Quoique vous ne soyez pa» un homme
i56 MEMOIRES
de qualité, fit le roi, je n^en tends aucunement qu on vous moleste, et dirai à M. de Bellegarde combien je suis mécontent.
» — Contez-nous le menu de votre ambassade , m'écrrai-je ?
» — Madame , dît-il , j'avais appréhension d'être le malvenu. M. de Bellegarde , en effet , i;i 'était pas au camp devant Chartres à mon retour , mais il menait joyeuse vie en une maison de madame la duchesse de Guise , couchant tour à tour avec la mère et la fille. J'y allai, dans Fidée de faire plus tôt ma mission. M. de Bellegarde sachant que c'était moi , me manda en la salle où il tenait table avec une belle compagnie. « Messieurs et dames , dit mon maître, je veux vous faire voir comme je suis aimé d'une dsune,. moins belle, pour vrai, que mademoiselle de Guise. » Là-dessus il me somma de lui rendre votre réponse , et de narrer en détail l'àccùeil que vous m'aviez fait. A sa confusion , je n'omis aucun détail que je savais , et maintefois rires et moqueries m'interrompirent. M. de Bellegarde , le front ppurpré, m'or-
t)È GABRIELLE D'ESTRÉES. iS; donnait d'arrêter; je défilai jusqu'au bout ma kirielie ; j'en fus le mauvais marchand, car mon maître , tirant sa dague de la gaine , m'en piqua tant au corps qu'à la tété. Je serais mort sans faute si de bonnes âmes ne m'eussent sorti de ses mains : « Ceiourbe, cria-t-il, mérite flagellation, et je le recommande aux lansquenets. » Ces Allemands ont une âme d'airain, s'ils en ont une ; six d'entre eux m'ayant attaché demi nu contre un poteau , me fustigèrent de grosses cordes à nœuds , redoublant d'efforts tant plus je répétais merci! Pour finir, ils tirèrent au sort des dés mes hardes et mon petit bagage ; après quoi me salissant de boue et me faisant la figue, ils me laissèrent partir sans demander mon reste , et je suis revenu gueusant et vivant d'aumônes.
9 — Mon fils , dit le roi indigné , M. de Bellegarde n'emportera en paradis ces cruels et iniques traitements, Toi de gentilhomme!
» — Mon cher Rousse, dis-je, tu dois te croire bien heureux de ce martyre qui me fait ton obligée; on soignera tes plaies, et tes pertes
i58 MEMOIRES
seront réparées en moins de temps que j'en mets à le dire.
> — ^Pauvre garçon ! ajouta ma sœur ; j'aurai les yeux à ce qu*il guérisse et se refisse de son accident.
• — Diable! remarqua Périnet, peut-être par jalousie , m*est avis que ce trompeur a joué son argent aux dés avec des lansquenets qui l'ont volé et liarcelé.
> — Monsieur , répondit Rousse aigrement , mon métier n'est pas de faire des contes , et je suis plus certain du passé que vous n'êtes de l'avenir. »
De là entre Rousse et Périnet est résultée tme haine de forte trempe qui ne mourra qu'avec un d'eux. Périnet a tort de ©lépriser tant Rousse, qui pareillement a tort de s'acharner à nuire àTérinet. D'autre part, Bellegarde, en toute circonstance, a nié les coups et sévices dont Biousse fit grand bruit ; mais outre qu'il était moitié ivre à ce moment, je sais des nouvelles de ses grandes colères.
« Mon ami , dit à Rousse Henri me regar-
DE GABRIELLE D'ESTRÉES- iSg dant , choisis toî-ménie de quoi te dédomma* ger de ces désagréments.
9 — ^Sire , repris-je , savez- vous quelque chose qui plaise mieux à mon domestique qu'une bonne somme?
» — ^L'argent est bon , repartit le roi souriant d'intelligence , mais Tamour est meilleur.
• — J'y consens, fis-je indifféremment; que si Rousse veut bien épouser votre meunière , il ne s'en fasse scrupule.
• — La meunière est mariée , dit le roi , mais Louison ne Test pas.
» — Louison , m'exclamai-je , est-elle si curieuse du mariage ?
» — Tant , reprit le roi , qu'elle m'a supplié de la faire devenir Rousse pour blonde qu'elle soit.
» — Une plus grande dame qu'elle , dit madame de Brancas en soupirant, s'accommoderait d'un époux de même étoffe que Rousse. »
J'aurais eu mauvaise grâce de me déclarer contre les épousailles , qui se firent à Qjeuvres le lendemain , et depuis je ne me suis repentie
i6o MEMOIRES
d'avoir en ma maison des serviteurs aussi bon'Si et dévoués que Rousse et sa femme , laquelle^ pour la distinguer , est appelée la Rousse généralement par tout le monde. Ils étaient faits ^ ces deux-là , Tun pour l'autre, et vivent en parfaite union ; mais les en&nts qu'ils eurent sont morts. Périnet a dit sans fondement qu'ils avaient nombreuse progéniture si l'on compte les méchancetés qu'ils ont faites^ Cette division entre mes domestiques m'est une occasion journalière de trouble et d'ennui. Périnet, de qui la fidélité fut patente de tout temps , s'imagine que Rousse est assez hardi scélérat pour entreprendre sui: mes jours : je ne crois point ceci ; mais je suis marrie qu'un autre le puisse croire.
Un matin que j'étais au lit , le roi , armé de toutes pièces , me vint saluer en adieu.
« Quoi ! sire , dis-je , que n'avez-voMS par avance annoncé votre départie ?
» — Ma chère âme , n'en parlant pas , j espérais l'oublier moi-même. Mais voici qu'on m'écrit que le siège de Chartres , depuis un moi» plein , demeure en la même situation.
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. tèi
• -**Sire,trotre présence- est raîguillori dti courage des vôtres, et vous savez mieux 'que je ne dirais les maux de toutes sortes causés par votre absence.
» — Ouî-dà , j'y mettrai ordre , je vous juré J ma mie , et M. de Bellegarde n'abandonnera plus son poste pour se débaucher avec des ligneuses.
9 — Sire, la faute vous en doit être attribuée , car l'exemple du chef est suivi de tous , bon ôti mauvais.
• — Grand merci vous dis, ma gentille Agnès Sorel ; menez-moi par la marn au chemin de l'honneur. *
• —Vous n'avez qu'à pousser le siège avec vigueur et patience... . > . ^
» — Non , mon cœur : M. de Cheverny m';t entraîné à cette expédition contré Chartres pour en donner le goiivernènlent a de trjjild cocu de Sourdiis, qui du moins ne me fâs^èra plus de ses éternels: Corhuie vous-rriêniëi
Sire.
» •^Consultez vos intérêts en cette affaire,
i69 MEMOIRES
^n bon seigneur ; la ville de Châtras prise , YQVis êtes maître de Pai*is, . 9 —Dieu t'entende, ma fille, et vais dépêcher les assauts ; après quoi je m'en reviena en Picardie ^ à votre intention.
. 9 — Sire , le plus pressé est de regagner vos bonnes villes de France,
• — Je n'ai souveut ni sou ni maille, et je vpis que le plus expédient sera d'acheter ma
» — Sire, je ferai un voyage à Paris pour vou& ouvrir le coffre-fort de Zamet. .
» — Ma chère,. à. cette heure , quelqye cent mille écus me feraient roi plus aisément que dix armées. ,
• — Adieu, sire, j'ai quasi r^^péi;aiice de vous aimer au retoijir. »
Hei^ri m'ayaut buUé: les mains^ p]ev)ra,.gé|p}ty me supplia de garder mon serment; et de piCLvr d'un d^couragçjçepl complet ,^me febaisa mi peu. et passa J4. porte. Dès ce n^oment je soupçonnai Taimer à cause de ses tendres fa« .çoi)3.9 et mon cosi^iie oessa deJsâttre'iriteinent
DE GABRIÉLLE D'ESTRÉES. lôS
au bruit dé ses armes sonnant sur se^ épâU!ë8\, ^ et de sa grande épée traînant sur les planchè^^/ «Bellegarde, disais-je à part moi, ne te ha^' sarde point de révenir, car je t'aîme encore trop, ou plutôt je ne t'aime plus assez. * Il né
vînt pas , le perfide , et préféra rompre avec son amie que d'encourir une disgrâce du roî.
Seulement il me fit tenir une lettre que je lus, mais sans y faire réponse. C'est sans doute la dernière de Bellegarde, que je veux mettre sous vos yeux, Henri , pour clore tliistoire de rfaes anioursavec monsieur votre grand-écuyer (i).
t Madame,
• Que je n'ose dire chère, bien que vous h ^ soyez à votre ami plus que jamais , je viens ré-
(0 Ce passage et beaucoup d'autres donneHt à peitter que ces Mé-« moires furent écrits presque sous la dirlée de Henri IV, puisque Ga.brielle lui adresse en quelque sorte ce long récit. Peut-être ces Mémoires sont-ils ceux dont parlé Casaubon dans ses lettres, où il dit que Henri IV. à la prière de Sully, avait tommencé lui-même des Mémoiresu Notre tâche d'édiieur nous a forcé , bien h conlre-orur, de modifier beaucoup Torigicial du présent ouvrage,
{Noie de l'éditeur.)
i64 MEMOIRES
» pandre à vos pieds le trop-plein de mes amer- » lûmes. Vous m avez maltraité et châtié comme » Je plus félon chevalier; mais si me donnez au- «dience un nx)ment, vous verrez qu'il n'en est »Tien, ou que de rien on a fait beaucoup pour y^ me porter préjudice en votre esprit. Or, en » commençant , j'attends de votre bonté que de » cette lettre imprudente vous ne sonnerez mot » au roi , sous peine de me perdre sans res- » source, car mon rival abuse de ce qu'il est «roi pour tyranniser mes amours. Ce qu'on
• vous a rapporté des dames de Guise est meni» songe, ainsi que je le prouverai en champ » clos les armes à la main , à qui se présentera » pour défendre une si grande calomnie. Je vous •écrirai tout franc le vrai et le faux, attendu
• que si grossement irritée que je vous sais
• contre ma personne, vous auriez regret de >♦ causer ma mort. Oui , depuis une année en- » vîron je me suis poussé dans Tintimité de la
• famille de Guise, et m'en honore, puisqu'il
• s'agit non d'un amour traître et honteux, mais
• du service de Sa Majesté. Madame la duchesse
DE GABRTELLE DiESTRÉES. i65 de Guise, sa fille, ses parentes mesdames de Montpensier et de Nemours, tiennent en main les fils de la Ligue qui nous peuvent conduire à la paix. Donc je l'ai entretenue à cette fin, sans pour cela être moins bon royaliste ni moins fidèle amant. Les bruits malhon-
nêtes qui vous ont tourné contre moi, dont plus tard vous connaîtrez l'innocence , viennent de ce que j'ai flatté mademoiselle de Guise d'épouser le roi pour éteindre la guerre civile. Mon dessein était et est encore d'amener ces dames à rendre Paris au roi. Ensuite madame la duchesse de Guise était si bien convaincue que j'avais trempé dans la mort de MM. de Guise à Bloîs, qu'elle avait soudoyé un meurtrier pour se venger de moi. Givry, qui alors ne So cachait point d'être le galant de madame de Guise , m'avertit à temps du msfl qu'on me voulait. Je fus bien aise de persuader à ladite madame de Guise que l'assassinat de feu son mari n'est point un de mes péchés. Pour tout dire , comme à la confession , à certain dîner, je fus malavisé de parler de votre mérite,
i66 ]JIEMOIRES
• non trop célèbre, devant mademoiselle de » Guise, qui , pour m'embarrasser, dit malîcieu- » sèment : « Monsieur de Bellegarde , sans doute » que madame Gabrielle d'Estrées est autrement » belle et gracieuse que je ne suis ? o Cette ques- » tion me troubla, parceque je savais mademoi- » selle de Guise très fière. « Sa beauté est
• considérable sans égaler la vôtre, mademoia selle, dis-je fermement ; la dame que je sers
• est, ce me semble, bien louée par son suir- ' 9 nom de la belle Gabrielle ; quant à ce qui est
» de comparer ensemble deux soleils, c'est ^f- » faire à des yeux qui ne se laissent point » éblouir. » Cette réponse, faite plus doucement
• çûcore, offensa mademoiselle de Guise pour » quinze jours , et je faillis rompre avec elle à
• cause de vous. Maintenant, après ces aveux
• naïfs, jugez si j'ai encouru votre ressenti- »ment, et prenez en pitié une déplorable » chance. En outre, vous me rancunezpour n'a- » voir point déserté l'armée et mes cornettes » afin de me rendre votre époux. M^is exami- » ne:^ ^ ma mignonne , s'il eût été honçrable de
• quitter le sîége sans avoir requis le bon plai- »sir du roi. Mille diverses raisons me solh-
• citaient d'ajourner votre trop douce prô-»
» position , qui en tout autre temps m'eût
• réjoui à en mourir.' Donc pour vous prouver,
• malgré les médisances , que je suis vôtre jus- ■ qu'à la mort et puis après , je vous offre le
• mariage, demain s'il vous plaît me l'accorder.
• Taî grand'peur qu'à présent vous ne me ren- » voyiez aux calendes grecques, ce dont j'aurais
• mortel déplaisir. Oui, ma chère, vous serez * iduthesse de Bellegarde en dépit des jaloux
• et des envieux. Quant au roi , que je chéris et
• respecte quoi qu'il fasse pour m 'affliger ,
• nous le convierons de cesser ses poursuites
• que votre vertu rend vaines et injurieuses.
• Mes justifications et excuses j si bonnes soient- » elles, ne me rassurent guère, car je vous croîs
• grandement colérée à mon égard, mais non
• tant que m'a dit Sa Majesté, dont voici une
• querelle plus injuste que je n'attendais d'un »si bon prince.
« Sitôt après sa revenue de Saint-Quentin ,
i68 MEMOIRES
» (où , m'a dit Chicot , il séjourna pour et avec fvous, tous deux, j'appréhende, sans songer
• à moi, sinon pourTFaire honte à ma déloyauté) »le roi me fit mander; et comme d'aventure 9 j'étais à chasser aux environs du camp, il me ■ parla d ahord fort durement.
» Veiitresainlgrîs! monsiefjr de Bellegarde!
» fit-il frappant du pied à terre, sbmmes-nous » céans pour assiéger la ville de Chartres ou ga- » lanliser les dames de Guise?
n — Sire , répondis-je , on vous a mal instruit,
• sur ma foi! car à cette heure le temps du » passe - port qu'avaient ces belles ligueuses » étant fini , elles ont retrouvé leurs foyers de » Paris.
» — Que ne les avez-vous accompagnées,
• monsieur ? ou plutôt, à votre requête, j'eusse » prolongé le terme du passe-port.
» — Sire, cette parole est dure en votre bou- »che ; car, ce me semble , je n'ai pas tant dé- » mérité à voire service.
1 — Ce que j'en dis, Bellegarde, n'est pas » aussi pour vous chagriner, il s'en faut du tout;
DE GÀBRIELLE D'ESTRÉES. 169
^•noais au contraire je fais un souhait pour le
• bien de votre flamme.
• — Quelle flamme entendez - vous , sire?
» — Il n'est bruit que de votre belle passion
• pour la demoiselle de Guise que ces honnêtes
• ligueurs me veulent fiancer pour que je sois » cocu avant la noce.-
» — Sire, sur-rhonneur! ce bruit est un mé-
• chant «bruit que je nie tant que j'ai de force,
• et vous êtes trop mon ami pour y croire ; car
• dès long-temps j'aime madame Gabrielle d'Es-
• trëes qui sera mon épouse et me donnera de » beaux enfants , s'il plaît à Dieu.
» — Il ne me plaît pas, à moi qui suis votre
• maître, et il ne plaît davantage à Gabrielle,
• qui vous exècre jusqu'à vous reculer à tou- •jours de sa personne.
» — Sire, si c'est raillerie , elle est bien rude, si c'est vérité, elle est plus rude encore.
» — Écoute, Bellegarde mon ami, veux-tu
• pas l'être incessamment?
» — Sur ma vie! sire, je veux garder votre
«amitié jusqu'au monument, et pour vous je
» suis content de mourir.
" — Or donc, mon ami , je te tiens quitte
• d'un tel dévouement et me contente de celle
• qui fut ta maîtresse.
p — Sire, vous ne dites ce que vous pensez »à part vous, qui n'en êtes pas à votre premier » amour : la dame de nos pensées n'est-elle point » plus précieuse un million de. fois que la vie?
» — Monsieur de Bellegarde , je serais de cet
• avis pour les amours de bon accord; mais ,
• vous dis-je, Gabrielle qui s'en va devenir ma
• dame , renonce d'être la vôtre,
» — Sire, vous ne me ravirez pas le seul et
• unique trésor que je n'ai employé à votre
• service, et vous ne commettrez si grosse in- •justice.
