaumo) en captivité sur les rivages de l'Euphrate»

» — Mais , sire , à quoi bon exposer la plo^ chère vie pour si peu ?

» — Ce qui vous semble si peu , est à tùéi

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. lîg yeux préférable à tout , voire même à cette couronne dont vous faites fi.

» — Hé ! sire , répéterai-je , vous n'êtes point libre de votre personne , et vous le seriez , je sais la distance de vous à moi.

» — Ma femme Marguerite , comme tout le

monde sait , est une maîtresse catin que je dois répudier.

» — Sire, vous ne pourrez me tenter avec ces faussetés, dont rirait la plus simple fille? Je vous avertis de vous faire aimer d'autre manière?

» — Montre-moi la route à suivre pour être bien venu de toi, et je me rendrai docile aux bons avis.

» — Sire, imitez de point en point feu M. le chevalier d'Aumale, quoique ligueur de son vivant, et si je ne vous aime alors , il y faudra renoncer.

■ — J'y vais donc faire mon possible. Mais ne reviendrez-vous point à Mantes , chez madame dç Sourdis ?

» — Non , ma fi! je suis trop honteuse de vous . être une occasion de dérangement, quant à

i4o MEMOIRES

v6s affaires ; et je me repentirais trop de vous

faire perdre un avantage à la guerre.

» — Donc, vous préférez que je fasse à pied ou à cheval le trajet de Chartres à Cœuvres ?

» — Pour ce , je vous en fais mes défenses absolues, et vous somme d'attendre que les chances de la guerre nous rapprochent tôt ou tard.

» — Ce sera tôt, ventresaintgris ! car demain je lève le siège de Chartres.

» — Sire , vous en aurez vergogne , et partant poursuivez votre entreprise contre cette ville.

» — Oui , puisqu'il vous plaît , je me hâterai de l'emporter.

» — Comme une certaine fois , je Tai dit devant vous , j'estime Agnès Sorel pour avoir excité le roi Charles septième à conquéter ses beaux États contre les Anglais.

» — DonCj^oyez mon Agnès Sorel. »

On nous vint interrompre avec une lettre de Bellegarde pour moi ; je fus dissuadée de la décacheter, par ces mots de Henri :

DE.GABRIELLE D'ESTRÉES. i4i

K Ma chèrel», avez vous sitôt mis en oubli vos grands serments ?

» — Je n'ai pas juré, dis- je , de ne plus lire ses lettres.

» — Si vous n*y voulez répondre , que vous importe d'en connaître la teneur.

» — Périnet, fis-je par une idée soudaine qui porta cette missive ?

1» — Rousse, domestique de M. de Bellegarde, ce répondit-il.

• — Fais qu'il entre prendre une réponse.

» — Quoi ! madame , se récria le roi , vous êtes déjà parjure ?

» — Sire , vous m'en parlerez tout à l'heure à votre aise. »

En ce moment, Rousse parut avec force salutations; Henri ne se contint, et allant droit an messager , le secoua rudement par le bras, et dit d'une voix tonnante : cr Sur ma parole sacrée , je te fais pendre au donjoo , si tu ne confesses la déloyauté de ton maître, qui entretient d'amour à la fois madame Gabrielle ciprésente et mademoiselle de Guise ?» A cette

i4a MEMOIRES

interrogation , le pauvre Rousse^ ^de surprise et d'effroi demeura tout confondu , immobile et muet. Mais le roi réitéra d'un ton plus sévère et impérieux , de telle sorte que Rousse, venant à considérer le faux meunier ^ reconnut à qui il avait affaire , et tombant à deux genoux t cria merci! de l'air d'un patient qui se sent la corde au cou et voit l'échelle.

t Sire , dis-'je, ce pauvre diable sait qui vous êtes et obéira à ce qu'il vous plaît d'ordonner; mais épargnez-lui si grosse peur.

» — Il n'a rien à craindre et beaucoup à gagner s'il veut dire ce qu'il sait bien.

» — Sire, dit Rousse en tremblant, mon seigneur, et maître M. de Bellegarde a Eût connaissance de mesdames de Guise en une trêve sur la fin du siège de Paris.

» — Le fait n'est pas nouveau, reprit le roi; mais ne t'épargne à conter Les détails qui dirvertiront madame Gabrielle.

» — Sire, poursuivit Rousse, je ne les tairai point à Votre Majesté ; ,M. de Givry était de long-temps le galant de madame la duchesse de

DE GABRI'ELLE D^ESTRÉES. i43

Gui$e, qui hante les jeunes gentilshomnm plus volontiers que les vieux; ce commerce pendant le siège l'ayant plusieurs fois distrait de son devoir , M. de Beliegarde fut confident de ce mystère et complice du tort fait au service de Votre Majesté. Or , madame de Guise so piqua de mon maître M. de Beliegarde, qui n'avait pas accoutumé de ronger de vieux oa* Mais conme mademoiselle de Guise était fort appétissante....

