‹ Mémoires de Gabrielle d'EstréesChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ArrÎTée à Mantes. — SouTenez-Tous-en. — M. étCheyerny en chemise. — Le temps jadis. — Victoire de CerisoUes. — ^Anne de Bouleo. — ^La belle Féronnière.— Seconde grossesse de Madame de Brancas, et rimmacalée Conception. — L'amoar et l'honneur. — Le chapeau de médecin. — Mensonge olBcieus. — Le médecin du peuple. — La vérité touchant le chapeau. — Souhait d'un roi. — Chagrin d'Hrtiri IV, — Le pouvoir de l'amour. — La maîtresse du roi. — Madame de Nevers. — Les pages et madame de Gliâteaupers. -^ M. de LoDgveville rival d'Henri I.V. — Déclaration épistolaire. -^ Mauvais procédé* — Petite vengeance. — La veille de Jfod* -7- L'amour et la dévotion. — Excommunication lancée par Périnet.— Les Centuries deNostradamus. — Mars et Vénus. — Dernier effort de pudeur. -^ Le caivini^ en défaut. -^ Le chancelier et les $oU. — Maître Ennui. -^ Projets pour 4a messe nocturne de Noël. — Clément Marot et Marguerite de Ifavarre. — L'autre reine Marguerite et Coconnas. — ' Gàbrielle aux abois. — L'amour du temps jadis. -^ Fleurette. — La mémoire chronologique de M. deCheverny. — Aventure de la jeunesse d'Henri IV. — Le précepteur La Gaucherie. — Les filles d'honneur de la reine -mère. — Le château de Nérac. •*- Ptaisin de la vie rustique. — Quatrains de .G4iy-.Faur de Pibrac. -^ fienri à la ooorie. — Les glissa)^ — La fille du jardinier. — Un premier amour. — Le pédagogue. — Seconde entrevue. — Serment terrible. — Deux amants. — Funeste épreuve. — Tentative de suicide. — Henri sauvé. — Ëpanchement de tendresse. —Le lendemain. — La rose. ^ Rém d'eau bour-

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beoK. — Pressentiment. — Adieu pour toujours. — La morale en^ quatrains. — La fièvre et le délire. — Un mal pour un bien. —^ Pauvre Fleurette. — TJn atis du ciel. — Fleurette noyée. — Le ciel

et la terre. — Différentes impressions. •«- Le diâliment de La€Mcherie. — Gabrielle et Fleurette. — Noël 1 Noel^.

Il n'y avait pas une pointe de jour à l'orient quand, moitié endprmie, j'arrivai ed la ville de Mantes , où je ne pensais pas trouver le roi at cause du siège de Rouen qui se faisait malgré rhiver. Les évènemetits du jour ^t de la nuit m'avaient gâté le teint et enflé les yeux; j'étais accoutrée comme on est en voyage , mal en point et la robe d^rafée ; je n'aspirais qu'à me

mettre au lit et dormir tout d'une traite jusqu'à midi. Dans l'instant que le carrosse s'arrêta par devant Thôtel de madame de Sourdis ,

Périnet dit tout bas, comme parlant à soimême :

a La Noël prochaine est le j our préflx, et rien n'aboutira plus tôt ni plus tard.

9 •^ Quelle litanie , mon fiJâ , i»Âcfaes!<*tu en tesdents?

a8o MEMOIRES

» — Madame , n'oubliez de voir chaque matin le saint ou la fête du jour au calendrier de votre livre d'Heures , et vous verrez l'effet de ma prédiction.

» — Sainte Astrée ! je suis aise que tu m'enseignes le mystère contenu en ce G marié à lalettre H , le propre jour de la nativité de Notre Seigneur ! »

Ma tante de Sourdis, avertie de ma venue , sauta hors du lit et s'en vint à ma rencontre avec son chancelier en 'coiffure de nuit et les chausses détachées. Il était en si comique état que je ne me retins pas d'éclater avec redoublement de gaieté à son air grave et impassible.

•Monsieur de Cheverny, dis-je, avez-vous vêtu le costume de votre charge pour me recevoir?

■ -^ Madame , répondit-il , empressement fait excuse ; ainsi en l'année 1 544 » ayant su la nouvelle de la viq^oire de Cerisolles gagnée par M. le duc d'Enghein , je ne pris le loisir d'achever ma barbe commencée , et un côté ras , l'autre point » je courus à l'audience de Sa Ma-* jesté y qui'me complimenta de mon z^e.