• — Vive Dieu ! mon pauvre Bellegarde , tu » ne m'as donné mission de veiller sur ton amie, » et ceci n'est pas mon affaire.
» — Voici à peu près ce que répondftit Caïn » à Dieu qui l'interrogeait quant à soû frère
• J^b^l malem^nt^^tué par lui.
DE GABRIELLE D'ESTREES. 171
» — Monsieur de Bellegarde, c'est trop long- » temps raisonner à ce sujet dont je me lave » les mains. Ce n'est la première ni dernière
• fois qu'une dame changera son ami , soit
• qu'il lui déplaise, soit qu'il ne lui plaise
• plus.
» — Non, sire, Gabrielle n'est pas de ces
• femmes-là; après, cinq ans d'amour non re-
• Troidi ne sont oubliés en un jour.
» — Encore un coup, Bellegarde, je me sou-
• cie moins que rien de vos lamentations , et
• vous persuade par un conseil sage de ne m'en . » point troubler les oreilles.
^ — Sire , je vous requiers de me donner » congé d'aller à Cœuvres.
»« — Ventresaintgris! monsieur, je vous le
• défends, comme aussi décrire à madame Ga-
• brielle, qui fait des cendres de vos lettres.
» — Sire, sire, vous n'aurez pas cœur de me
• tyranniser à ce point.
» — Eh bien! monsieur, allez où il vous
• plaira, écrive? ce que vous voudrez ; mais vous > plitirez dès suites.
9 — Sire , vous tiendrez demain un langage plus digne de vous, et jusque là je ne vous désobéirai le moins du monde.
I — Bellegarde , toute ma vengeance et ton châtiment se borneront à te retirer mon amitié.
» — Sire, vous laissez aux prises Tamitié et l'amour pour voir qui des deux l'emportera. M
» Le roi me parut si sévère et si prévenu contre nos amours, que j'eus peur d'avoir perdu sa confiance; pour comble d'infortune, j'espérais que son bon cœur et son équité viendraient au-dessus de sa fantaisie ; mais au contraire, depuis ce il m'a témoigné plus de froideur et de rancune; ce qui me boute au cœur le vautour de Prométhée. Finablement, l'amour plus puissant que tout le reste, j'ai pris la plume à mes risques et périls pour obtenir réponse favorable de vous qui êtes mon pôle et ma boussole. Je me recommande h vos anciennes bontés, et suis prêt à entrer en un mortel désespoir. Si vous m'aimez en-
• core un peu, me revoilà consolé et bienheu- '
• reux. Mais au cas contraire , ma trop chère
imie, je voudrais jêtre occis et enterré du jour
ique M. de Longu€vilIe et moi pour vos at-
» traits avons croisé nos épées.
• Le vôtre jusques à la vie éternelle.
«Roger, sieur de Bellegarde.»
Cette .lettre fallacieuse et pourtant pleine de tendres serments me toucha, mais non assez pour me faire pardonner une, et peutêtre deux infidélités de Bellegarde. L'amour est chose fragile ; comme verre il se brise , il s'en va plus vite qu'il n'est venu. Donc ces beaux discours de l'oreille ne m'arrivèrent au cœur, et je m'obstinai à ne point épouser Bellegarde qui m'en priait. J'ai repensé souvent que sa vue aurait fait plus que sa lettre. Or, de toutes parts, c'était k qui nuirait à Bellegarde au profit du roi. Rousse me détaillait nombre de galanteries que sondit maître entretenait à mon insu;. la Rousse me déixonfibrait les innumérables avantages dérivant de l'amour d'un roi^ tels que dignités, richesse, puissance et
considération ; madame deBrancaà, qui tout bas enrageait d'envie^ exaltait sans cesse les vertus et qualités de Henri; Péiinet observait les étoiles, les constellations, les lignes de ma main, le vol des oiseaux, le pétillement de la flamme du foyer , Tordre et symétrie des portraits de mes aïeux; que sais-je enfin ! et partout il voyait distinctement que j'étais prédestinée à une haute fortune.
« Ouî-dà! mon mignon, lui disais-je, nombrez, s'il est possible, les maîtresses qu'a eues le roi , tant duchesses que meunières , et voyez combien sont devenues reines de France, par la grâce de Dieu et du roi.
' » — Madame, reprit Périnet sans se déconcerter , voïlà pourquoi la chance est toute à votre honneur ; car nulle ne vous disputera la place.
» — Exdepté la reine Marguerite , qui fait grand cas de la royauté, sinon de sofi'marî.
» — Mahom ! dans son châleau d*tlssbn en Auvergne, elle ne songe qu'à se bien divertir avec ses amants; car vien-draitla fintlii monde, qu elle ne jeinerait du dernier homBfié.
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 175 I — Ëst-il écrit au registre des destinées que le roi son époux , la doit répudier ?
» — Il n'attend pour cela qu'un pape de ses anus. »
Enfin j'étais comme un nageur tpurraenté par des courants contraires; je ne savais quel parti prendre ou quitter, et jusque là je ne haïssais pas Bellegarde , et non plus aimais le roi. Toutefois je n'ai point persévéré en mon amour pour le premier aussi long-temps qu'Henri m*en a fait reproche, et depuis Taraitié seule rpént s'est établie entre nous d'une façon ri solide qu'elle dure encore.
Les lettres du roi se succédant sans relâche battaient en brèche ma fermeté au point d'ouvrir un passage à la flèche d*amour. Le cœur d'une femme est quasi une place plus ou moins fortifiée^ comme aussi plus ou moins attaquée et défendue. J'omets de rapporter mille lettres de la main d'Henri, à cause que toutes répètent la même antienne, à- savoir :« Je voi^ aime, aimerai, et vous baise plus de dix mjlr lions de fois. » J'avoue que je sentais un bien
vif plaisir à recevoir, lire et relire ces messages d'amour auxquels je répondais du même style galant, ce qui charmait Je roi et désolait Bellegarde, à qui Sa Majesté faisait la montre de ses trophées et victoires pour le décourager de m'ainfer. Je demeurai donc jusqu'à la fin d'avril sans voir Henri, qui, en ses lettres, se désespérait de Téternilé du siège de Chartres qu'il voulait lever sans cesse ; mais je le suppliais de n'eip rien faire. Ci-après je dirai en bref le mauvais état des affaires du roi persécuté par le pape Grégoire XIV plus qu'il ne fut par Sixte V; ce qui lui faisait dire à son bouffon, le procureur La Regnardière : « Je commence à m'apercevoir que je sui^ excommunié en celte vie et damné dans l'autre, car mon procureur ne me donne plus à rire ; je veux changer mon fou, et si prendrai le pape.» Devers les derniers joui s d'avril je tremblais qu'il ne fût arrivé du mal au roi, faute de recevoir de ses lettres, lorsque vint à Cœuvres 4kn grand triomphe ma taule de Sourdis, pimpante et magnifique comme la reine Sémiï'a-
DE GABRIÈLLE D'ESTRÉES. 177 mis. Elle m'accola et me baisa si fort impétueusement , que je soupçonnai la dame d avoir quelque souci récent, tel que l'abandon de son chancelier.
I c Ma chère belle , vous m'avez délaissée et
privée de votre vue, dit-elle avec de beaux semblants de tendresse.
1 — Et le roi, répondis-je, est-il en bonne santé?
• — Vraiment! il s'est donc arrêté en route, \ qu'il ne m'a point devancée ?
i » — Contez-moi des nouvellesd'où vous venez?
r » — -Sa Majesté, ma fille , n'a laissé passer
une journée sans vous écrire, et vous êtes de tout mieux instruite que je ne suis moi-même.
» -^ Il n'en est rien, je vous jure, et depuis une semaine en çà je n'ai eu ni lettre ni message.
» — Le fait veut être édairci et le sera. En attendant je vous dis que mon mari, M. d'Escoubleau , est fait gouverneur de Chartres.
» — La ville est-elle prise ? Sans mes bons avis le roi eût quitté le siège.
» — Bien lui en a réussi de ne s'opposer point 2. 12
aiix plans de M. de Cheverny ; M. de Châtillpu, digne fils de ramiral Coligny , par l'invention d'un pont de bois couvert pour donner J['a$saut, a forcé ceux du dedans à parlementer.
» — Et potre oncle de La Bourdaisière ?
» — Les prières de sa nièce, madame Claudine de Beauvilliers (1), abbesse de Montmartre, Tojit protégé non moins que les vôtres et les miennes. Il a rendu la ville aux plus honorables conditions , |;râce à l'indulgence du roi qui souhaitait le jeter en son parti ; mais votre oncle veut persister dans la Ligue jusqu'à ce que le Béarnais ait abjuré,
» — M. de La Bourdaisière est homme d'honneur et tiendra sa parole dès que Sa Majesté se fera catholique et sujette du pape.
(1) n y a indubitablement une erreur dans le maou^cit.
L'abbesse de Montmartre y est nommée Claudine de Beauvilliers»
quoique les historiens la nomment Marie ; mais celle-ci avait une
^£UF du nom de Glaur^iae et abbesse de Pont-aux-Dames, et que Ton
confond souvent avec elle parceque toutes deu\ furent maîtresses de
Henri IV. Beaucoup d'auteurs contemporains, entre autres Bassom-
pierre^ ont eommis la même faute. M. Dulaure, dans son Histoire de
Paris, n'a fait qu'une seule personne de Marie et de Claudine, ds r«ii-
«ienne famille de Beauvillier^.
Note de /éditeur.
DE GABRÏÊLLE D'ËSTRÉES. 17^
».^N'y comptez, point , ma fille, à moins que vous n'ayez ce pouvoir que n'ont eu ses . plus affidés serviteurs ; encore faut-il qu'il se garde, pour cause, de mécontenter ses gentilshommes prolestants, qui se tourneraient contre lui comme font les catholiques
» — Hé bien , madame, comment aboutira la Ligue? car moi-même je ne saurais me décider d'aimer un héi*étique.
» — Bon , .petite, un hérétique ressemble à un autre homme si bon chrétien qu'il soit, et souvent en vaut deux. »
Voilà qu'à ce coup parurent à Cœuvres des nouveau-venus sur qui je ne comptais guère, M. mon père et M. le duc de Longueville, gouverneur de Picardie , ensemble ma sœur Diane et mon frère François- Annibal. Quant à mon frère aîné, il faisait la guerre en Champagne sous M. de Nevers; quant à ma sœur Françoise, elle avait rejoint madame Babou à Issoire en Auvergne, où M. Yves d'Alègre était gouverneur. J'embrassai M. d'Estrées fort tendrement, et m'en abstins à l'égard de M. de Longueville ,
i8o MEMOIRES
qui eût souhaité être mon père pour goûter de mes baisers. Je baisai pareillement Diane , qui me sembla flétrie , et mon frère , qui avait la mine rubiconde d'un prélat. /
« Le belle Gabrielle, me dit mon père, je te recommande de bien fêter mon chef et seigneur, M. de Longueville, qui se réjouit de te connaître. Par ma patronne la déesse Astrée ! je te retrouve autre que je ne t'ai laissée , plus charmante et mieux parée.
» — En effet , ajouta M. de Longueville , madame votre fille est une merveille à voir comme à entendre.
» ^ Monseigneur, répondis-je, il me souvient vous avoir rencontré à la cour.
» — Si je l'avais pu oublier , fit-il , je serais indigne de me remontrer à vos regards.
» — Ma chère Diane , dis-je pour quitter ce propos , sortez-vous pas d'être malade , que je vous vois si blême et morose?
» — Ma très chère sœur, dit-elle en rougissant, j'ai fait bon voyage et bon séjour à Rethel, chez madame la duchesse de Nevers; il est
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. i8i
vrai que je n'avais point un roi de France à mon char.
» — Ouî-dà ! reprit M. d*Estrées , on me rabat les oreilles de ces billevesées qui touchent à rhonneur d'une fille de noble maison.
> — M. d'Estrées , repartit madame de Sourdis, priez Dieu soir et matin pour que Gabrielle ne soit pas plus mal partagée !
» — Foin ! madame ma belle-sœur , poursuivit mon^ père, ces mauvaises pensées conviendraient en tout à madame Babou, qui fut ma femme, dont j'ai vergogne.
»• — Mon cher père, dis-je en souriant , je ne ferai rien qui vous doive déshonorer.'
» — Une femme, m'est avis, peut prendre des amants, et non pas une fille; ainsi je te baille toute licence et liberté quand tu seras madame de Bellegarde.
» — Entre cette qualité et un couvent , je ne balancerais point.
» — Je sais les griefs que tu as ou crois avoir contre M. le grand-écuyer , qui pour sa part s'afflige des soins que le roi daigne te rendre.
iS2 MEMOIRES
Je suis venu accommoder ce petit difféi^end et te marier à ton fiancé.
» — Non, vous dis-je, monsieur d'Estré es j'ai rompu ouvertement avec M. de Beilegarde , et j'épouserais plutôt que lui un des sept péchés mortels.
» — Monsieur, s'écria madame de Sourdis , le roi dans sa main droite a plus de valeur que M. le grand'écuyer en toute sa personne*
» — Je suis de l'opinion de madame, obtempéra M. de Longueville, et mieux vaut être servante de Sa Majesté que dame de Bellegarde.
» — Par la crosse que ma pron^is Périnet! dit mon frère , notre sœur Gabrielle est fiage et prudente; on ne risque rien à s en rapporter à elle de ce qui la regarde , et je pense que les bâtards de Sa Majesté seraient de meilleure naissance que les fils légitimes de M.. de Bellegarde.
> — Pour Dieu I interrompis- je toute rouge, vous allez en paroles plus vite que moi en besogne. »
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. i85 Je vis bien à lair de mon père qu'il était requis par M. de Bellegarde pour me détacher du roi, et qu'il s'employait à ce mariage, non parcequ'il en faisait grand cas , mais d'autant qu'il avait donné parole ; ce qui dans la maison d'Estrées est chose sacrée et inviolable. Voyant M. de Longueville son hôte et les dames deviser de choses et d'autres , il me fit signe de le suivre en un cabinet retiré où étaient ses chartes , ses archives et généalogies , et les parchemins de sa famille. Je connaissais trop bien la parfaite bonté de M. d'Estrées pour craindre quelque éclat, et je me renfermai avec lui en ce sanctuaire comme s'il se fût agi de confession.
• Gabrielle, dit-il , je n'ai pas accoutumé de gêner et martyriser le monde, surtout mçs enfants, et toi que je mets au-dessus de tous ; mais aussi lorsque ma parole est donnée et engagée, je me force à la tenir quoiqu'il m'en coûte. » — En affaire de mariage, monsieur, repartis-je, il importe avant tout que je donne mon consentement.
i84 MEMOIRES
» — Sans aucun doute , chère Gabrielle , s'il dépendait de ma volonté que ma promesse fut nulle et annihilée.
» — D'où vient que l'autre an vous me dites de ne me point contraindre eu égard à 1 alliance avec M. de Bellegarde ?
>» — C'était manière de t'éprouver, car je voyais clairement ton amour , et m'y fiais autant qu'au sien.
» — En conscience, monsieur, pourquoi et comment de votre chef avez -vous trafiqué de ma main avec quelqu'un que je ne saurais qu'abhorrer ? Mais vous comptez sans votre hôte , et je deviendrai la femme de votre dernier goujat d'armée plutôt que de M. le grand-écuyer.
• — Par saint Antoine de Cœuvres ! je ferai bien voir qui de nous deux est maître, et si j'aurai ^igné votre contrat pour être accusé d'imposture et de foi mentie.
» — De quel contrat parlez - vous ? monseigneur et père.
» — Bu vôtre avec M. de Bellegarde , scellé
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. i85
des sceaux de l'État et paraphé par le roi Henri troisième.
» — Saints anges ! quel piège du démon estce là pour me perdre et abîmer ? •
M. d'Estrées avait sorti d'un portefeuille un parchemin écrit qu'il me montra sans dire mot; mais à peine j'avais lu l'acte de mes fiançailles avec Bellegarde, auquel il ne manquait rien, hors mon seing et approbation , je me sentis choit* à terre, et de mes yeux mi clos saillirent deux fontaines de larmes, avec un gros bruit de plaintes 'et de sanglots : « Ma fille chérie , disait M. d'Estrées , cesse de te pâmer ainsi ; j'aime mieux encore être dit faussaire et déloyal que de te voir éfh si dolent état. Çà, petite, essuie ces larmes, et qu'il n'en soit plus parlé. Dieu me sauve de jamais te causer quelque peine! Çà, calme ces soupirs et reviens à la compagnie. Je* m'indigne contre Bellegarde qui te fait ces ennuis. » Ce disant ce bon père me baisait avec cent petits noms fofts tendres; de sorte que, le cœur encore gros, je lui demandai l'origine de ce
Zàil^I >3r CT ire tir ia 3Î -e^tê le ooJuîsit à
fc.o.s. c'-i 5e n: worr belle fr:»: es Lîqï3e!ic Xm daiiSA& coe mi^res^y^e arec 3L cie EkiJesarde, (V'gul^ et €95ué àes-îIiLI^fneDt à tji. Le lend^nr-Aa de ce Lâî eu ies a;>r-^odi&seiiiaits
te furent Lieo aLqu:5« îe fîis mandé en b chambre du rot encore an ht, Belle«[arde y présent.