» — Vive Dieu ! s'exclama Henri, est-elle done si gente et si belle la petite Guise ?

% — Moi qui Tai vue du temps du siège, repartis*je , je vous certifie qu^on dirait d'un^ bourgeoise de la rue Saint-Denis , tant ell^ a la main et le pied gros , la taille co urte et la mine dévergondée.

» «-r* L'ami, dit le roi à Rousse, tu rapporteras }i Roger le beau et véridiquQ portrait que l'on faut de la Guisarde : sur ce continue.

» -r- Sire, dit le domestique , je n^étais point présent quand tout ceci se tracassa entre eux} uO» je soupçonne que MM. de Lorraine fu-

i44 MEMOIRES

rent joyeux d'attirer à leur parti par l'entre* mise de mademoiselle de Guise , le plus brave et le plus beau gentilhomme de votre armée.

» — Ne rougis pas, compère, répliqua le roi, je m'accommode de la vérité et de la flatterie. De fait, madame , M. de Bellegarde l'emporte en grâce et en beauté ; mais je ne lui cède ni à personne pour la bravoure.

* — Sire , dit madame ma sœur doucereusement , je ne vois pas en quoi M. de Bellegarde vous soit supérieur, et vous avez la palme sans adulation.

» — Donc , continua Rousse , mademoiselle de Guise et M. de Bellegarde s'entendirent de prime-abord et s'aimèrent mutuellement , et depuis lors ils n'ont cessé d'entretenir corres-* pondances, entrevues et le reste.

» — Assez sur ce point , Rousse , dis«je tout irée. Ne fais point parade devant nous de la perfidie la plus noire qui onc ait été. Maintenant il est bon que tu aies de moi une réponse à porter à ton maître pour le rendre content.

» — Gardez, s'exclama le roi, de vous noir*

DÉ GABRIELLE D'ESTRÉES. i/iS teir les doigts d'encre , pour que de votre lettre le déloyal fasse un trophée à sa catin de' Guise tV

» — Rousse , dis-je , contez à votre duc de Bellegarde le cas que l'on fait de ses menson-^ ges et paroles dorées! »

Ce disant j je boutai la lettre au feu , où par un hasard insigne elle devint cendre sans flambei^ le moindrement :

* C'en est fait , fit observer à Henri Périnet, l'amour entre madame et M. Bellegarde est éteint par ce signe visible , et ne se peut railumer.

» -r^ Voilà parler, mon petit asti*ologue^ s'écria le roi ; va , cours , messire écuyer , que Bellegarde sache ce qui s'est passée

» — Sire, supplia le pauvre Rousse , que vais-je devenir? Mon maître me chassera hon^^ teusement , et bien heureux si son épée ne fkit son entrée triomphante dedans mes tripes et boyaux.

» — Il a raison, fit ma sœUr émue de pitié pour les belles épaules de maître Rousse^

i46 MEMOIRES

comme aussi Louison , ma demoiselle d'atours.

• En ce cas, répondis- je, qu'il resi plisse

son devoir et fasse ma réponse; après quoi je le reçois à mon service et l'assure qu'il ne perdra point au changement.

»— Merci Dieu! repartit Rousse, je vous servirais, madame, sans gages et sans aubaine.

, Quant à ces riens, dit le roi, j'en fais

ïnon fait , et te prie de n'en pas importimer madame Gabrielle.

, — Sire, comptez que je n'omettrai un seul point de ce que j'ai vu et entendu.

, N'oublie pas de faire assavoir à M. de

Bellegarde, çt ce de ma part , que si désormais il tente soit par lettre, soit par visite, de regagner les bonnes grâces de mademoiselle d'Estrées, qui lui retiré toute son amitié, je ferai pareillement; et le mieux puni , ce ne sera pas

moi. »

Rousse s'en alla de Cœuvres avec grosse

envie d'y revenir,

« Ce garçon est bien fait , dit madame de

DE GABUIELLE D'ESTRÉES. 147

Brancas; m'est avis que mademoiselle de Guise, laquelle connaît les bons morceaux , sera plus affligée qtie M. de Bellegarxle, à cause du congé de ce beau domestique.

• — Fi! madame, répondis-je, on penserait que vous fûtes élevée à l'office. »

Après ce propos et bien d'autres qui occupèrent tout à plein notre journée, on nous vint avertir que six meuniers , ou passant pour tels , demandaient l'entrée du château.

« Ce sont les vôtres ! dis-je au roi , je vais les faire introduire.