» — Votre zèle eût paru davantage f reprit inadaine de Sourdis , en cas que vous fussiez; en chemise et les jambes nues.

« — Au demeurant, iis-je, M. le chancelier me pourrait adresser même reproche , de me montrer si défaite et mal idoine , au lieu d'être cointe et attifée.

» — Çà, de bonne foi, ma chère reine, je vous prierais de vous moins contraindre avec vos amis, et de venir à nous en chemisette, comme fit , m'a conté mon honoré père , madame Anne de Boulen au temps qu'elle séjourna en notre cour, vers l'année i5i5 environ....

»T— Fi! coupa court madame de Sourdis; abstenez- vous, pour l'honneur des dames, de rappeler ces vilenies fort malséantes en ce temps-ci, où la réformation s'est faite en les termes, sinon quant aux faits.

» — • Madame ma tante , dis-je , votre sévérité est grande et intem^pestive d'empêcher que M. de Gheverny joue de la langue en toute joyeuseté; mais à demain, s'il lui plaît, car je serais mieux en un lit bien chaud.

i82 MEMOIRES

• — Madame, reprit le chancelier, je vous offrirai le modèle de madame de Valentînois , laquelle 9 après une absence d'un petit jour, n'eût pas dormi , bu et mangé devant que d'àvoir baisé son ami le roi Henri II, qui ne valait point Sa Majesté régnante , quatrième du nom.

» — Oh ! m'écriai- je , le roi est donc ici ?

» — Par Jarnac! ma fille, je l'ai fait chercher, ce bon sire , et il me sera plus obligé que de la prise de Chartres.

» — Bon Dieu ! j'ai vergogne de me montrer en si pauvre parure et les cheveux désordortnés.

» — Bon ! reprit madame de Sourdis, le roi regardera plus volontiers à votre visage qu'à vos habillements.

» — Par la bataille de Pavie! ajouta le chancelier, même chose arriva en l'année ibSg au chôvalier-roi François I*', qui, avant le soleil levé, vint surprendre sa belle Féronnière. Cette dame, Toeil chassieux d'avoir dormi , se voulait parfumer, laver et orner : t Foi de gentil*

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homme, ce dit le roi , je n'ai que faire de vos atoui:s, mais bien de votre personne; si être vue vous déplaît, faites ôter les lumières.»

Pendant ce propos , Henri ne venait point , et madame de Sourdis interrogeait son chance* lier de ses regards. Icelui réagençait les aiguillettes de ses grègues , tandis que le miroir me portait conseil à réparer ma mise en attendant le roi.

« Oui-dà , dis*- je alors , notre maître est donc bien empêché après sa toilette, qu'il tarde tant?

» — Ce n'est pas de son plein gré, j'en jure-^ rais, reprit madame de Sourdis.

X — Il ne loge point en cet hôtel ?

i — Non , quant à cette nuit , repartit M. de Chevemy sans malice , et... ^

» -^ Oui , sans doute , interrompit madame de.Sourdis; mais depuis que Mantes faillit être surpris par les ligueurs, le roi veille en personne aux fortifications par le chaud et le froid.

» — C'est affaire à un si grand prince, » dis-je sans penser 4 mal , et fort émue de cet excès de prudes c^* Puis devisant pour passer le

temps, je demandai des nouvelles de ma sœur Julienne, et comment elle avait fait les relevailles de ses couches.

« Madame , elle est grosse encore ! s'exclama maître Alibour qui entrait pour me souhaiter la bîen-venue.

» — Raillerie î dis-je ; elle n'avait depuis ses noces cohabité avec M. de Brancas son époux.

» — Elle y est à cette heure, repartit M. de Cheverny, en la ville de Rouen, et ligueuse plu^ que vingt. Mais sa grossesse, m'est avis, est tant seulement dedans l'imagination d' Alibour.

» -— Hippocrate ! s'écria le médecin outragé en sa science, ne me poussez à bout, de peur gue je dise le jour, l'heure et le comment de la conception.

« — Bonhomme, dit madame de Sourdisi'air fâché, vous seriez propre à expliquer le mystère de l'immaculée Conception.

n — Le roi n'arrive pas davantage, » me récriai-je pour détourner.ce propos malplaisant.

Sitôt dit, le roi arriva , et , entr^ dedans la

DE GABRIELLE D*ESTRÉES. 285 salle, où j'étaîsloute soucieuse, me jeta les bras au cou, me baisant à m'éèouffer.