« D*£strées, dît Sa Majesté ôlant ses gannts parfiHRés, par la messe! ta fille Gabrielle est
DE GABRÏELLE D'ESTRÉES. 187
un miracle pour les talents comme pour la beauté.
» — Sire, repartis-je, fille sage est toujours belle; mais belle n'est pas toujours sage.
» — Tous mes gentilshommes et moi sommes émerveillés de sa personne, et par mon Créateur! j'ai cette nuit conspiré avec Béllegarde pour la pourvoir.
» — Sire , observez qu'elle est encore trop jeune et nubile à peine; d'ailleurs je n'entends pas qu'elle soit mariée de préférence à ses aînées.
* -— Aussi , vive Dieu! nous ne la marierons demain ; mais d'avance nous traiterons s'il vous plaît du mari et de la dot.
» -**Sire, vos désirs sont les miens; mais * qu'adviendt*ait-*il si Gabrielle ne s'accommode de réponx ?
» — Par l'Incarnation 1 elle serait donc plus difficile que moi qui m'en contente? c'est M. de Béllegarde , mon grand-écuyer et favori.
» — Monsieur le Grand , je m'honore de r^liance entre deux maisons aussi nobles et
i88 MEMOIRES
anciennes que sont la vôtre et la mienne ; mais
si m'en croyez, le fruit n'est pas mûr encore à
cueillir.
» — Monsieur d'Estrées, se récria-t-il pour me rendre content et plaire au roi, dressons un écrit par quoi dans six années environ vous me déclarez votre^ gendre.
» — Six années ? mon cher Roger, interrompit Sa Majesté, c'est bien peu pour une amitié comme la nôtre!
• — Sire, répondit-il, ce terme est plus éloigné que vous ne pensez.
» — Sainte Vierge! dressons le contrat dont j'ai hâte de n'avoir plus le souci. »
tBellegarde n'avait perdu de temps, caria 'pancarte était d'avance préparée, et le roi dit : « Mon petit Saint-Larry , je signe à ton contrat pour empêcher les sorciers de te nouer l'aiguillette au jour de tes noces. • J'en ai honte maintenant , j'accédai à toutes les idées du roi, qui paya mon obéissance |d'un, grand merci, quand tout fut fait.
« Sire, osai -je dire, il en arrivera ce qui
pourra, et je souhaite que ma fille obéisse à son p^re de plein gré comme je fais à Votre Majesté.
» — Mademoiselle d'Estrées, repartit Bellegarde, m'a pendant la danse assuré qu'elle m*aimait volontiers » et défait je le crois.
» — Diable! je le crois aisément, mon cher Roger, se récria Sa Majesté.
» — Malgré cette espérance, dis-je^ en cas que par ensuite la demoiselle ma fiUe'se refuse opiniâtrement audit mariage , quelque honorable qu'il soit , je me fie à l'honneur de M. de Bellegarde pour me dégager de ma parole.
» — Ainsi ferez-vous à mon égard , fit M. de Bellegarde , me proposant l'accolade, que j'acceptai.'
» — Enfin je requiers le secret de tout ceci jusqu'au temps fixé par ce parchemin, où je fais mon affaire de tout découvrir à la fiancée. »
» Depuis lors le roi me rangea parmi ses plus féaux amis; et si j'eusse sollicité ses faveurs, je serais maintenant par sa générosité plus riche et plus puissant. Bellegarde ne m'a reparlé que
igo MEMOIRES
récemment diidit contrat, qui fut fait double entre lui et moi. L'air dont il fit valoir ses droits, fondés sur ma bonne foi , mè donne à comprendre qu'il n'est pas d'humeur à s'en dessaisir.
» — Vraiment, m'écriai-je, M. deBellegarde, qui se pique d'honneur, j'imagine, voudrait profiter de ma fâcheuse position ?
» — Par saint Valieu! qu'il se hasarde à t'épouser contre ton vouloir, je n'attendrai point le lendemain des noces pour lui montrer que ma vieille main est plus ferme que la sienne à te* nir une épée.
» — Non , je ne le veux point penser. Bellegarde se retirera en vous dégageant de votre promesse.
» — Il ma fait entendre qu'au fond tu le préférais au roi , et que tu te vois trop contente de lepouser.
j, — Voilà un outrecuidé muguet ! mais notre sire va d'une menace ruer bas cet or-*
gueil.
» «. Avise au plus expédient, ma belle Gâ*
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 191 brielle ; car je suis mort sans faute si l'on peut dire que j'ai omis de tenir ma parole. «
De prime-saut je pensai à une entrevue avec Bellegarde, où, de vive voix, je l'eusse poussé à se démettre de ses prétentions , ce qui me semblait inévitable, à temps qu'il fût certain de n'être pas aimé. Mais venant à me souvenir que Henri m'avait pareillement liée d'un ser- . ment qui me défendait de voir Bellcgarde visà-vis, même de lui parler un peu, néanmoins je tranquillisai l'honneur inquiet de M. d'Estrées, qui me dit sans colère :
« On fait grand bruit, ma Gabrielle, de l'amitié que te porte Sa Majesté, et les grandes caresses qu'il m'a faites ne sont qu'à cause de , toi.
» — De vrai , le roi est assez bon pour me traiter au-delà de mes petits mérites.
» — Saint Antoine de Cœuvres! garde-toi de ses honnêtetés qui tendent à le faire pécher ; et le roi, pour qui d'ailleurs j'épuiserais le sang de mes veines, est redoutable aux filles et aux femmes.
iga MEMOIRES
3 — Monsieur mon père, je vous dis en con* fidence que le roi m'aime tant qu'on peut ai« mer.
» — C'est dire que de ton côté tu ne Faimes moins ! Petite insensée , le pas est dangereux , et je serais un mauvais guide.
» — Vous plaît-il que Sa Majesté soit mon ami et serviteur en particulier et en public ?
» — Ce me déplairait moins si vous fussiez mariée ; car votre mari et non pas moi saurait qu'y faire.
» — Vous m'avez d'enfance laissé une entière liberté ^ont je n'ai point mal usé et m'en félicite. Mais dites, si le cas échoit que le roi me voulût prendre pour femme?
» -^Petite, il te promettra mieux encore pour surmonter ta résistance; mais tu ne seras que leurrée. Au demeurant , pour élire un aVni, le roi me semble préférable à^^tous , d'autant qu'il ne nuit point à bonne renommée. »
Après une râtelée ^e propos tels ou à peu .près, M. d'Estrées, tout glorieux, me montra une belle pièce de vers composés par M. Claude
DE GABRÎÊÉLÈ Ô'ESTRÉES. ii^
Ctornièr 'pôùt célébrer sa pàtrbHiié'^-Astfée , déesse païenSè.* '
«Voyez ci! dit-il; la pucelle Astrée, dé feqùèlle descend la frfmillë d'Estfées,^ rêtîidnta dedans le ciel pour ce qnfé tes bomtnés étkiëlrft trop mébkànts'.
' •> ~ Elle occupe encore' Sa'plâcé^ du zôdiâtjïie, et fait le signe de la Vierge, sous lequel jiéTSiife née.'"* • • ' ' > - ' î î -■-
» ~'Aie plutôt confiante ail si^'edë*fe
croix!» ' • ■ 5 "^ .' «M.^ -^ ...:;-;J::^i.--
Le roi n^avait pas permis que Toii WànnàH" çàt son 'arrivée à Cceùvrés. •îëKotûbaî en ' un prodigieux ébahissement de me seilti^ act^oler et baiser p'dx^ lui à la descente dés montées, t saint Antoine, s'écria^tll.d'ÊStrèes ; sire ! ' » — Vive Dieû! refiartitle roi d'un ton aigre, avez-Tous bien,monsiear,'fâitlè prêche à itia-
demoiselle' votre' fille ?'Èst-ellé de Votre fait apprivoisée à l'hymen de Bellegarde ?
» — ^irè, réprit mbnsieùi' mbri père, on ne
dit tout ce qu'on pense, ' on' ne feiit tout ce
quon veut.
\9A . .: MSaïQi»?*
de Bellegarde , je n'ai pas TçaTλ ni I9 ^tir
^ m Oui , vrai , pqarraiTît le ?ai ; ^r je m'y .9{ipQ4e de toutf mon autorité.
9 — Â ce, je répondrai comme ^m If Fatçi^tje : Votre volonté açit; ^it/ç m toutes çbpsiçs,
• — Un bon conseil, messieurs et mesdain^, ^eif^an^^JI^uri. Quel châUpifOt epcourt un gentilhomme qui se serait saisi des lettre^ de ^oifprîuce?
» rr ^vw quçll« wrt^ de jlettrç? ? reff^^r^^
•—Lettres d'apï.ourt repsirtit Ip rpî ; Içttcçs plus préçieusesk cj^ie des dépêches d'État^
ir-Savoir« dit M. de. LQpgjueville^ ijuel îny^xè% Ta mû ^ ce faire ? '
, »— l,'»mour, pw|-4tre? fi$*ie, mf dçut^t du cas.
» —N'importe, dit le roi, il y a crin]^ de lèscipajesté , trahison patente et ^v^rée,
-^Sans doute, répondit Périnet^ l^^rpti ou
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 19& Benys de Syracuse auraient puni de mort of péché véniel ; mais Votre Majesté se Teogcra en disant de bouche ce qqe contenaient les lettres.
» — Je n'ouvrirais un meilleur avis , ajoutiuk je, c'est de la jurisprudence amoureuse*
» — Suffît! dit le roi tout haut; et bas à mon oreille: Mignonne, ce serpent de BeUegard^ mt forcera de jouer le tyran. .,
» — le vous en défie , repris*je du méave lan ; ce n'est point à vous d*étre jaloux de lui. »
Henri conçut des craintes, ^u sujet; d^ M. de Loogueville, qui avait dedans lame u^ feu caché depuis qu'il me vit unQ première fois.
M. de Longueville n'était pas mal fait ni d^$at>, gréable à voir, il tirait bon parti de ses qualités natnrellfs, et parlait si bien qu'on se lassait; moins de l'écouter qqe lui de parler. Ce prince avait mené de nombreuses galanteries , e^ nopvellement avec madame d'IIumières à Mantes.
Je confesse avoir quelquefois pris plaisir à Ten* tendre , et de fait il savait l'art de flatter les dames. Je dirai autre part les correspondances
que nous avoos eues un temps, lui pour me toucher par son grand amour ; moi pour le dissuader de son .projet , qui n'était qu'à ma perte. Lors de sa visite a Cœuvres , qui jie fut que de trois jours, il commença ses soupirs, dont Henri me délivra, l'envoyant en expédition le plus loin possible. «Cary me dit-il , Longueville est de la natiu*e des écrevisses , en amour, il semble reculer et n'avance que mieux. Madame d'Humières l'accuse de jeter des sorts aux dames. Amour, pour vrai , est un habile sorier et le plus habile.»
Le l'oi logeait à Compiègne pour l'apparence, et passait à Gœuvrefe tout le jour et pas la nuit ; ce dont il enrageait. M. d'Estrées, qui devinait seS desseins , avait les yeux ouverts et vigilants; Henri ne pouvant endormir cet argus, avisa de l'éloigner comme il avait feii de M. de Longueville, mais plus honnêtement.
« Monsieur d'Estrées, dit-il , je m'ébahis que vous n'ayez point de gouvernement.
• » — Sire , répondit mon père , la faute en est à ceux qui ne m'en ont donné un.
DE GABRIELLE D'ESTREES. 197
» — Il faut que vous manquiesi^ de lauguepçur demander?
» —Sire, je préfère ne vous importuner à Tinstar de MM. de Rosny , qui ont toujours une demande pendue au bec, et pour un refus»
comme Achille , se retirent en leur tente.
» — ^Monsieur d'Estrées, j'ai fait l'aumône à tous ces quêteurs ; mais dites quel gouvernement vous plairait davantage ?
» — Sire^ pourvu qu'il soit peu distant de mes terres de Oeuvres et de Valieu ! »
Ce n'était pas l'idée du rbi , qui du mécontentement de se voir contrarié 9 s'en alla le lendemain à Mantes. La cause principale fut sa déconvenue pour la prise de la Fère, que M. le marquis de Ménelay, gouverneur pour la Ligue, devait lui remettre entre les mains , lequel fut assassiné au sortir de l'église , par Colas , lieutenant de M. de Mavenne, intéressé à conserver cette place sur l'Oise. M. mon père ne s'offensait pas que le roi m'écrivît si amoureusement qu'il lui plût, car à son avis les lettres n'engrossent point une fille. J'ai peine à m'expliquer la con-
igS MEMOIRES
duîte que tint M. d'Estrées , jnsqu'alors assez peu curieux de mes façons d'agir, puisque, comme j'ai dit , en la compagnie de Périnet , j'aurais été en pèlerinage à Rome, que monsieur mon père eût dit , selon son proverbe , qui manque à ceux de Salomon : « Pierre qui roule n'amasse pas mousse. f> Eh bien ! depuis qu'il eut reconnu le point où en était l'amour du , roi avec moi, sa très obéissante et fidèle servante, il se montra très attentif à ma vertu et plus que moi-même ; cela dura jusqu'à ce que Bellegarde lui eut rendu sa parole. Ije pauvre Henri pâtit en silence dëtre éclairé en toutes ses actions et démarches. Madame de Sourdis, qui se souvenait de la négligence de M. d'Estrées à l'égard de madame ilotre mère, raillait souvent de cette sorte: «On croirait, à vous voir si exact gardiea de Gabriel le, quant à sa chasteté, que vous avez peur d'y perdre quelque chose! laissez l'eau aller à la rivière » Je m'ennuyais de l'absence du roi, laquelle devait durer, puisqu'il irait à Dieppe prendre un secours de citîq centà Anglais. Me trouvant de loisir , je
DE GÀBRIELLE D'ËSTRÉES. 199
pensais à Bellegarde» à feu M. d^Aumale^ à Zamet, et puis à Henri ; ce qui m'agréait davantage. Sur ces entrefaites vint au château de Gsuvres un singulier envoyé de Sa Majesté.
Maître Guillaume. — Son portrait. —- Son habillement. — Lettre da roi. — Recommandation du porteur. — Prise de Louviers. — Le capitaine Marin. — Vengeance d'honneur. — Henri IV à la chaese.
— Le pillage et M. de Rosny. — Un coup de hallebarde. — L'apothicaire en belle humeur. — Les drogues. — Abdication de la seringue. — Condamnation des hallebardes. — Le fou du roi. — Affaires politiques et religieuses. — Le pape Grégoire XIV. — Les rois de la Ligue. — Les baise-maîns. — Bon sens de maître Guil« laume. -* Le rire ; le mariage ; les proverbes. — La farce de Vuvœat Patelin, — L'ambition d*un bouffon. — Orades des fous. — L*un part et Vautre arrive. — Propos d'amants. —'Rendre-tout le monde content. — Maître Alibour et Taccouchée. — Les importuns. — Siège de Noyon. — Un souvenir pour Bellegarde. — B(. d'Eslrées fait gouverneur de Noyon. — Le Maheutre amoureux. — C'est un mystère. — Lettre d'un père prudent. — 11 faut partir. — La fille obéissante. — Encore le Maheutre. — Paroles consolantes. — Paris en fête. — L'épreuve de l'amour.— Zamet f t ses écus. — Le nom de Guise. — M. de Bassompierre. — Mademoiselle d'£ntra- • gués. — M. de Guise. — Récit de son évasion du château de Tours. — Un avis de la sainte Vierge. — Projet de fuite. — Les courses.
— Basanes. —Les pommes d'Atalanle. — Alerte ! — Gomment on
sort de prison. —La bague de M. de Fayolles. — Vengeance de
Bussy-Leclerc. — Faction des sRze.— Conseil des Dix. — Sourdes
menées.— Le président Brisson. — Hommage à sa mémoire. — La
veille de sa mort*-* Les cabochiens et les Seize. — Le père Blonde!'