» — A moins, répondit le roi, que des ligueurs aient pris le même déguisement.- Eu estil un qui a la tête bandée ?

» — Oui dà! reprît le valet.

• — Vive Dieu ! s'exclama Henri , madame, je veux vous présenter de bien fidèles serviteurs , qui vous aimeront par amour de moi. »

Les faux meuniers entrèrent en tumulte.

• Sire , dit M. de Rosny emplâtre comme un ladre d'hôpital, Tennui de ne vous pas voir et

i48 MEMOIRES

la chiintë de votre sûreté m'ont .sornmé de

vous venir déranger.

* — Sire, ajouta Chicot^ la meunière n'a voulu entendre ni à blond ni à noir ^ disant * qu'après vous il fallait rester sur la dernière bouchée.

» — Messieurs , interrompit Sa Majesté , je vous présente madame Gabrielle d'Estrées, ma vraie et unique amie; je vous prie de Paimer , estimer et servir comme vous faites moiméme^

» — Sire, nous obéirons, fit M. de Rosny ; mais, entre nous, la ligue se moque des jupes d'une femme , que vous prenez pour drapeaux ^ et cornettes.

» — Cap dé Diou ! monsieur mon ami , dit au roi Chicot , Dieu vous garde de tomber aux mains des ligueurs , car ils pourraient vous pendre comme on fait d'une andouille , et puis les goguenards écriraient dessus votre potence ; « A Vécu de France et de Navarre , céans bon logis pour y rester. »

Le souper fut jgai et bien employé à manger^

DE GABRIELLE D'ÉSTRÈES. i4ô deviser et chanter. Â la nuit pleine, le roi me dit adieu.

• A quand vous reveri*aî-je , sire ? observai-je,

»— Plus tôt que vous pensez.

» — La| route est longue et dangereuse de Chartres jusqu'à Cœuvres. »

Le roi , sans répondre , me baisa tant que je criai assez. Puis avec ses gentilshommes il suivit la voie qui mène à Saint-Quentin.

i5o MEMOIRES

GBAPITEE IV.

Tifltes da fot — Façon de se faire iMmcr.'— Douoeor et Tioleiice. — ** Le don d'anurarease mnâ, — Piteu ratour de Rouase. — Brutalité de BeUeprde. —La passion dn pauric Booase. — Dédommagement.— Mariage de Boosse et de Loaitoo*. — Les époux. — Soupçons.— Départ do roi. — GabrièUe nûoiatre d'État. — G*esl ramour! — Lettre de BcUcgarde. — Justification. — Mesdanae» de Gaise. — Les deux soleils. — Harions^nons. — Bi|>Ucation en- Ue le roi ei Bdlegurde. —Le droites plus fort. —Tyrannie de Henri IV. — Amour et amitié. — Gondosion. — Pas de réponse.— Les mouches du coche. — Une chance entre mille. — Amour par eorrespondanoe. — Madame de Sonrdis à GœuTres. — Lettves perdues. — Prise de Chartres. — M. de La Bourdaisière. — Noureanz arriTants, entre autres M. deLongaeville. — L'avantage du mariage. — Comparaison des deux rivaux. — ^Les bâtards et les légitimes. — Le cabinet des ArchÎTes. — La parole d'honneur. — Le contrat. — Le bon père. — La danse morescpie. — Sacrifice de Henri IIL — Gabrielle mariée à Be Uegarde sans le savoir. — Inquiétudes. — Gonfidenoe d'une fille bien élevée. — La déesse Astrée patronne delà famille dTstrées. -^ Le signe de la Vwge et le signe de la croix. —Un bon avis. — Vengeance d'un amant heureux. — M. de Longueville et madame d'Humières. — Le roi à Compiègne. — Les demandeurs. — Offre d'un gouvernement. — Le marquis de Mendaj. — M. d'Estrées. — Argus. — Tourments de l'absence.

Ce que je pensais arriva : Sa Majesté , pour être plus à portée de ne voir / alla loger en sa

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. i5i ville de Saint-Quentin , où il séjourna plus d'une semaine, me visitant chaque jour, tant6t en la compagnie de quelqu'un de ses gentilshommes , tantôt seul , fie préférence , car il était plus libre en ce cas de dégoiser de ses amours , comme aussi j'étais moins timide à lui répondre. De fait je sentais diminuer mon aversioa pour le roi, qui me gorgeait de menus soins ^ caresses , tendresses, présents et friandises, au point que son nez ne me semblait plus si prodigieux et difforme. L'habitude, comme on dit, est une seconde nature ; et bien que le souvenir de M. de Bellegarde me fut un sujet quotidien de soupirs , larmes et regrets , je m'accoi«tumais quasi à ne le tant aimer, et Henri gajgnait ce que l'autre perdait de mon amitié. Aussi lé roi , pour m'étre agréable , avait changé sa façon de faire , et je fusse demeurée en téte-à-téte avec lui , qu'il n'eût pas essayé de me forcer ;. mais il visait droit à mon cœur plutôt qu'ail«^ leurs, et tâchait surtout de paraître aimable pour être aimé. En somme, pendant une douzaine de visites qu'il me fit à toute heure du.

i5b MEMOIRES

jour , il ne se permit d'autre privauté que de me baiser bien amoureusement sur le bec, et ne me demanda rien , sinon une fleurette mi £anée d'avoir été mise entre mes deux tétins.