« Ma Gabrielle , belle et la plus belle, disaitil , votre retour lu'ôte une montagne d'ennuis de dessus le cœur ; votre présence sera pour moi comme un clair soleil après l'orage.

• » — Sire, interrompit M. de Cheverny, au risque de vous déplaire , je dirai à Votre Majesté ainsi que Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche disait à son frère d'armes , le roi François I" : L'amour est bon ; mais l'honneur vaut mieux.

» — A quoi tend cette parole, mon maître?

reprit le roi.

» — A vous faire souvenir , dit M. de Cheverny, que ce jonrd'hui vous devez joindre M. de Biron , qui assiège Rouen et M. de Villars. »

Ce colloque durant , je considérais Henri de la tête jusqu'aux pieds, tant il me semblait vieux devenu et métamorphosé d'air et de visage. Ainsi faisait Alibour riant sous cape. Tout soudain , je fus en pâmoison de rire, et dis à travers mille éclats :

» — Sire, l'étrange chapeau que vous av^î » — Sire , ajouta in^itre Àlibour , vene^-voujj

pas d'opérer un accouchement en ville, que

vous portez les insignes de la faculté comme

un mien confrère.

— Dis-moi ce que c'est, demanda le roi, compère Cheverny, et quelle mascarade on me fait jouer?

— Sur ma vie ! sire , répondis-je , vous sortez d'une apothicairerie , et avez échangé vos

bardes contre celles du maître.

» — J'ai dépit bien grand de cette aventure, se récria le roi, et j'en châtierai les auteurs; car la distance est énorme d'un roi de France à un médecin.

• — Sire, repartit Alibour , les batailles tuent plus de gens encore que nos remèdes. »

Henri n'arrêta guère sous ce déguisement doctoral; et, tout rouge, s'en alla donnatit les médecins à tous les diables. Ceci ne me fit point réfléchir, et comme madame de Sourdis et le chancelier souriaient s'entre-regardant :

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 187 « Ma tante, dis-je, faites-nous part un peu de Tobjet qui vous divertit.

f — Je pense y reprit nnadame de Sourdis riant plus fort, que le bonhomme Âlibonr est coupable de ce changement d'habits.

• — Hippocrate ! se récria Alibour , quelqu'un de la faculté apparemment; mais je suis plus innocent que le petit au sortir du ventre maternel.

» — Je tiens le fil en ce labyrinthe , reprit ma tante : M. Alibour ayant omis de fermer lliuis de sa chambre, cette nuit qu'il dormait, le roi qui couche auprès^ se voulant habiller dans l'ombre et sans* éveiller ses valets , aura vêtu cette friperie à tâtons.

• — Saint Hippocrate! madame, moi qui sais tout le menu de l'histoire...!

» — Bonhomme, poursuivit M. de Cheverny, même aventure arriva en i535 à monseigneur Dubellay, lequel, mandé tout de suite par le pape, prit les habits de son. secrétaire , maître François Rabelais.

*> — Sire , dit qi^dame de $ourdis ai^ roi de

retour, mais fort mécontent de la farce, j'ai découvert l'énigme, et vous la dirai quand M. Alibour ne sera point là pour nier.

» — Par Hippocrate! fit Alibour, je jure et adjure que ledit chapeau et le reste...!

» — C'est bon , dit le roi , qu'il en soit ce qu'il pourra; mais, ventresaintgris! je prouverai aux moqueurs que je suis roi et non médecin.

» — Un roi , sire , concltit Périnet à qui la langue démangeait, doit être vraiment médecin de son peuple, voire même en dépit d'iceluî, le guérissant de toutes misères humaines, guerres, disettes, séditions, qui sont maladies moult dangereuses et auxquelles profitent bien les plus doux remèdes.

, — Vive Dieu! cria le roi embrassant Périnet, voici d'admirables paroles à écrire en lettres d'or dessus la couronne , et feu M. Guy- Faur de Pibrac n a jamais si bien dit en ses quatrains. » .

Henri depuis m'a conté le vrai touchant le chapeau du docteur, lequefcfut coiffé d'autre

DE GÀBRIELLE D'ESTRÉES. 289

sorte par le roi, qui, la nuit de mon .arrivée, couchait au logis et avec la femme dudit médecin. Cette malavisée , quand on eut averti Henri de me venir voir, ayant mé de tous moyens en sa puissance pour le retenir , imagina malicieusement de l'accommoder avec les vêtements de Tépoux cocu. Le lendemain, Sa Majesté, par contre-vengeance, envoya lesdites bardes au mari , le priant de garder les siennes pour l'usage des amants de madame.