DE GABRIELLE D'ESTREES. 201
— Mauvais présages. — Le soldat Lévêque et l'abbé de Sainte-6enevièTe.— ATeuglementtuneste.— Le rendez-yous. — Mort du président Brisson. — Les gueux.— :Les juges et les Tolcurs.-* Zamet au petit Gbâtelet. — La chambre du conseil. — ^Les Seize et le bourreau. — Les pendus.— Ayarice de Bussy-Leclcrc. — Le conseiller Tardif. — Pendaison. — Rançon de Zamet.— Gabrielle se vésout à quitter Paris.— /(manfe.— Le fauteuil du roi.*^La place de Grève.— Cortège nocturne. — Gabrielle évanouie. — Présence d'esprit de Périnet. — Les cadavres et les écriteauz.— Prophéties. — Exorde pour la défaite d'une femme.— L'assassinat du président Brisson vengé.- Lespen* dèurs pendus.
Ce messager était de petite taille ramassée , malbâtj, à savoir une bosse ésopienne dessus l'épaule , et un ventre tombant sur ses cuisses ; de sorte qu'en marchant il avait l'air de porter des fardeaux derrière et devant. Il avait le visage joyeux et souriant, des yeux fixes et hébétés, les lèvres entrouvertes et montrant les dents; le menton pointu et les joues comme sMl eût les mâchoires occupées et la bouche pleine; ensuite , soit qu'il parlât , soît qu'il se tut , il remuait les badigoines ainsi qu'on fait en mangeant. Ce personnage, dont les mains, pareilles aux pattes d'un singe, traînaient quasi à terre :
était vêtu ainsi que les fous du temps de François !•• : les habits verts et rouges, à la mode des perroquets; la collerette à six rangs, le chaperon blaqc aux armes du roi; et partout, soit aux pieds, soit aux bras, soit à sa marotte, des grelots au son argenlîn; de sorte qu'au moindre mouvement qu'il fît , c'était un bruit de clochettes à s'entendre d'une lieue. « Madame, dit- il, le roi mon maître, comme aussi de tous les fous de son royaume, c'en est la miijeure partie; le roi m 'e nvoie devers vous aux fins de me recommander à votre gracieuseté , et de vous rendre cette lettre meilleure à prendre qu'un clystcre. »
Je fus surprise et offensée de ces libres pa-
rôles malséantes et malsonnantes; toutefois, sans mot dire «j'ouvris la lettre plus longue que le roi n'avait accoutumé. Elle n'aura pas mauvais air ici.
Moif CHER ccmvK ,
« Je sais que le Maheutre n'a pas l'heur de vous plaire et m'abstiens de vous l'envoyer ,
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 2o3 «bien que de meilleur serviteur qu'il est, je
• n'en ai pas , voire parmi mes gentilshommes.
• Donc, pour en tenir lieu, j'ai fait choix du » plus gentil bouffon dont la tête fasse le moule
• d'un bonnet à grelots. Caillette, Triboulet, » Ortîs , Engoulevent , maître la Regnardière ,
• ne 'sont rien auprès de maître Guillaume,
• qui a un sens exquis, une langue fine et mor-
• dante, et , ce me semble, Tenvie de vous être
• agréable non moins qu'à moi. Il vous dira et
• réitérera que je me porte ni plus ni moins
• bien, -et que je vous aime à toute heure du •jour. J'espère qu'il en est de même quant à » vous , et que vous avez dç votre cœur effacé le ^ nom de Roger pour y inscrire celui de Henri ,
• Votre Bellegarde est plus que consolé avec
• sa demoiselle de Guise, qui le vient visiter à » Villepreux, où est présentement l'armée. Maïs » c'est déjà trop pour vous et moi que de vous
• remettre en idée M. mon grand-écuyer, que » de cette façon je ne ferai pas duc et pair (i),
( 1 ) Ce passage bous a élé un trai t de lumière pour corri^r uoe grosse errear à laqtteUe nook n'avions pas songé. En plusieurs endroits des
ao4 MEMOIRES
> ainsi que le feu roi Henri lui promettait pour » l'amuser. Je veux vous conter une belle prise » que j*aî faite quasi sans y songer ; j'enrage » que Louviers , près Rouen , soit un gouvër- 1 nement qui ne sied point à M. d'Estrées.
• Un de mes capitaines, nommé Marin^ fut
• maltraité par M. du RoUet , gouvcmeut du » Pont-de-l'Arche , à qui, en guise d'adieu, il dit » ceci ou approchant : «Monsieur, votre injustice
• est grande; et je vous prouverai de quelque «bonne manière que si la Ligue avait des es- » pions tels que moi , Sa Majesté serait demain
Mémoires nous avons mis duc de Bellegarde, par suite d'une Tausse interprétation du manuscrit, m souvent on lit en abrégé S. de Bellegarde. Cette S« qui veut tleur, nous l'avons prise pour un D, et naturellement nous avons fait M. de Bellegardc di* et pair vingt ans plus tôt qu*il ne Ta été. Les abréviations si fréquentes dans les anciens manuscrits exposent à de plus lourdes bévues, témoin toutes les chro- * niques publiées par M. Bucbon, dans lesquelles on rencontre jusqu'à des pages entières transposées et des passages inintelligibles. L'abbé de Longuerue, dans sa Description historique et géographique de la France ancienne et moderne ^ dit que la ville de Seure sur la Saône étant venue au pouvoir de Roger de Bellegarde, grand-écuyer de France» il la fit nommer Bellegarde , et elle fut ensuite érigée en duché - pairie par Louis XIII (en 1690).
Nifiê dé euOlmr.
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. ao5 » à Paris dedans son Louvre. » Là-dessus Marin
> courut le pays faisant métier de porte-balle ,
• et s'allant approvisionner de draps en la ville » de Louviers , où il connaissait un homme de
• métier, et un prêtre, lequel du haut du doucher nuit et jour veillait pour signaler les i arrivants par la campagne , et les annonçait )* d'un son de cloche. Marin promit de par le roi » quelques dix mille écus et débaucha ces gens, » de sorte qu'il vint dire à du RoUet : « Demain » au coup de midi faites une embuscade de cent » chevaux, tandis que j'aviserai à vous livrer les » portes de Louviers. « Du Rollet ne voulut le
• croire qu'à bonne enseigne et preuves en
• main. M. de Biron fut pareillement averti , et » la chose alla de bien en mieux. Rosny, l'un
• des meneurs, me cela tout, disant que j'avais
• la main malheurée, et par quelque impru-
• dence j'empêcherais que la surprise réussît.
• Donc j'étais à chasser non loin de là avec
• Chicot et quelques autres, quand le bruit des » arquebusades me fit pousser devers Lou-
• viers où j'entrai seul avec Chicot, les portes
2o6 MEMOIRES
» ouvertes et sans gardes , les rues désertes et
» maisons fermées. Vinrent à ma rencontre un
• gros de cavaliers avec l'écharpe noire comme » s'ils fussent ligueurs : « Sire, me cria l'un deux, » la ville vous est rendue ou à peu près.» C'était » Marin, avec de bons royalistes, lesquels avaient
• fait le coup. J'arrivai sur la place du Marché, » où ligueurs et bourgeois soutenaient le cora- »bat fort hardiment, et le soutinrent jusqu'à
• la mort du plus grand nombre. Nos gens, la «plupart lansquenets, se ruèrent au pillage; et » M. de Rosny y encourageant ses domestiques » après la curée :
« Rosny, dis-je,mes pauvres sujets seront » ruinés et mon cœur s'en fend.
» — Sire, répondit Rosny, que si vous ar- »rétez le lansquenet au sac d'une ville, vous en serez pillé vous-même.
• — Sus donc! mon ami. Mais veillez à ce
• que l'on ne force pas les femmes. •
» A cette discipline j'avais l'œil et la main, »et j'errais par les rues. Je vis un soldat qui 9 saccageait une boutiaue.donner de la hampe
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 207 de sa hallebarde de$:iu$ le chef d'un marchand, qui du coup chut le nez en terre, tout raidje,etse relevant debout, commença de rire à ventre déboutondé. • Maître Guillaimic est en belle humeur! » dirent plusieurs passants, lie petit homme, laid et difforme^ ainsi que vous le témoignera son aspect , au lieu d être assommé bel et bien, entra en folie, et dégoisa si gentiment , aue je m^arrétai à Técouter. Il vint en chantant à sa boutique , pillée par ce brutal de soldat, et lui jeta par la face certaine pogdre dont l'autre élernua que c'était bénédiction. Après quoi, se croyant vengé, il déménagea ses vases , mortiers , fîoles , drogues et^oute l'apothicairerie dessus le pavé, criant comme fuit un crieur-priseur public : « Ligueurs et royalistes! qui êtes malades, venez ci, venez là , que je voi^s baille guérison. Poudre des aveugles, pour éclaircir la vue de notre saiut père le pape, troublée rpar les arguments de Sorbonne! Onguent du ;• Béarnais, pour corriger le vice d'impuissance
^ et venir à bout des pucelles ! Drogue de M. de
ao8 MEMOIRES
• Mayenne, pour nettoyer les intestins et'en- » garder contre les indigestions! Mystères de
" » la Ligue , pour vider For de TEspagne et mé- » deciner le pauvre peuple moribond ! Poison » des Seize , pour se préserver de la mort su-
. » bite ! t Je n'aurais jamais fait de vous détaitfer » les plaisantes choses qu'il tirait de son esprit , » la plupart mordantes et satiriques. Bourgeois « et soldats négligèrent le pillage pour lui pré-
• ter audience, et moi comme les autres, riant » plus que deux. Quand il eut bien lâché la » bride à ses saillies, et en même temps dégarni » sa boutique , il ôta sa cape , chausses et che- 9 mise , puis nous montra ce qui ne se montre » guère qu'aux apothicaires , disant : «Le métier, » mes très honorés concitoyens , ne vaut une » pinte d'eau chaude, d'après que vous voilà tous
• plus pauvres que Job; partant cherchez-en » un qui vous soigne et administre ce que vous
• entendez bien. Je fais la figue au roi comme »à la Ligue. » Je confesse que mon procureur »La Regnardière, parlant sacs et procès, quê^ » tant toujours ses, épices , ne m'a* tant diverti
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 209 > que cet apothicaire. Alibour, qui me joignit 9 en cas que je fusse blessé , tâta le pouls de 9 maître Guillaume et dit doctoralement :
• Tout ainsi qu'une femme en couches de » qui le lait s'en est allé dedans la cervelle , cet » homme est fou sans remède.
» — Ep ce cas, repris-je , les fous me plaisent • davantage que les sages, et, s'il vous plaît , » maître Guillaume sera mon Triboulet.
» *— Sire , Vous me faites tort , se récria Chicot.
• — Monseigneur, dis-je à l'apothicaire, j.e » suis le roi que vous nommez le Béarnais; me » permettez- vous de vous offrir la charge de •bouffon royal?
» — Il m'agréerait mieux , répondit-il , d'être » fait président de quelque parlement, afin que B je condamne toutes les hallebardes, j'entends » leurs hampes , à être rompues et brûlées. »
» Il se raccoutra de son surcot et de ses «chausses qu'un lansquenet allait dérober, et
• me suivit, répétant à pleine voix : « Vive le
• roi! vive la Ligue! » Tout-à-coup il retint •mon cheval par la queue ^ et sautant familier»
«t» MEMOIRES
tfeveet dessus la crûupe^me dit efiformtfl»
» prière i
« Sire f remploi de bouffon n'est pas peu de
»<liQse, et rna juridiction s'étendra à Votre
»personp.e royale ; donc je requières cette grâce
» de n'avoir d'autre roi que celui de la Bci^Q^bft
» 4e Paris, f -^ Et moi , di3-je , que serai^je? compèrç^ > — Tant seulement mon premier t^ujetti^t
«j'aurai le privilège de vous donner matièrç à
i^rire^ et non du bout des lèvres. »
ii Ainsi fut passé notre traité, et de retour 4
iiMantes j'ai fait vélir de neuf monsieur mQn.
• fou, qui est tout fier de devenir un homn^iQ »de satin. Vous jugerez au juste ce qu'il vaut i!,çt ce qu'il ne vaut pas.
# Comme avant de vous aller voir, je doi%
• me rendre à Dieppe et autres lieux pour Iq^ » affaires de ma couronne , encore mal établie »sur mon chef, je veux vous narrer en bref iTétat où sont les choses. Décidément les pape^
• ^f seront contraires jusqu'au tombeauet peut-: %ftre aprè^. Ce Grégoire XIY^ ^ue je van*
DE GABRIELLE D'ESTRÉES au 9 drais savoir dedans la nasse de saint Pierre
• avec un grès au cou , nrie poursuit comme un »beau diable, de bulles, excommunications,
• lettres et monitoires. Le pape Sixle V était »un ange à ce prix. Venlresaintgris ! que si
• nous élion&au temps du roi Robert, je serais
• fui et relui, de vous aussi, ma belle, parce-
• que me voilà maudit suivant le bon plaisir
• papal. Ce n'est tout : je vais combattre les
• soldats italiens du saint-père, assez contu-'
• miers de tourner le dos à rennemi. Dedans le
• château Saint-Ange est un copieux trésor en-
• foui en Thonneur de Jésus-Christ, et qui me - ■ viendrait bien à point; le pape y fait brèche
• pour lever six mille Suisses, quinze cents
• chevaux et deux mille hommes de pied de sa
• nation, la plupart tonsurés j'imngine, et ne
• m'en soucie point, lesquels vSeront menés en
• France par le propre neveu de Sa Sainteté, le » seigneur Francisque Sfond'rate son neveu, duc ê de Montc-Marciano, et par le seigneur Virgile
• des Ursins, duc de Bracciano. Les troupes ' «ecclésiastiques ne sont pas ce qui m'effraie,
m MEMOIRES
9 car je les aspergerai de balles et de boulets
I en guise d'eau bénite. En outre cet enragé pape
» a lancé en mes États le nonce Marcelin
» Andriano , qui menaçant d'excommunica-
» tion les prélats et prêtres à mon obéissance ,
» me fait grosses haines parmi le menu peuple.
' » Mais par mon parlement de Tours je fais con-
» damner ledit légat comme coupable de lèse-
» majesté, et ses monitoires seront lacérés et
» brûlés des mains du bourreau, à moins d'un
» miracle. M. de Luxembourg, qui fut long-
» temps en mission à Rome , s'emploie à dé-
' > tourner contre la Ligue ces tempêtes. Je ne
f > pensais pas qu'un pape , au temps où nous
I sommes, pût tant remuer les esprits, et sur
» ce je me réjouis d'être bon calviniste. Le gros
» Mayenne , bon homme en dépit /de tout et de
» lui-même , m'a fait offrir la paix à des con-
» ditions que je ne pourrais recevoir, à moins
9 de changer mon diadème en bonnet de fou.
»Il s'ennuie de n'avancer pas en ce qu'il désire^
%\e trône de France, rien de plus! Dans la ri-
» dicuU assemblée que les chefs ligueurs ont
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 2i3
• faite à Reims , pour être plus proche de la » sainte ampoule qui fait les rois, ils étaient là » une douzaine de rivaux quant à la royauté, »Le duc de Lorraine, le duc de Mayenne, » le duc de Mercœur , le duc de Nemours , le » duc de Savoie , le duc d'Aumale et d'autres , » disant chacun que le meilleur roi sera icelui
» pris de leur main. Ils ont tous des droits plus *
• valides que les miens, et sont prêts à s'inti- » tuler par la grâce de Dieu ! En sa prison de » Tours , M. de Guise se chatouille de l'espoir 9 d'avoir lavantage , et mon cousin le cardinal »de Bourbon-Vendôme n'a pudeur ni con- » science de mettre en avant un tiers parti. Tout » ceci, ma mignonne, joint à ne vous pas baiser » comme je voudrais, me chagrine et tarabuste. » Néanmoins de ces rois en imagination , je » n'achèterais pas l'héritage, et me contente de
• bien tenir ce que je tiens. Voici moult oisives
• paroles dont j'ai honte et regret, car en » toute la présente je ne vous ai donné plus de
• cent baisers à la bouche et partout , d'autant
• que M. d'Estrées, que les dieux jadis eussent
ai4 ' MEMOIRES
• métamorphosé en ceinture de chasteté, n'y » trouvera rien à reprendre. Donc je vis et meurs »en 1 attente du Messie, qui est votre douce » présence , et je repais ma fantaisie de votre
• souvenir, qui m'arrête au bord du gouffre de
• désespoir. D'ailleurs il vous réussit bien de
• n'être baisée ainsi que par leltres; de celte sorte » vos fraîches couleurs n*en pâtissent. Le vôtre » à la mort.