< Sire , dis-^je., voilà comme il est bon de contraindre les gens à vous aimer : douceur iréussit mieux que violence.

» — Savoir, répondit-il ; je sais telle femme dont le nenni signifie oui, et qui ne cédera qu'après de grands combats.

• -?-Pour moi, sire, je vous aimerais déjà, n'était que £ellegarde tient encore en sa domination les faubourgs de mon cœur.

fc ». — 7 Ma mie , je vous réitère de bien garder votre serment dene point le feire jouir de votre vue; si je vous troiavais parjura et^que j'eusse répée au coté , je ne serais pas responsable des suites fâcheuses.

• •^ Sire, de propos délibéré je ne reverrai point M. de Bellegarde ; mais je m'excuse en cas qu'il me vienne cherdier; alors je ne pour^ rai que fermer les yeux , et dire : AlIe2>vou&t en hors, d'ici !

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. j55

» — Au demeurant , si Bellegarde me cause quelque ennui ou soupçon, je le ferai gouverneur de Marseille ou de Quillebœuf , pour être sûr qu'il ne revienne pas.

» — Sire, je vous prie de n'user de rigueur contre lui que justement, et s'il manque à son devoir comme royaliste,

» — Je ne crains point ceci , car un vrai gentilhomme trahit quelquefois sa dame , mais non jamais son roi, »

Je m'étonnais qu'Hetfri ne me pressât point de lui octroyer le don d'amoureuse merci , comme disait le roi François P' parlant à Diane de Poitiers , qui réclamait la grâce de son père , M. de Saint- Vallier. Périnet , à qui j'en fis l'observation , me répondit seulement avec un petit sourire : « Sa Majesté a fait quérir son premier médecin , M. Alibour. » Si je compris cet oracle, je ne le compris guère. Cependant je m'étoniiais de n'avoir point eu de nouvelles lettres de Bellegarde, et je croyais que Rousse n'eût pas osé remplir son message, quand je le vis ré Venir dans un état piteux à voir: les

i54 MEMOIRES

habits en lambeaux , la figure égratignée , les cheveux copiés de sang, et la barbe longue de six jours.

« Pour Dieu! s'*écrîa ma sœur» madame de Brancas, qui l'avis^ toute la première, monsieur Rousse, sortez-vous de l'esclavage des Turcs ou AJgériens ?

» — Plût à Dieu ! répondit-il^ M. de Bellegarde m'a mis en ce bel état.

9 — M. de Bellegarde est donc un juif ou un diable ? se récria Lou^n compatissant à cette grande misère, i

J'accourus au bruit , comme ût Périnet , et sitôt qu'il m'aperçut. Rousse recommença ses lamentations,

« Voyez, madame, dit-il, les profits et avantages que j'ai eus à votre service. Je vous l'annonçais à l'avance; par bonheur j'ai encore l'âme dedans le corps.

• — Mon cher Rousse ^ repartis -je, il n'est pas possible que M. de Bellegarde vous ait traité si inhumainement.

» — C'était bien pis l'autre hier, ma

DE GÀBRIELLË D*ESTRÉES. i55 chère dame , le sang me coulait par fontaines.

• — Voilàr une atroce conduite 1 »

J'achevais à peine que le roi survint et M. de Rosny la tête empaquetée de linge. Le roi ne fut pas plus tôt instruit de la mésaventure dé Rousse , quil se fâcha, disant :

« Vous ne nous en ferez point accroire , monsieur le débauché ; M. de BeUegarde est homme d'honneur et incapable de vous avoir si vilai-» nement traité.

» — Certainement , dis-je , vous aurez été dé* pouillé et battu par des larrons sur le grand chemin ou en de mauvais lieux.

» — Monsieur, ajouta gravement M. de Rosny, vous feriez bien d'autres hélas si vous aviez comme moi deux coups d'arqiiebuse dans la gorge et la mâchoire , plus une dizaine de dragées par la face.

» — Sire, reprit Rousse , je vous donne^ma foi que M. de BeUegarde m'a réduit à ce que vous voyez.

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