J'ai volontiers ri de l'aventure , narrée tout à plat par maître Guillaume, qui en tirait cette belle mor^^le , que l'habit ne fait pas le moine.

Quand le jour fut grand, Henri me supplia

4ionnétement de lui octroyer le téte-à-tête. Je

ne répondis mot, et cela s'entendit d'un : Je le

veux. Étant seiïls , après des baisers donnés et

reçus, Henri se mit à pleurer.

« Sire, dis- je, ces pleurs dérivent-ils de ma présence, et vous plairaît-il mieux que je revinsse chez monsieur mon père ?

»-w.Oui mignonne, je me dépite de penser 2. 19

à ^toi et aussi à moi; j'envie la fortune d'un tabeUion de village , mangeant du pain et de l'ail , mais allant et venant à sa convenance : je ne suis pas roi, mais esclave des calvinistes et des catholiques.

» «^ Sire, jetez bas ces vilaines idées en temps que nous sommes ensemble.

» — * Au contraire » ma mie , j'y pense à ton objet; car voici que tu as secoué le joug d'un père tjrrannique, et moi je ne puis rompre mes entraves : tu viens , et je pars.

» — Sire, le meilleur est que vous mettiez la Ligue à néant, comme Hercule gisait les monstres : le siège de Rouen achevé, vous marcherez à Paris, et je vous vois Àacré et couronné roi à Reims. ^

• — Le pas est plus difiâcile que tu penses : que si je deviens catholique , comme tout m'en convie, messieurs les calvinistes recommenceront la Ligue à l'encontre d'un relaps ; que si je persiste en ma religion , mes gentilshom mes catholiques me délaisseront ; ce dont chaq oe jour ils me menacent. Vive Dieu! j'ai bonne

DE GABRIELLE D'ESTRÉES- jgt

envie de redevenir roi de Navarre sans royaume, comme devant.

» — Sire , le découragement est pire que tout, et je vous prie , en cas que mes prières aient votre oreille, de croître en courage et perse* vérance ; l'avenir pour vous vaut mieux que le présent.

« -« Ah, ma chère ! tandis que je suis par monts et par vaux loin de vous et de vos yeux ardents, le tourment de l'absence m'aiguillonne; et tant plus je m'éloigne d'oùvousétes, tant plus s'avive mon désespoir.

» — Sire, sire, pour vous remettre en joie, j'irai où vous irez, fut-ce aux mers hyp^iiorées!

» — Mon âme, oui, c'est de l'amour dont je suis plus joyeux que de toutes les finances des Espagnols ; c'est du plus parfait amour , et qui bientôt me navrera d'un autre regret.

» — Lequel ? sire , en temps que je vous aime et, vous aimerai toujours , j'en fais serment.

• — J'ai pour femme la sœor de trois rois

défonts; mais la plus mauvaise bé te, la plus dévergondée , la plus odieuse !.««

» — Site, ayez souvenir qu'elle est votre épouse; et d'ailleurs vousii^avez point sous les yeux le spectacle de ses galanteries, qui la firent confiner au château d'Usson.

— "Ventresaintgris! damné soit le démon femelle qui me déshonora par le mariage!

cette vilaine , qui souille mon nom et mon lit, défend que je fasse ma vraie épouse d'une digne amie telle que tu es, mon cher cœur!

» — Henri, amour vaut mieux qu'hymeiu

>-^ Amour vaut mieux que tout! Mais Bel-

legarde estait bien horsxle ta pensée, belle Gabrielle ?

»— Non pîus que si je ne l'eusse onc vu ni connu.

1— Je me fie à ta promesse de ne le revoir; car si bon que je sois, j'ai de grosses colères, Dieu me pardonne! Et par hasard, vous trouvant eQsemble , si j'eusse mon épée, je pourrais bien me repentir de ce qui adviendrait !

»■— Sire, il n'en sera rien, et vous n'aurez

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. àgS

besoin de tirer 1 epée : si pareille chose arrivait, je vous requiers de commencer à me donner la mort justement.