» Henri. •
Cette lettre, non moins étendue quV.n rapport d ambassadeur , me satisfit en cela qne j'en augurai que Sa Majesté ne regardait à ses moments pour penser à moi, ce qui est indice certain d'amour; car il n'aime pas, celui ou celle qui peut se distraire de l'absence, tourment pire que tous pour les vrais amoiireux. Durant que je lisais l'épître, maître Guillaume n'avait eu cesse de me parcourir du regard, sans bouger. Je me remis de nouveau à le considérer et ne me tins pas de rire en. éclatant, •r Madame , dit-il , riez à votre aise ; votre
,DE GABRIELLE D'ESTRÉES. «5 pttit serviteur se dit bien heureux de votis préèarér ce remède de son apothicairerie ; ear fc rire est profitable à la nature de l'homme t f^ de la femme surtout : on ne rit onc de pletirer, mais bien de rire on pleure; d'oii je conclus que rire n'engendre pas mélancolie. En somi93<0 mes! avis qu'il faut rire de tout ou ne rire de rien ; car tout en ce bas mbnde est rlsibl^*
♦ — Voilà, répondis-je , mon ami, une jovj^k philosophie que beaucoup vous enviertiMhf.'i Dités-moif fùtes-vous marié jamais?
» — Hé! tel est marié du mslUn, qui S« tapent après midi et davantage le soîr.
»<— Quoi donc! le mariage, est*ce cho$9 & dédaigner? «
» — Demandez aux âmes cautérisées , j'enteiids les jésuites, ils vous diront oui et nofi, ou, si mieux aimez, non et oui ; moi je déclare à son de grelots et de marotte que le mariage est une méchante terre , fertile malgré ce . en laquelle l'homme sème du bon grain , et le diable de l'ivraie, de sorte que blé et mauvaise herbe se trouvent si mêlés, que d'en tirer upe
2i6 MEMOIRES
livre de farine est de fait impossible, et j'y renonce. Si le bon Dieu était marié, il grêlerait en été, et la terre se fendrait en hiver de sécheresse.
» — ^ Par ainsi tu me conseilles de ne point prendre d'alliance ?
» — Savoif avec qui, car ici bas il y a, madame, plus d*un chemin menant à Rome, et chez un marchand de vieux et de neuf il faut choisir.
» — Dis , maître Guillaume , si j'épousais un gentilhomme
» — Foin ^ qui n'a patience il n'a guère! Des gentilshommes , il y en a cent sur chaque paroisse , et le moule de Tbabit n'est pas rare. Il voils convient d'espérer au-dessus ; car le premier gentilhomme de France est l'égal d'une jolie fille.
» — Quel est le premier gentilhomme de France? lui dis-je.
» — Le roi François I*' l'était de son temps , et c'est le roi Henri ou moi, ce me semble, aujourd'hui. Je sais que femme est comme le
diable, qui plus a plus veut avoir.. Mais celle qui aurait le roi Henri pour époux et maître Guillaume pour bouffoq, elle petit se dire mieux partagée que ne fut la mère de Romulus et Rémus : je n entends parler delà louve.
» — Tu t'estimes donc à bien haut prix de ta personne ?
» — Ouï , voirement me pourrez croire ; car sont trois choses croyables : femme grosse , homme mort et maître Guillaume contrant. Je descends en ligne directe du Gjuillaume, marchand drapier, qui joue un rôle en la farce de ' V Avocat patelin.
» — Celui dont on emporte le drap , et qui a pour femme Guillemette ?
'" — Le même, plus célèbre à sa façon qu'Alexandre chez les drapiers et les tailleurs, dont la fête est à la Trinité , parceque d'une pièce ils en font plusieurs. Or je me suis fait apothicaire, parcequ'à prendre mon drap on m'eût ruiné et abîmé, au lieu que les malades m'enrichissaient , prenant de mes médecines et pilules.
^i8 MEMOIRES
» — Dis-moi ton avis sur un point : me siedil d'aimer le roi, qui m'aime?
» — Qui ne fait quand il peut , il né fait quand il veut ; et les Liens ne sont à qui les a acquis, . mais à qui en jouit.
»— Bien ça! maître Guillaume, tu feras figure à la cour, et je te retiens pour mpn petit page ; mais avise à plaire au, roi par tes gentillesses; pique dru les méchants courtisan$, épargne ^esbons, et tu passeras Chicot et {«a Regnardière à dépenser de la folie et de Tesprit.
» — Oui , plus dépense qu'il n'a vaillant , fait la corde dont il se pend. »
Ce fou, dont le sens est plus rassis que les fortes têtes, a de merveilleux conseils pour l'occasion ; mais il est rustre et peu galant avec les dames, qui , pour ce, le fuient comme peste. L'air de la cour, qui est le bel air, ne l'a point corrigé jusqu'à ce moment de cette bave de proverbes amassés par les carrefours , et qu'il répand parmi les robes de drap d'or et les habits de satin. Son prodigieux jugement n'a pas
peu réussi à le faire estimer de Henri, qui rit de ses bouffonneries et ne se fâche de -ses vertes critiques. Maître Guillaume est plus fin et matois qu'on ne croirait à son abord lourd et déplaisant. Il a jalousé d'abord Chicot et La Regnardièré, contre son apothegrac que corbeaux avec ^rbcaux ne se crèvent jamais les yeux. Le premier fut tué misérablement pour une drôlerie imprudente ; le second , chassé et rechassé par les menées de maître Guillaume, est de la nature du roseau, qui plie et ne rompt pas. Je confesse que ses dames flatteries me gagnèrent coeur et âme en cette première vue, et depuis il ne m'a fait que de bons offices , se déclarant chevalier de mes souliers , ce qui fit dire à ce malotru de La Regnardièré : «Prends garde, mon frère , jamais ne futsi beau soulîerqui ne devint laidesavatté-.»
Sitôt qu'il fut dehors avec ma réponse au roi, plus brève, et %îon moins tendre, Périfiet me vint dire :
« Madame, avez^vous quelque oracle à Tappui des miens ?
» — Vraiment ! fais-tu cas d'un fou comme d'un sorcier ?
» — Cent fois pis; car le sorcier ne dit que ce qu'il sait, et le fou ce qu'il ne sait pas.
» — Yertugale ! comme si un maître fou était prophète de Dieu sur terre !^
» — Pythagore le pense, etîe seigneur Agrippa le soutient par de bonnes preuves. Prendre avis d'un fou est un mystère cabalistique.
» — Il s'ensuivrait que je serai femme du premier gentilhomme de France?
» — Je tirerai , s'il vous plaît , semblable augure de votre physionomie , savoir de vos sourcils hauts et poilus, de vos petites lèvres , de votre menton rondelet! que sais-je? Le système d'Apollonius de Thiane vdlis signale comme réservée aux grandes choses.
» — Périnftt, mon petit, tâche à ne pas me faire croire ces destinées ^lont tu me pais , car désespoir est plus affreux après l'espoir.
» — Ma chère maîtresse, je n'ai encore usé de toutes sciences secrètes , et quelque jour j'au-
rai recours à la nécromancie , qui est l'art d'interroger les morts.
» — Par Dieu ! n'en faites rien , ce sont pièges de Satan pour perdre les âmes à leur damnation éternelle. »
Le temps , je m'en souviens , me sembla d'un cours bien lent durant le séjour du roi, loin de Cœuvres, où n'était plus parlé de Bellegarde , moins que s'il n'eût bnc existé. M. d'Estrées y songeait néanmoins à part lui , car il me dit lin jour que je reçus lettres de Henri : «Ma belle Gabrielle , le susdit contrat se doit accomplir à la Pàque prochaine; d'ici là, qui arrive dans quelques mois, invente un bon moyen de dégager ma parole ou de la tenir. » Cette pensée me mit des larmes dedans les yeux , et je gringottai tout bas un Ave Maria. Je sentis bien dès lors que je n'aimerais plus le moins du monde M. de Bellegarde , et je souhaitai qu'il en fut pareillement de son côté. Les lettres du roi cependant me donnaient bon courage , et madame de Sourdis , qui ne me quittait non plus qu'une duègne espagnole^ requise de cela,
je crois , par M. de Cheverny , se riait de la parole de monsieur mon père. « Autant vaudrait^ disait-elle, qu'il eût promis au pape de découvrir onze mille vierges pour le calendrier. »
On disait le roi à Dieppe, et ses dernières nouvelles en venaient, quand mon père fut, par ordre de M. de Longueville, dépéché avec un régiment aux approches de Noyon, pour dresser des observations militaires. C était au vingtième de juillet qu'il partit de mauvaise humeur, et disant à grosse voix : • L'amour, chez les dames , est une hydre aux cent têtes i coupez-en une pour voir, il en naîtra mainte autre!» Il présageait juste, monsieur mon père, plus curieux de ma continence qu'il ne le fut pour madame Babou son épouse. Il était à petite distance de Cœuvres, que d'une route opposite arriva Henri, comme s'il eût flairé le dé* part de M. d'Est rées.
« Venlresaintgris ! mon cher cœur, s'écria-t-il me baisant, les mois sont des années pour les amoureux qui ne se voient et en meurent d'envie.
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. as3 »— Sire, je n'étais pas moins en peine de vous, el l'absence est pour l'amour comme le vent pour le feu , qui éteint le petit et rallume le grand.
» — Ma mignonne, vous n'avez point vu Bellegarde, ainsi que convenu est entre nous? » — Sur mon salut éternel ! sire, je n'«i guère souhaité de le voir ; mais j'ai ouï<dire qu'il per» siste à me vouloir épouser, fondé sur ce quf le feu roi le voulait bien.
• — Vive Dieu! Il fera beau vous.marieren dépit de vous et de nous! M. de Bellegarde y regarderait à deux fois de me désobéir et de vous chagriner,
» — Sire , monsieur mon père est aussi dur à nos amours.
* — Le bonhomme a passé le temps d'aimer, si ce temps fut jamais pour lui ; mais je sais ce qui plait aux vieillards, et nous le déchargerons de si difficile garde qu'est une iille bellQ comme vous élcs.
» — Messieurs mes frères seront encore à ré*duire au silence : le prêtre est de bonne pâte %
manier, et nous en aurons bon marché : quant au guerrier , il a volontiers la rapière hors du fourreau et n'entend point de toute Oreille.
» — Bon ! un évéché jeté au bec de Tun l'empêchera de crier, et l'autre de mordre , moyennant quelque emploi éminent.
» — Mes sœurs , envieuses comme sont les femmes de nature, joueront de la langue contre ma bonne fortune.
» — Je les marierai avantageusement, les doterai , les ferai grandes dames , et vous les verrez vos très humbles servantes, »
Ainsi est arrivé. Soudain il se fit dans les hauts une suite de crieries et de pleurs.
«Qu'est-ce? demandai-je à Rousse qui courait à l'éèourdie.
» — Rien , madame , fit-il, ou pas grand'chose.
» — C'est mon affaire, s'écria maître Alibour qui était de la suite du soi. Et il alla en hâte à l'endroit d'où venait le bruit.
» — A son air réjoui , dit le roi , et à la presse qu'il se donne, je croirais volontiers qu'il y a quelque^ femme en gésine.
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. aaS
» —Vous raillez , fis-je ; à Cœuvres , il n'est que deux épousées; madame de Brancas ma sœur, grosse de six mois à peine; et la Rousse, mariée de trois mois seulement.
• — Ce n'est point madame de Brancas,laquelle se promène là-bas avec son gros ventre et Chicot.
» — A trois mois de mariage Louison est bien ' empêchée d'accoucher !
» — Ventresaintgris ! est-il nécessaire du sacrement pour jeter en moule des en&nts.
» — Madame , dit Rousse venant à moi d'un air suppliant, suis-je trop osé de compter dessus votre pardon?
» — L'enîant vit et se porte bien ! cria de loin Alibour , et je suis arrivé que tout était fait !
■ — Vraiment, repris- je, Louison a si bien travaillé sans m'avertir !
» — Puisque ce garçon , fit le roi , prend la chose sur son chef, il doit s'excuser auprès du mari de ce qu'il a pris les avances.
» — Hippocrate! remarquatristement Alibour, je vous en veux, sire, d'avoir une femme stérile et gloutonne! Je suis votre premier médecin , à d. i5
quoi bon? je n'aurai onc l'honneur insigne d'accoucher une reine et de recevoir un roi yekiant au jour.
» — Patience ! répondit le roi me regardant à me Élire toute rouge , le champ sera labouré et. semé à grand soin. Prions Dieu que l'année soit plantureuse! »
Le roi me tirant hors de là , me conta fort amoureusement qu'il allait renvoyer ses gentilshommes à Saint-Quentin ^ et demeurer à Cœuvres pour filer le parfait amour sans qu'il tombât en quenouille. A cela je ne pus rien répondre , et le nenni que je proférai tout bas valait un oui dit tout haut. Nous en étions aux fleurs de l'entretien le plus galant possible , quand une rumeur s'éleva dedans les cours.
M. d'Estrées revenait avec M. de Longueville, qui s'attendait à me voir, et profita des instants pour employer ses deux yeux :
« Sire, dit monsieur mon père, notre mission
est ajournée, car il nous faudrait une armée
, quasi pour tenir la campagne contre les partis
ligueurs qui sont aux alentours de Noyon«
DE GABRIELLE D'ESTRÉES.. 2*7 M. le duc d'Aumale a eu avis de notre eif^reprise, €t nous allons, s'il vous plaît, attirer autre part les ennemis par un leurre.
» — Non , reprit aigrement le roi ,JM. de Longue ville sera certes de mon avis.
» — Sire, répondit le duc, après le vôtre il faut obéir comme au meilleur.
» — Monsieur d'Estrées m'a demandé un gouvernement? dit le roi.
» — Je ne l'ai demandé , sire , interrompit mon honoré père; vous seul , de votre bonté, me l'avez offert, et je n'ai point dit non.
» — Sire , dit M. de Longueville pour se faire bien venir de moi , JVJ. d'Estrées est un des plus braves et dévoués gentilshommes de Votre Majesté.
» — Je n ai pas attendu à ce jour pour m'en apercevoir, répondit le roi, et je n'attendrai guère pour le récompenser dignement.
» — Ge sera bien fait à vous, sire, repartit M. de Longueville , comme aussi de marier madame Gabrielle , la plus belle fille de vos États.
» — Quant au mariage , dit le roi , nous ver-
aaS MEMOIRES
rons i remplacer M. de Bellegarde par un
mieux aimant et mieux aimé , ce qui sera facile.
» — Sire , fit mon père , ne faites-vous quelque petit séjour à Cœuvres , ainsi que M. de Longueville ?
9 — Nenni, reprit Henri. Monsieur de Longueville, et vous y monsieur d'Estrées , venez avec moi ; je vous emmène tout à l'heure.
» — En quel endroit, sire? dit M. d'Estrées inquiet pour moi.
9 — A Noyon , votre gouvernement , épondit Sa Majesté. »
A peu de jours de là, Noyon fat investi par le baron de Biron ; et malgré les grands efforts du roi, le premier soldat de son armée et le premier capitaine du monde,le siège tira en longueur tellement qu il ne finît qu'au 1 9* d'août , par la capitulation de la ville, faute d'êtresecourue par M. de Mayenne , lent et indécis en toute chose. Tant que dura le siège, lettres d'aller et messagers de courir pour l'avancement de nos amours qui persévéraient et croîssaient par l'envie de se revoir. Henri ne me
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 229 laissa ignorer un seul fait , et ses tendresses s'exprimaient de -mille sortes. De ma part, je n'omettais point si j'avais bien ou mal dormi et quels rêves j'avais faits. Bellegarde fit bien de se désister de m'écrlre; car autant en eût emporté le vent, •
De cette époque , sire, je n'ai plus aimé d'amour le moindrement ce rival dont vous vous faisiez tant de peur, et ceux qui diront le contraire auront menti par la langue. Même il me souvient que la nouveauté de votre amour que j'appréciais alors à sa valeur avait aigri quasi de la haine contre Bellegarde; chose injuste de soi : pour ne pas aimer faut-il haïr? Depuis, et vous m'en avez jouée, j'ai rendu mon amitié à ce pauvre désappointé.
Les nouvelles de la prise de Noyon et de son gouvernement donné à mon père, et de son ëvêché promis à mon frère Annibal , m'arrivèrent sans délai des mains du Maheutre, encapuchonné comme toujours. A travers les trous de son masque brillaient ses yeux comme ceux d'un chat en chaleur parmi l'obscurité; et quand
a3o MEMOIRES
il me remit Tépître du roi, sa main cngan-
^ telée me parut trembler; puis un soupir s*en-
tendit sous son capuce, sourd, et en écho.
• Sac d'alchimiste! s'écria Péri net , madame , l'amour de Sa Majesté est contagieux : je soupç<Jhne, et le Maheutre en a sa quote part.
» — Le roi, dis-je, ra*annooce sa proche venue, et peut-être est-il en route. Mon gentil Maheutre , porte à Sa Majesté cette aiguille qui fut en ma chevelure, afin qu'il en aiguillonne son cheval. »
Ce singulier personnage était raide et muet comme n ayant point oui mes ordres; mats recevant iaiguille avec un nouveau soupir', il salua et piqua des deux,
• Je sens un vif et poignant déiiîr de savojr le vrai de ce Maheutre , dis-je à Pérînet*
% — Deux personnes seulement , excepté Dieu , connaissent ce vilain mystère et ne le diront à quiconque , pas même à leur confesseur.
„ — Le sais-tu pas , petit , pojif m'en faire l'aveu ?
» -r- Dieu raf'en garde ; m^is s'il est quelqu'un
DE GABRIELLE D'ËSTREES. s3i
qui vous puisse édairdr ce secret inouï , qui sera'^^e siaon le roi ?
9 — rNon , je ne veux rien savoii*, de peur des infannes ; mais ne voit-on point le Maheutre au visage ?
• -^ Il n'est que ses père et mère qui puissent dire ce qui en est. •
J'ai souvent eu l'idée que ce Maheutre était homme à tête de béte^ et Ebsnri^ k qui je contai mes soupçons, me pria de taire toute conjecture semblabU, attendu, dit-il, qu'en cas de grossesse je pourrais par cette petisée concevoir on monstre k figure humaine.
La lettre du roi susdite ne précéda guère une autre fort dure de monsieur mon père qui m'alarma jusqu'aux sanglots et ainsi faite :
« Ma chère Gabbiëlle ,
•Mojon est pris, et notre bon roi m^n a tfeit goiiverneuri j'ai raison de me réjouir »à ce sujet; mais je te prie de ne te point • contrister de la suite. Je t'ai depuis ton bas A Âge préféré à tes sœurs et frères; c'est le
cas ou jamais de me témoîgiiar qnd prix tu lais de mon amitié patemdle. Sitôt la présente reçue, il est ui^nt et nécessaire que tu dises adieu à Cœuvres pour deux mcMS environ , et pendant ce temps tu iras habiter à Paris l'hôtel dusieur Zamet à «jui, j*ai mandé ta venue. Je n'userai de violences ni de menaces pour te pousser à ce dessein; mais en fille obéissante et sage, tu partiras sans tarder. U n'est besoin de parler plus longuement, et le reste est ton afËdre, non la mienne. Tu sais comme quoi dans cet intervalle tu serviras Sa Majesté. Un refus de toi me navrerait au fin fond du cœur , et il me plaît de croire à l'avance que tu prendras le meilleur parti.
• Antoine d'Estrees,
• Sieur de Yalieu et de Gceoms. »
Je fus toute pâmée de cet inopiné contretemps et aux grands désespoirs que je fis, madame de Sourdis vint , qui lut la lettre et en admira l'impertinence.
« M. d^Ëstrées raille ou a perdu le sens , dit*
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 233 elle ; je me figure la grosse colère de Sa Majesté à la lecture de ce.
• — Ne lui montrez, pour Dieu! il rancunerait trop monsieur mon père.
» — Ma sœur, j'y vois clair, se plaignait à bon droit des injustices de monsieur son mari, et à sa place je n'eusse pas mieux agi.
» — Qu'aî-je à faire à Paris, moi bonne royaliste, au milieu des ligueurs et des Seize espagnolisés ?
• — L'idée est trop dérisoire , vous dis-je , et M. d'Estrées ne pense point à ce qu'il écrit.
• — Toutefois je me garderai de lui déplaire en aucune chose.
» — Suf mon âme! vous n'êtes pas moins insensée que M. d'Eslrées. Vous allez donc déplaire bien autrement à Sa Majesté ?
t — Ea.cette alternative je ne sais que résoudre, et pouMnt suis bien ar^^tée à ne point dévier du respect que je dois à mon honoré père.
• — Un bon avis vaut davantage que dix mauvais , et le mien n'est pas à la légère ; attendez que le roi vous vienne conseiller, et je veux
a34 MEMOIRES
être une vilaine s'il vous excite à la départie. *
Madame de Sourdis sortit sans doute pour instruire Henri de ce qui se passait ; ce pen* dant je cachai la lettre et fis venir Périnet :
« Mon fils , dis-je , examine l'aspect des astres et me dis tout franc s'il est prospère et favorable.
• — Madame , répondit-il tout radieux , je sors d'étudier les signes, et l'état du ciel ne saurait être meilleur; j'appréhende que tout ce qu'il vous plaira d'entreprendre réussira sans faute.
— L'horoscope me suffit ; va donc, et lais les apprêts du départ.
i> — Par le coq blanc! madame, vous n'y songez; le roi arrive...
9 — Périnet, puisque les influences célestes sont d'heureux présage, je vais a Paris.
»— Madame, voilà la première de vos fanimisies que je désavoue. ^.
• — p Mon ami, une fille bien née obéit à sop père, quoi qu'elle en ait. •
Madame de Sourdis , mes sœurs , et par-de^ sus tout mon frère Annibal, plein de l'idée d'up
évéché, tout ie moude enfin, sauf pmettre Rousse et sa femme, travaillèrent à me retenir ; mais ma résolution était trop ferme, et les adieux &itâ, je me rais en route avec mes do» mestiques , le cœur oppressé et les yeux larmoyants. Je m'étais excusée par écrit auprès du roi, dont je déplorais la déconvenue de trouver un petit papier de ma main au lieu de moi; mais sans doute, pensai'<je, M. d'Ëstrées aura considéré comment s'engarder de l'ire royale. J'avais néanmoins pris le chemin par où le roi viendrait , avec espoir de le rencontrer; mais Sa Majesté se repentit d'une visite en un château, laquelle fut cause de notre séparation trop cruelle des deux côtés. Devers Compiègne, le Maheutre s'offrit à moi par la chaussée; et pensant qu'il était envoyé à ma poursuite , je fis arrêter mon carrosse, à la portière duquel vint le Maheutre, qui me parut fort en peine sans doute à cause des méchantes nouvelles qu'il portait au roi, savoir la mort de M. de Lanoue Bras-de-Fer et l'évasion du duc de Guise. Il ne nous en apprit rien t le
a36 MEMOIRES
pauvre muet, mais d'un signe il me supplia de retourner, comme s'il eût avis de ma fuite : • Mon ami, lui dis-je, va-t'en rapporter au roi que je lui montre le chemin de Paris, et qu'il ait à m'y rejoindre. • Le Maheutre répondit d'un branlement de tête. « Dis en outre à Sa Majesté que je préfèi*e ce voyage à épouser M. de Bellegarde, et que j'aurai toujours à cœur les intérêts de sa couronne. »
Le Maheutre s'inclina profondément, non sans soupirer, porta la main à son cœur, et s'éloigna à bride avalée.
»-r- Tant plus je le vois, tant plus il m'étonne! dis-je à Périnet.
» — De plus misérable , fit-il , je n'en sais qu'un au monde , le Juif errant , parcequ*il est immortel. »
A mon entrée, Paris était en fête et en joie; boutiques closes comme un dimanche , maisons pavoisées et illuminées , un bruit de cloches à réveiller les morts et tuer les vivants; des cris et des escopetteries par les rues , des Te Deum en chaque paroisse.
* Quel saint chôme - 1 - on ? s'enquit Périiiet.
» — Êtes-vous étranger en cette ville, et venezvous du pays de la lune , répondit-on , pour ignorer que M. de Guise s'est évadé du château de Tours , et que demain il arrivera d'Orléarfs ?»
On répétait de toutes parts : «Vive Guise! » Et ce nom me fit mal à cause de Bellegarde. Zamet, quoique instruit de ma visite par M. d'Estrées, n'y pouvait compter eu égard à l'amour du roi, que je lui avais mandé précédemment. Il me baisa bien paternellement, ce bon seigneur, et pleura de me voir si belle et si bien portante.
«Ma fiUe, dit-il , je prie la sainte Madone que vous deveniez reine de France et de Navarre.
» — Bastien , répondis-je , le roi désormais s'en va cesser de m'aimer , en colère de ma fuite soudaine et précipitée.
» — Belle Gabriel le , il en sera certes autrement , ou le roi ne vaudra pas être regretté ;
car le faux amour s'abat aux difficultés » et le vrai s'en augmente.
» — Je ne me doute pourquoi M. d'Estrées a exigé cette dangereuse épreuve.
» —Pour connaître à quel point tu es aimée du roi, car tu n'es pas de naissance et de valeur à inspirer un sentiment de courte durée ; et pour faire une maîtresse d'aujourd'hui à demain , le Béarnais n'a qu'à la quérir ailleurs.
» — Oh ! vous dis-je , je suis de ma nature quasi insurmontable , et le roi , tout roi qu'il est, ne régnera dessus mon cœur ^ qu'à bon escient.
» — N'as-tu rien octroyé à ce prince , qui est plus victorieux encore en galanterie qu'à la guerre ?
n — Oui-dà ! le baiser, et des promesses pour l'avenir.
» — Console- toi de ce petit souci, ma fille, j'ai bon augure de ton amour. »
Je menais de fait une vie chagrine à Paris, après avoir supporté à grand'peine les reproches de Henri et ses prières de revenir. Je sentis que
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. aSjj
l'expérience requise par mon père était toute à mon avantage , et m'y forçai par sagesse. Je m'aperçus que les lettres de Sa Majesté devenaient plus amoureuses , au contraire de se refroidir , et je sus bon gré à l'absence de tenir le feu sous la cendre. Nos correspondances n'étaient ni moins promptes ni plus difficiles ; car à cette époque Paris fourmillait de bons Politiques. Pendant ce temps fort longàs'écou- 1er, je dressai vingt pièges pour attirer Zamet et ses dix-sept cent mille écus au parti du roi. Il tint bon par ces raisons : « Ma chère .fille , attends que les royalistes viennent au-dessus de leur fortune , et je les seconderai de mes moyens. Mais à présent on ne sait qui l'emportera , ou des Seize, ou de Mayenne, ou du roi d'Espagne , ou du pape , ou de l'hérésie , ou du Navarrois ! Je suis trop vieux et trop ami du repos pour me jeter à la désespérade dans un parti quelconque. Quant à mes écus , ils sont les très humbles serviteurs du roi , qui m'en paiera l'intérêt sitôt qu'il pourra. » En sorte donc que ce bon Zamet transmit à Sa Majesté des se*
24o MEMOIRES
cours d'argent mieux sonnant que celui de la reine d'Angleterre. Mon précédent séjour à Paris m'avait fait quelques amis et obligés que je»fréquentai pour passer le temps, quand je n'avais de lettres à lire et à répondre. Du reste, je n'allais en aucune assemblée où fussent des femraies , crainte d y trouver madame ou mademoiselle de Guise, que j'avais prises en grande aversion. Malgré ce, je ne pus me dérober à la vue de M. de Guise , horriblement camus et punais ; son nom l'était davantage à mon sens. Ce petit-fils d'un grand héros s'en faisait accroire et pensait que les dames se piquassent d'amour pour sa laide face. Je ne fus pas à l'abri de ses œillades , et si je l'eusse laissé faire, il m'aurait vengé de sa sœur la Guisarde et de Bellegarde. A mon objet il hantait l'hôtel de Zaraet , et il me puait de le voir. M. de Bassompierre était de ses plus courtisans, et en dépit de l'humeur ligueuse d'icelui , je m'amusais de ses boutades gasconnes et le faisais conter des faits du règne de Henri troisième. Comprendire son langage espagnolisé
n'était pas chose aisée ; mais il avait vu beaucoup de choses et savait davantage. Il commençait toutes ses histoires d'avant ou d'après ses amours avec mademoiselle d'Entragues , et voulut par ce beau commencement tenter mes bonnes grâces; mais je le rendis aussi camus que M. de Guise, par ces mots qu'il a toujours à cœur : «Monsieur de Bassompierrejvous avez assurément l'esprit préoccupé, car mademoiselle d'Entragues n'avait ni ma taille ni mon visage ; le fils que vous avez eu d'elle serait en âge de me dire les belles paroles que vous me dites. Mais je veux demeurer demoiselle et n'avoir pas d'enfant, afin de n*étre point en toutes vos histoires. > M. de Guise, qui n'avait pas la parole à la main , imitait tant bien que mal M. de Bassoinpierre à faire le conteur ; mais la langue lui faillait au premier mot , et il demeurait en chemin , embrouillé dedans ses phrases. Pour obvier à ce vice d'éloquence , il apprit par cœur le récit de son évasion de Tours , qu'il faisait à tout venant, et pour ma part je J'entendis bien dix fois sans le moindre changement. Cette
évasion y que l'on a rapportée de tant de sortes, est assez rare et subtile pour l'être selon la narration de M. de Guise , laquelle fut sans doute composée ou ornée par Bassompierre.
« Je ne vous remémorerai pas , disait- il , comment aux états de Blois mon honoré père étant traîtreusement et méchamment mis à mort par Valois et ses mignons, je fus arrêté en compagnie de feu M. le cardinal de Bourbon , de M. d'Elbœuf , de M. et madame de Nemours et d'autres , coupables d'avoir trop bien servi M. de Guise. Je fus mené au château d'Amboise, et plus tard en celui de Tours , sous la garde de M. de Rouvray , gouverneur de la ville; Mon martyre de deux années entières et partie de la troisième était d'autant plus rude que je per* dais ma jeunesse à rien faire ^ tandis que M. de Mayenne, sans paix ni trêve, entretenait la sainte Ligue au royaume de France contre le Béarnais et les fauteurs d'hérésie. Je maugréais jour et nuit d'être en de si bons murs de pierre à l'abri du vent et de la pluie. Mes petites espérances étant la dernière planche du naufrage ,
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. q43
je m'y accrochai de toutes mes forces. Enfin au commencement d'août je fis un rêve où la très sainte Vierge, vêtue et radieuse ainsi que dans les images bénites, venait en ma prison me donner la main, si que barrières et portaux s'ouvraient pour mon passage ; après quoi je la remerciais et elle me conduisait à l'église pour voir son office qui se faisait. Je fus mal content au réveil de perdfle les biens que j^avais en songe ; mais venant d'y repenser de plus près, j'expliquai cela de bon présage.
« Basanes , dis-je à mon grand page lui ayant conté le tout, la mère de Dieu ne m'est apparue pour rien , et sa fête de la Notre-Dame de la mi-août semble destinée à' ma délivrance.
» — Ainsi soitil ! » fit Basanes, qui, suivant sa coutume, dit ses patenôtres à cette intention.
«Donc avant la foi en la protection de la Vierge immaculée , je fis tenir à M. de La Châtre, gouverneur d'Orléans pour la Ligue, un avis portant que le quinzième d août, dans ^*aprèsdinée, le baron de La Châtre son fils s'em-
busquàt en un bois voisin de Tours , avec quelque cavalerie de gens clioisis. Je le priais en outre, aux raêniesjour et heure, de faire avancer au plus près de la ville deux soldats et un genêt d^Espagae , le meilleur coureur possible. Mes apprêts de fuite étant fails d'avance, à savoir, limé les barreaux d'une petite fenêtre de ma chambre regardant sur la Loire, je me mis en haleine à cotirir , sauter , voleter et m'exercer en la grande cour, à mes heures de promenade. M. de Rouvray et quatre soldats d'ordinaire me veillaient, et souvent prenaient part à mes sauts et jeux. Ces soldats, empêchés en leurs habits militaires et du poids de leurs armes, allaient l'amble et moi le galop; un surtout, gros pansart et bon réjoui, s'essoufflait à la course; et M. de Rouvray, de nature fort paresseuse, assis au soleil en un coin, ne nous suivait que des yeux, crainte de l'A fatigue. Le jour venu de la Notre-Dame, lorsque l'on chantait vêpres , les portes de la ville closes, suivant l'usage, je descendis, après avoir communié pour prendre des forces , de-
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. a45 dans la cour du château , où Rouvray , faisant ses oraisons, me regarda jouer avec messieurs mes gardes, piqués de se voir vaincus. Basanes vint , qui me dit :
c Monseigneur, ces pauvres gens sont quasi sur les dents , car vous égalez un cerf en vitesse.
9 — Je suis bien las aussi, et vais me reposer en ma chambre. Camarade , ajoutai-je à l'adresse du plus gros, je ga^e monter tout le degré à cloche-pied plus tôt que tu ne feras en courant.
» -. J'offre de gager le contraire , monseigneur, et vous doitne'quatre marches à Tavance, à moins que pour m'arréter tout soudain vous ne jetiez à terre des monnaies.
» — C'est moi qui veux tenir le pari , fit un autre se présentant.
» — Tête Dieu ! ce sera moi , reprit le premier. '
A — Chacun son tour, dis-je, et celui qui demeurera en bas ne sera le plus mal partagé, en cas que je vide ma bourse. »
« Nous primes rang, et Basanes se plaça contre
la porte d'en haut pour faire un signal. Je clochetai du pied pendant cinq ou six degrés ; après quoi , épandant une vingtaine d'écus au soleil , je franchis les montées comme au vol un oiseau.
EuXy au son de l'or, se ruèrent pour le ramasser, et chacun se débattant avec coups et cris , ils me laissèrent le loisir de fermer deux portes de chêne renforcées de clous. Puis Basanes me mit à la ceinture un poignard , en disant :
« Mon maître , n'en usez qu aux extrémités. » Et il se coula le long d'une corde attachée à la fenêtre. Je n^attendis point qu'il fut en bas pour faire de même, et j'arrivai sur la grève presque en même temps, chausses rompues et les mains déchirées. J'entendis au dedans du château mes gardes qui criaient : « Holà ! notre prisonnier s'est évadé! » et brisaient les portes. « Basanes , mon fils, m'écriai -je , il fs^ut jouer des jambes et ne point regarder en arrière. Vite, à la grâce de Dieu! » J'étais bien appris à la course , et je n'épargnai mes pas au bord de l'eau; mais Basanes demeurait loin derrière moi : « Mon maître, dis-je. à un manant qui menait abreuver un
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 247 cbeval de charrue, livre ta bête à ce gentilhomme qui vient, je te renverrai le cheval chargé de doublons ; autrement gare à ma ^ lame. « Le manant quitta la selle et partit de là comme sUl eût vu le diable. « Basanes , criaije de loin , voilà de quoi te prêter des jambes; à cheval, et hâte-toi. » Avant sa réponse, j'avais des ailes aux pieds, et deux ou trois arquebusades qu'on me tira du château n'effrayèrent que les corbeaux. Les deux soldats de M. de La Châtre étaient au rendez-vous avec le genêt, qui me vint bipn à point, et je me lançai comme une flèche empennée vers l'endroit où le baron de La Châtre me reçut tout en pleurs de joie : « Par mes trois merlettes ! messieurs , dis^je aux cavaliers; un bon ligueur est ennemi de la prison , de même que l'épée de sa gaine. J'ai du temps perdu à réparer, et la traitreuse mort de mhn père à venger par le sang ! » Basanes parut , pendu à la queue de ce méchant cheval , qui , blessé d'un coup d'arquebuse , avait pris le mors aux dents et désarçonné son cavalier. « Messieurs, dis-je acco-
- ft
]ant Basanes, honneur à qui m'a sauvé sans canons et sans armée. M. de Mayenne mon oncle n'en eut pas fait autant. » Aussitôt j'allai à Orléans, où mon évasion fut célébrée non moins qu'à Paris. J'eus soin d'en faire avertir d'abord le roi de Navarre, par courtoisie , afin qu'il eût à fixer de ses deux mains la couronne dessus son chef. »
Cepeudant Sa Majesté me sollicitait de venir à Mantes, nonobstant les volontés de mon père; et, pour vrai, je résistais à contrecœur. L'événement me contraignit de demeurer plus que je ne voulais. La faction des Seize, vendue aux Espagnols et mise en branle par eux , se bandait contre Mayenne et le parlement, qui avaient à cœur la Ligue et non l'Espagne. Cette faction séditieuse et formée de hardis scélérats, méditait de se saisir du gouvernement de^Paris et de le rendre plutôt aux étrangers qu'à Mayenne. Que saisje ? ces insensés avaient demandé la main de l'infante au profit du jeune duc de Guise, qu'ils eussent planté roi de France. La tyran-
DE GABRIELLE D'ESJRÉES. 2^9
nie qu'ils menaient dedans Paris faisait plus de Politiques que de ligueurs, et Bussy-Leclerc, impuni en sa Bastille, extorquait des sommes, de l'argenterie et des bijoux, jusqu'à mettre en coffre cinq ou six millions. Ce Procuste, pour plaire à sa femme, curieuse d'une bague de quinze mille écus qu'avait en dépôt M. de Fayolles, chanoine de la Sainte-Chapelle, emprisonna ce saint homme tant qu'il n'enta pas cédé ladite bague en rançon. Cette iniquité, connue de M. le président Brissonet des conseillers Tardif et Larcher, tous hommes probes et loyaux, ils osèrent instruire de cette affaire, qu'ils eussent conduite à bout si Bussy n'avait de peur rendu gorge. A ces causes , il jura mort à ses juges, et exécuta, comme je dirai, son furieux dessein, les Seize aidant.
La mort du pape Grégoire XIV, si chaud fauteur de la Ligue , causa moins dejoie aux royaux que de deuil auxSeize, qui appréhendaient l'élection d'un pape royaliste. Ils prirent la mouche à l'occasion du petit Brigard, procureur del'Hôtel-de-Ville, lequel, arrêté et accusé d'intelli-
25o MEMOIRES
gence avec le Béarnais , fut absous par le parlement contre le sentiment des Seize. Ceux-ci , qui détestaient le petit Brigard à cause de sa modération et de sa timidité, ne supportèrent point qu'on lui donnât le large au lieu d'un étroit collier de chanvre. Depuis le premier novembre jusqu'au quinzième, des conciliabules secrets et des conférences eurent lieu chez les sieurs Boursier, Pelletier, La Bruyère, Launay, et ailleurs. Là le vin et les prédicateurs ayant animé les esprits , des menaces et blasphcfties on en vint à l'exécution. Bussy-Leclerc , la vengeance en tête , se garda de paraître parmi ces menées avant que tout fut en émoi , les haines aiguisées, comme aussi les couteaux. Alors il se fit le capitaine et l'arbitre ; mais , entre les Seize rencontrant des obstacles et opposants , il eut soin que , pour agir au nom de tous , un conseil de Dix fut élu par bulletage, et dirigea si bien la chance qu'elle tomba dessus des gens à sa dévotion , tous infâmes qui eussent crucifié Jésus-Christ au lieu des Juifs , la plupart de métier, et desquels je n'ai vu que
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. aSi
Tavocat Ameline trimballant par les rues de Paris^ vêtu d'un roquet noir avec une grande croix rouge au dos , ce qui le faisait fort considérer des gueux et guenaux. Plusieurs fois, en plein jour, traversant les rues de la Vieille- Monnaie et de Saint-Eustache , ou le cloître Notre-Dame, j'aperçus devant certaines maisons des gens à tas écoutant, pérorant, et en attente. Je parlai à Zamet de ces tourbes de monde.
«Saint Janvier! dit -il, je ^n'augure rieu de bon; un des Seize, qui s'est retiré des çissemblées , m'a confessé qu il se tramait quelque chose contre la cour du parlement, et qu'on ferait des robes rouges.
» — La compagnie des Seize est donc bien rancunière et turbulente ?
» — Elle aura raison de Mayenne, qui a mis à néant le conseil des Quarante , ou bien périra en ses entreprises.
» — - Vraiment , mon cher Bastien , vous seriez tnieux en sûreté. au parti du roi<
» — Oui, si les Seize triomphent, car ils sont
unis par serment pour la ruine des nobles et des riches.
» — Ils n'ont pas, Dieu merci ! commencé ce vilain jeu
» — Hélas! si Mayenne tarde à faire justice de ces hommes de proie, la ville de Paris deviendra espagnole. »
L'avenir était gros des plus déplorables faits; ce fut à quoi aboutirent ces conseils tenus de nuit, au su de tous, tantôt chez l'un et tantôt chez l'autre. Le quatorzième de novembre , M. le président Brisson vint en son carrosse dîner chez Zamet, qui le fréquentait d'amitié depuis le gain d'un sien procès. M. Brisson , comme le représentent les beaux portraits qu'on en a faits, était un très digne vieillard , petit de stature, mais grand de renommée. Les louanges octroyées à sa mémoire vivront pardelà les siècles. Il n'avait pas son égal en érudition, science et justice, comme lé témoignent ses livres et sa conduite. On l'a repris seulement d'avarice et de sévérité ; ses tueurs même n'ont point trouvé à reprendre autre chose en
toiite sa vie. Il était bon catholique, et pourtant dévoué à Sa Majesté, quoique contraint au service de la Ligue. C'est pourquoi cet illustre président se réjouissait d'avoir en ma personne à qui parler du roi, son seigneur et maître après Dieu , disait-il. Je ne sentais pas un moindre plaisir a traiter de ce sujet, et je n'omettais à rapporter une petite parole du roi, tellement que M. Brisson me disait : «N arrêtez pas, madame ; je n'ai vu meilleur avocat d'une meilleure cause. » Les faits et gestes, paroles et apophtlîegmes que je citais à loisir l'eussent fait pâmer d'admiration, et souvent il s'écriait : «Dites, madame; César, Caton et Lycurgue n'ont pas mieux agi et parlé. » Je pleurais de le voir pleurer. La dernière fois que je le vis au dîner , il était en belle humeur, et ne cessait pas de répéter : «Madame, ditesnous des nouvelles de ce phénix des rois, et *ne nous faites tort d'un ventresaiutgris! » Zamet changea l'entretieq de gai en triste pour parler des troubles mus par les Seize.
« Le parlement , dit M. Brisson, n'aurait la
a54 MEMOIRES
force qu'il faut pour dompter les rebelles; raais j*ai écrit à M. le duc de Mayenne qu'il ait à garder Paris d'une guerre civile et des massacres, comme il s'en est agi des Cabochiens sous le roi Jean.
» — Mais ne redoutez- vous une méchante entreprise sur vous, qui avez instruit le procès de Brigard ?
» — Je ne m'en soucie, puisque j'ai fait mon devoir. Brigard avait écrit à son oncle, qui est du parti royaliste ; mais sa lettre, surprise dedans une bouteille, fait foi de son innocence.
» — Si j'étais que de vous, repartis-je, pour
moins de péril* j'aurais une escorte de soldats ,
la mèche allumée:
* » — Qui n'a peur de sa conscience n'a peur
de rien .
» — Monsieur , dit Bastien , fils de Zamet , hier à la messe de Notre-Dame j'ai ouï dire à M. Sanguin, lechanoinie, parlant au père Aubin Blondel...
» Qui est-ce que cet Aubin Blondel ? sen-
quit le président.
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. a55
» — Un pauvre prêtre, ligueur espagnolisé f de son état confessant les Politiques que l'on mène pendre.
, 9 — Sainte Madone ! s'écria Zaraet , que disait-il à icelui ?
» — Qu'il se tînt en mesure de faire son office le quinzième, qui est jour de parlement; que Texécution aurait lieu aux prisons du Petit - Châtelet , et possible en place de Grève.
». — L'enfant a mal compris et entendu, reprit M. Brisson : le quinzième on ne fera aucun supplice, et d'ailleurs la justice ne se pratique point à huis clos dedans une prison.
» — Le chanoine Sanguin, fit Zamet , est un prédicateur des Seize, et propre à forfaire. II y a quelque menée en train , et plaise à Dieu que
l'issue ne soit malencontreuse aux honnêtes gens !
» — Monsieur le président, dit Périnet du haut bout de la table, la mort de César fut prédite par des signes célestes : les fleuves parurent en sang , la terre trembla , le soleil voila
a56 MEMOIRES
sa face, et toutes choses effrayantes, comme inusitées.
D — Sauriez-vous dire , înterronïpit le président, les beaux vers de Virgile et d'Ovide sur cette matière ?
» — Non , reprit Périnel; mais par cette comparaison j'infère qu'aux morts des grands personnages les éléments et les astres présageât ces infortunes inouïes, chose visible aux yeux des savants.
» — Les astres sont-ils si mauvais? demanda Zamet mal à son aise.
» — Il est des taches au soleil , répondit Périnet , et celte nuit la lune avait couleur de sang.
» — Qui pensez- vous qui doive mourir? dit M.Brisson.
» — Plusieurs, et des plus hauts en mérite, repartit Périnet avec \x\\ singulier regard au président.
» — Pourvu, m'écriai-je, que ce ne soit aucun de nos amis ! »
Périnet garda le silence, et mit en croix sa cuillère et son couteau.
• <— Selon mainte apparence , dit en riant M. Brisson, ce serait moi la victime, et les Seize seraient les bourreaux ?
- » — Non , interrompis-je, les assassins laissent en paix les juges, parceqne des juges il y -en a toujours.
t — Avez-vous quelque indice ? reprit Zamet ; en ce cas je vous encourage à vous prémunir contre les embûches. •
» —Hier, dit M. Brisson, un soldat nommé FÉvêque, pour tirer un peu d'argent de ma bourse, sans doute, m'a fiait avertir par le procureur Merquant que j'eusse à me tenir en garde , d'autant que les Seize avaient soif de mon vieux sang.
» — Comment ! m'exclamai-je , votre prudence ne vous somme pas d'avoir égard à cet avertissement , venu peut-être du ciel même ?
» — J'ai fait offrir quelque monnaie à ce soldat, qui n'a voulu la prendre; et je vous jure que cette nuit je dormis aussi paisible que jamais.
» — Qui querre le péril le trouvera , fit Pé- 2. 17
rÎB^I répandant le sel, et Tesprit de vertige aveugle les condamnés par le destin,
» — De plus , continua M. firisson , ce matin; à l'audience, M. l'abbé de Sainte -^Geneviève, qui ^st de mes amis, m'est venu conter en grand effroi que la femme d'un Seize , en sa confes* sion , l'avait prévenu d'une entreprise sur ma vie.
» — Par tous les saintt et saintes I se récria Zamet, l'avis est à considérer, monsieur le président ; et qu'avez^vous résolu ?
• — Rien , sinon d'être et de paraître comme devant , dispos à mourir, et soumis à la volonté de Dieu.
» — Monsieur Brisson , dit Périnet, vous feriez sagement de passer au parlement de Tours , sans attendre à demain.
* — Or çà, reprit le président, revenons à notre premier propos touchant notre bon roi de France et de Navarre. »
Zamet , qui poursuivait encore de menus pro* ces par-devant le parlement, Pun entre autres centre Bussy-Leclerc, j'ai oublié pourquoi.
prit heure pour le lendemain en conférer avec v le président Brisson. Donc le jour venu, ses domestiques l'avertirent que les Seize dès le matin avaient fait quelque entreprise sur des magistrats, et qu'aux environs du Ghâtelet tout était en rumeur et perturbation. Néanmoins sans tenir compte de cet avertissement et sans prévoir aucun malheur , il s'en alla droit au retidez-vous et ne revint que dans Taprès-» dîner , pâle et demi mort.
« Bastien , m'écriai-je , mon ami , quel gra94 désespoir vous prend? avez-vousdé tristes ûou-
velles de messieurs vos frères qui sont en Italie? 9 — Las ! las ! répondit-il fondant en larmes^
j'ai vu mourir ce grand homme dkme indigne
manière.
» — Qui est-ce qui est mort si misérablement? le roi ou M. de Bellegarde ?
» — Ma fille , prions Dieu pour les âmes d^ M. le président Brisson et des conseillers Tardif et Larcher.
» — Par nicm saint ange gardien ! s'il nous eût écoutés hier , il vivrait encore !
26o MEMOIRES
» — Les meurtriers seront punis de leur méchanceté ! Ce matin y comme vous savez , je sortis pour aller au Palais, où M.Brisson devait m'attendre ; en route je fus pressé par la populace de tous les gueux et mendiants de la ville, criant : # A sac le parlement ! à la hart les juges !• Je pensai que ces factieux étaient ameutés par les Seize , et ne me trompais'pas. A la hauteur « du Petit •-Châtelet la presse devint si grande , qu'il me fut impossible d'aller plus outre.
Voyant , des gardes espagnols et des bourgeois armés , je m'enquis de ce qui se passait :
•Les gens dû parlement,me dit un homme des métiers , sont accusés d'une insigne trahison , tendant à livrer Paris au Navarrois.
» — Ces juges maudits , ajouta un maître
gueux, qui en ont tant fait pendre qu'il n'y
a plus de corde en France , puisse-t-oii les
pendre avec leurs sacs à procès !
* — Il y a grand tumulte au dedans des pri-
• sons, repartis-je.
» — Par le grand Coire ! s'écria un autre au COtt tors comme s'il eut déjà été pendu , la joie
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 261 est grande en tout Jérusalena ! les prisonniers vont manger le cœur des juges et hommes noirs, sergents et procureurs.
» — Ce sera le monde à Tenvers, dit un autre, les voleurs jugeront les juges.
» — Pourvu qu'ils ne laissent évader , ajouta une femme, ce diable incarné de président Brisson , qui a fait de mes deux fils la curée des corbeaux de la Grève. »
• Au nom du président mon sang se figea en mes veines et, ma vue devînt trouble ; je ne m'informai davantage, et des pieds et des mains je me fis passage jusqu'aux portes du Petit- Châtelet , bien close et bien gardée ; la retf aite ra'étant fermée , je recommandai mon salut à DieUj et m'adressant à Cocheri, le plus enragé des Seize , qui faisait sentinelle à l'entrée :
« Compère , dis-je , ne pourrai-je avoir audience de M. le président Bnsson ?
» — A votre aise, seigneur Zamet, car vous êtes des nôtres.
» — Oii le rencontrerai-je à cette heure ?
» — En la chambre du conseil; mais il est
grand temps de lui parler si vous en avez fantaisie; car sa confession ne sera pas longue, »
» Je restai ébahi au sens de ces paroles, et, sans répondre, pénétrai dans l'intérieur, qui foisonnait de soldats et de Seize, de prêtres et de gens de Sorbonne. Je marchais comme un homme ivre , sans voir ni entendre , quand un vigoureux coup dessus mon épaule , accompagné d'un éclat de rire , m'éveilla quasi en sursaut.
«Par saint Brise-Acier! cria Bussy-Leclerc , que venez-vous faire céans , seigneur Zamet ?
» — Voir M. le président Brisson au sujet de notre procès.
» — C'est un peu tôt ou un peu tard , mon maître , et m'est avis qu'il ne ' déserrera les dents. '
» — Le bruit court que vous avez porté la main sur ce grand homme , mais je n'ai voulu le croire.
» — De fait, la chose est incroyable , j'en réfère à vos yeux pour Connaître le haut et le court. •
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. a65
• La sueur me coulait froide des membres , et je suivis le gouverneur de la Bastille sans autre question. Entrant dedans la grand'chambre du conseil , où étaient péle-méle les principaux des Seize , le drapier Legoix, l'avocat Anieline, le procureur Louchard , les prédicateurs Boucher et Pelletier, je saluai d^abord tout le monde.
« Ce n'est pas lui ! dirent plusieurs voix à mes oreilles.
» — Messieurs , reprit un quidam qui à son chaperon rouge me sembla un bourreau , lorsque viendra celui-là que je dois élever, vous m'avertirez, d'autant que je n'ai onc vu M. le conseiller Tardif.
• —Il est vraiment tardif, et cette fois c'est à son profit, repartit en riant maître Louchard.
• — Je n'ai guère fait attendre Roseau et sa corde > se récria Chouiier , lieutenant du prévôt de la sainte Union , et grftce à mon zèle le vieux Larcher a rendu l'àme de compagnie avec son président.
» -—Remercie humblement ta l>oiine chance
afl4 MEMOIRES
qui t'a fait happer M. le conseiller dedans la
cour du Palais. »
» A ces ipots de l'avocat Âmeline , Bussy- I^eclerc mè montra de l'index la fenêtre, et je fus près d'entrer en pâmoison voyant pendus vis-à-vis le président Brisson et le conseiller Larcher, qui faisaient laide grimace. Je m'assis sur un banc et pleurai eh abondance.
« N'est-ce point un Politique , crièrent aucuns, lequel se dépite a^ lieu de se réjouir 2
» — ,Sang de royaux! reprit Louchard, il le faut accrocher à droite du président, comme le bon larron à la Passion.
» — J'ai plus d'une aune de corde à employer, dit le bourreau , et je ne serai embarrassé de vendre, un coi:ps en surplus.
» — Pas. de méprise, mes frères, repartit Bussy; le seigneur Zarnet, ci*présent, est de mes amis, et partant de laJJgue; c'est un gros partisan qui a des écus de quoi semer les rues et le Pré-aux-Clercs.
» — En ce cas , dit Emonot , je réclame de lui
DE GABRIELLÉ D'ESTRÉES. ^65 cinq cents livres pour dresser de beaux éciiteaux à nos condamnés. ^
» — Je ne demande que soixante écus, ajouta le gros Anroux, de quoi boire à la santé des défunts.
» — Vous serez contents, dit Bussy-Leclerc pour terminer ces aumônes ; mais par le fil de mon épée, je défendrai du pillage mon hôte et ami , si franc ligueur qu'il larmoie faute de ne voir pas tout le parlement* à la même potence, t — Messire Bussy , cria le bourreau , ces gens de loi ne sont plus malaisés à pendre que des voleurs ou bohémiens.
» — Mon petit seigneur, fit tout bas Bussy- Leclerc , le péril dont je vous ai sorti vaut bien dix raille écus, et vous m'en êtes débiteur.
» — Volontiers quand je serai hors de. ces lieux et d'un si pitoyable spectacle.
» Bussy par avarice m'allait remmener; mais dehors, des clameurs forcenés : « Le voilà !» occupèrent tous les esprits. Les issues s'emplirent dé gens en armes , et le curé Hamilton arriva
conduisant le conseiller Tardif rai vêtu , moins blême et débile de frayeur que d'avoir été saigné la veille : « Par la croix de mon Sauveur ! murmura le vénérable moribond, mains jointes et l'œil tourné vers ces deux corps inanimés , la lumière de la judicature est éteinte! les Juifs l'ont crucifié! malédiction sur les tueurs. » Il n'acheva point ses lamentations, et perdit les sens.
• Ce pleurart , dit l'Écossais Hamilton , était •au lit d'où nous l'avons tiré, et de malade qu'il est, nous allons le guérir sans médecin.
» — Il n'a ni voix ni mouvement, remarqua le confesseur, et je suis bien empêché de faire mon office.
.» — Sur ma larne! dit Bussy-Leclerç , mon ami Roseau n'a qu'à remplacer le confesseur ; ce vendeur de justice n'en ira que mieux en enfer. » La fuite m'étant ravie , je portai mes deux mains à mes yeux, pour du moins les clore à ce supplice lamentable, et je fis les prières des agonisants à part moi. Un rire de Irénésie éclata tout à l'en tour, et relevant la
tête, je poussai un faible cri qui seulement de Bussy fut entendu :
« Silence ! monsieur mon maître , dit-il à mivoix, si ces messieurs vous condamnaient à mort, vos dix-sept cent mille écus ne vous sauveraient point.
» — Messieurs , s'écria le bourreau, à quand me sera-t-il loisible de vendre ces cadavres aux parents?
» — Après qu'ils auront fait la montre à Montfaucon ou à la Grève. ^
» Ces assassinats me firent comme insensé , tellement que Bussy, par amour des dix mille écus, m'ayant conduit en une chambre voisine, je m évanouis , et il me laissa sous clef jusqu'à ce que la connaissance me revînt.
t Çà, seigneur Zamet, dit-il, je requiers votre promesse, et moyennant dix mille écus je vous tiens quitte du reste. «
» Je suis de précaution , et j'avais en poche ladite somme en diamants et pierreries, que je sais plaire moult à la femme de Bussy.
« Voyez, dis-je, pour être plus tôt libre de sa
a63 MEMOIRES
sauvegarde, ceci vous senible-t-il de poids, quoique le coin du roi n'y soit point.
» — Quittance faite, monsieur mon maître, allez en sûreté; et s'il vous, arrive quelque mésaventure , réclamez- vous de Bussy-Leclerc, ami de vos espèces sonnantes. »
» Je m'éloignai en toute hâte, et partout où je passai , je pensais être suivi à la piste par le bourreau, licol en main; car à la place de Grève je vis ledit Jean Roseau ordonnant la plantation de trois potences plus hautes que ne fut celle d'Aman. »
J^e récit achevé, Zamet recommença ses larmes et ses maudissons contre la Ligue. Je ne m'efforçai point pour l'imiter; mais avec des plaintes de toute sorte, jei^egrettai d'être venue en cette ville abandonnée de Dieu.
. « Bastien , dis-je par reconfort , je jure Dieu qtie, demain je ne serai point de séjour à Paris.
» — C'est une folle idée, ma chère fille, et à ce départ vous courez des périls plus que je ne peux dire.
» — Non , vous ne ferez ni par prière ni par avis ^ue ma résolution soit révoquée.
» — Patientez plutôt jusqu'à l'arrivée de Mayenne, qui est en chemin pour châtier les factieux.
• — Vous parlez en vain, mon cher Bastien; et pour me faire demeurer il me faudrait lier de gros nœuds*
» — Je ne vous retiendrai, ma mie, contre votre bon plaisir; mais j'en ai 1 ame fort contristée.
» — Je départirai en carrosse vers la minuit, seule avec Périnet; mes domestiques me joindront à Mantes où je vais.
» — Je vous dissuade , ma belle, de paS' ser par la porte Saint -Denis ou toute autre dont les Seize se soient saisis; mais un de mes obligés est chef à la porte Saint -Jacques, et de ce côté vous n'éprouverez nul obstacle.
• — Périnet, mon fils, quel parti suivre?»
A cette interrogation , Périnet, qui pendant le déplorable récit de Zamet n'avait proféré
a-jo MEMOIRES
une parole , mais de son bâton magique traçait des lignes aux cendres du foyer, dressa les oreilles et dit : J Mantes. ! J'entendis l'équivoque à mon égard , et fis un grand merci- Donc , ma départie résolue , j'employai le reste du temps à mes adieux.
< Mon bien cher Bastien, dis-je à Zamet, s'il vous vient quelque remords de n'être pas du parti royaliste , recommandez-vous de moi pour être dignement accueilli.
» — Je prévois, ma Gabrielle, qu'à ton exemple, je prêterai serment à Sa Majesté, et m^aide Dieu pour concilier Mayenne avec ledit roi !
» — Le roi , quoi qu'il advienne, est votre débiteur des sommes que vous lui fîtes tenir en mon nom.
» — Ce n'est rien que cela, et en ces temps de misères il m'offenserait de ne poin|f recourir à une bourse enflée encore des bontés de son prédécesseur.
• — Non, le roi ne voudra pour aucun prix faîv^e honneur aux offres généreuses d'un U-
gueur, et préférera encore avoir des trous à son pourpoint.
• — Ma fille, assure-le de mes respects et dé-
vouement.
» — Monsieur Zamet , dit Périnet, heureux le roi qui a tel sujet , heureux le sujet qui a tel roi ! Or conservez ce siège , où se posera ce grand roi.
» — Je me fie à ton horoscope, et pas un ne s'assiéra en cette place sinon Sa Majesté, et ma maison sera bénie du jour qu'il y entrera.
» — Ce sera quand le soleil entrera en la maison de Mars. »
ZTamet me précautionna d'un écrit pour le capitaine de la portç Saint-Jacques, et vers les dix heures je itiontai en carrosse avec Périnet, après nos adieux faits et parfaits. La route ne fut troublée qu'aux approches de la place de Grève , par un bruit confus de pas et de voix. Périnet dit le premier :
« Qu'est-ce que ce tumulte? Les compagnies du guet ne mènent tels murmures ?
» — Sont-ce pas , repris-je , les âmes en peine des défunts qui se lamentent ?
» — Par les signes d'alpha et d'oméga ! on Guiderait que mon aïeul Pérînet Leclerc a ouvert de nouveau les portes aux Bourguignons. »
Étant sur la place de Grève , je fermai les yeux pour ne point aviser les trois potences érigées devant l'Hôtel-de- Ville; mais une clarté subite me les fit rouvrir.
« Ce ne sont point les feux de la Saint-Jean , m'écriai-je , qui flamboient et s'effacent.
» — ^^Non, repartit Périnet, ma chère dame; ne soufflez mot et ne perdez contenance : voici une multitude venant à nous avec des lanternés sourdes.
» — Ce sont les Seize qui ont mis à mort le président Brîsson ! »
Ce disant ^ je chus toute pâmée dans le carrosse. Périnet, comme il me l'a conté , étendit son manteau dessus moi et regarda par la portière. Ce cortège de gens arrêta le carrosse , et aucuns firent ce cri: « Il n'est que d un Politique de déranger notre procession !
» — Mes amis, dil Périnet, la journée a été bonne pour la sainte Union.
» — Par le bienheureux Jacques Clément!
nous n'avons fait qu'une Passion au lieu d'un massacre des Innocents.
» — Où allez-vous? dit l'avocat Ameline qui lùarchait en avant.
» — Chez M. l'ambassadeur d'Espagne , répondit Périnet, lui donner avis des nouvelles fraîches de Rome.
»— »Le pape est-il élu? repartit un prédicateur.
1 — Oui«dà! ditPérinet, Innocent IX, le plus ligueur des papes.
• — Pour échange de ta bonne nouvelle , reprit l'avocat Ameline, fais assavoir à M. lambassadeur comme quoi nous servons le roi d'Espagne!
A son commandement, force lanternes sour^ des firent une éclatante lumière et montrèrent plus de deux mille personnes la face voilée dans le manteau , araiées de) hallebardes^ d arquebuses et d'épées.
c Monseigneur, dit le fourreau , considère;^ , s'il vous plaît, les reliques de nos ennemis! »
Après <}uoi, maître Jean Roseau fit approcher contre la portière du carrosse trois crocbeteurs portant à dos les trois cadavres nus en chemise, debout, et ayant des écriteaux dessus la poitrine. « Lisez nos pancartes , cria Émonot ; le style est sorbounjen et de bonne rhétorique. »
Périnet lut mal à son aise et tout haut :
« Barnabe Brisson ^ l'un des chef$ des traitres et hérétiques f Claude Larcher^ l'un des fauteurs des traîtres et hérétiques; Claude Tardifs l'tfn des ennemis de Dieu et d^s princes cqthûliques.
La joie d'ouïr ces infamies se répandit en
rirfes féroces; et, en son délire, Tavocat Ame-
line fit une grande blessure au cadavre du président Brisson. «Vive le pape Innocent! cria-til ; vive l'Union espagnole ! »
Périnet m'a dit que le diable en enfer et ks Seize en cette cérémonie, c'était même
cbos^. .
« Maintenant, dit un de ces meurtriers, nous allons pendre ces charognes au nom de
DE GABï^iPLliE D'ESTRÉES. «7^ la ville de Paris, du roi d'Espagne et dç Sa Sainteté. ,
9 — On en pendra d'autres sou$ peu , et à leur damnation éternelle ! » répondit Péripet, Ils n'arrêtèrent pas davantage , et s'en allèrent aux potences. Le cocher toucha y et quand nous fûmes hors de danger, Périnet m'appela doucement par mon nom.
« Âh! dis -je comme au sortir d'un long somme , j'ai songé de vilaines choses.
» — Madame, vous arriverez à Mantes devant ie jour, et ce sera tant mieux, pour ne pas voir la place de Grève ornée des victimes, puis après des bourreaux. »
Je. n'eus point lieu de me plaindre de ma départie que suivit ma haute fortune.
Je ne range point en mon sujet lea vengeances que tira M. de Mayenne de l'assassinat du président Brisson et des deux conseillers, malgré que Zaroet m'en ait écrit 'le détail.
C'est assez et trop de cettç horrible tragédie , et je reviens de meilleur ^ppeur à mes atkiours qui duraient depuis uqe .année environ sans
avoir pris fin , j'entends'parler dii point où visent tous les amours, les plus vulgaires et les plus élevés. Ce point main tef ois fut bien fait poUr éteindre une flamme ; mais la nôtre s'en aviva. N'est-elle pas aussi belle et brillante, sire, qu'elle ne fut à son origine? La matière que je vais traiter est délicate à manier, et j'aurai pudeur de dire les particularités de la défaite comme j'ai fait de ma résistance. Puissîez-vous, mon non trop cher Henri, avoir' la mémoire aussi présente que je l'ai de ce qui arriva la nuit de Noël, ainsi que ï*érînet l'avait prédit dessus mon livre d'Heures.
Lés prophéties de Périnet s^accomplirent en tout lieu , l'élection du pape Innocent IX fut connue peu après, et réjouit la Ligue autant que le roi en fut marri , M. de Mayenne, au bruit des meurtres coipmis par les Seize à Paris, jura par son ventre de tenir la main ferme une fois en sa vie. Donc il vint en armes s'établir au Louvre, fit bonne mine aux Seize, invita les principaux à sa table, et le lendemain, de sa privée autorité, en condamna neuf à mort.
dont cinq avertis à temps s'enfuirent de France. Émonot, Ameliné, Louchardet Anroux furent pendus à une poutre d'une salle basse du Louvre. Bussy-Leclerc eut la vie sauve au prix de ses granA trésors ; et par châtiaient de sa cupidité, de gouverneur de la Bastille qu'il était, redevint comme devant tireur d'armes à Bruxelles . où sa femme fîit marchande d'herbes: « Vive Dieu! m'écrivait Zamet, onc je n'en- • viai le malheur de personne au monde , et sans » pécher je me réjouis de savoir que Bussy-Le- » clerc est tombé si bas du haut de sa Bastille. Il « aura en battant du fer le loisir delà pénitence.» Enfin la mort du président Brisson , certainement irréparable, ne profita guère à ses auteurs, qui furent tous exécutés ou bannis; avant ou après la réduction de Paris. Le sang paya le sang, et pour témoigner de l'ire céleste, furent pendus semblablement le sergent qiii l'avait arrêté, ce grand homme, le prêtre qui lavait confessé^ et le bourreau qui l'avait mis à mort!