» — Demeure à Mantes avec madame de Sourdis, mon cher tout; je vais loger à Dernetal contre Rouen , pour mieux pousser les travaux et attaques; car j'appréhende que la re'sistance sera rude, et Dieu en sait la fin. Je laisse à ton commandement une part de ma miaispn , et un absolu pouvoir comme si tu fusses véritablement reine; je reviendrai souvent et t'écrirai davantage. Oh! le triste mot qu'adieu! »

Je réconfortai Henri de bonnes paroles et d'autant de baisers qu'il voulut; après quoi, essuyant sa paupière , il se posa en selle , répéta un adieu , ma mie ! et partit à beaux éperons. ' ligués, comme dit Chicot, le plus brave des bouffons, lequel devait mourir peu après. Monsieur mon père , instruit par Zamet de ma retraité à Paris , m'écrivit d'un ton fort radouci , me mandant de le dégager de sa parole avec Bellegarde , qui avait toujours en main Te double du contrat et en poursuivait l'exécution

pour Pâques fleuries de Fannée suivante. Je répondis à] M. d'Estrées que j'agirais en cette affaire ardue de manière à le rendre satisfait ;^ et quant au mariage avec Bellegarde , qiie j'en étais plus que jamais dégoûtée ; partant, que

j'aviserais au plus expédient pour retirer ledit contrat. Le roi , suivant ses loisirs , venait me

visiter tous les quatre jours et m'écrivait quotidiennement , savoir : les détails du siège , qui se poussait &iblement , et les nouvelles de son amour. Ces lettres et ces visites nous menèrent aux environs de Noël sans avancer beaucoup les choses des deux parts ; car madame de Sourdis comparait au siège de Rouen l'amour du roi, devenu timide et peu entreprenant, contre son habitude. Je menais en la ville de Mantes une vie honorable et splehdide ; les petits comme les plus grands se recommandaient à mes grâces; chacun \léjà savait la grande amitié que me portait le roi ; et dames et gentilshommes des plus hautes maisons venaient se déclarer mes servantes et serviteurs. C'est en ce temps que madame de Nevers, se-

journant en cette mémQ ville , rne vint saluer» eu égard à la belle posture que j'allais prendre en* cour. Cette dame, que toujours depuis j entrelins parmi mes plus dévouées, et l'est encore, avait une prodigieuse libéralité de caresses et embrassements. Je l'ai dénommée à bon escient l'amie de tout le monde; car elle a des Dieu-gard! pour le fin premier venu, et en outre elle vous baise sans vous connaître à triple rebras; en somme, elle n'est dépourvue d'envie et de malveillance. «Diantre! disait feu M. de Nevers son mari , je n'ai pas épousé ma femme , mais la femme de bien d'autres.

Pour tout dire, de par Mantes 11 n'était que bruit de la nouvelle amie du roi , et j'eus peine à avoir accoutumé ces clignenqpnts d'yeux , ces chuchotements à l'oreille , ces si* gnes que les gens faisaient à mon passage. Un matin j'ouïs deux petits pages devisant de mon fait dedans l'antichambre.

" Cest une belle et noble demoiselle ,^dî«ait le plus jeune , et j'approuve Sa Majesté do la mettre au-dessus de madame Marguerite , qui

2q6 MEMOIRES

sent si mauvais que les plus rares parfums de l'Arabie n'y vaudraient rien.

» — On ne l'intitulera point, celle-ci , reprit l'autre, la Marguerite des Marguerites , comme la reine de Navarre sœur du roi François ^^

» — Madame Gabrielle a la main et le pied si mignons qu elle ne serait méconnaissable de nuit entre toutes les dames de la cour, et madame de Châteaupers , à qui doit s'allier M. de Rosny, disait parlant d'elle, ce par jalousie, que petit pied et petites mains dénotent petite âme.

» — Or la dame a tout cela fort grand et gros , lé reste aussi ; mais en fierté elle ne le cède à personne.

,» — Moins vaut être roi qu'ami de madame Gabrielle ; Sa Majesté, je crois, est de mon avis.

« — M. de Cheverny disait que la reine Marie Stuart , lors de son hyménée avec le feu roi François II, toute belle qu'elle fût à l'admifation d'un chacun, n'égalait madame Gabrielle , comme la lune n'est point à comparer au soleil.

DE GABRIELLE D'ESÏREES. 297 » — Il est doux de servir une si digne maîtresse!»

Ces enfants, de la maison de Barjac et de celle de Castelnau, sont demeurés mes pages jusqu'à ce que j'en fisse de bons officiers au roi, qui m'en a su bon gré. A cette époque M. de Longuevil.le, lequel m'avait aimée de la première vue, et poursuivait de m'aimer au détriment de son épouse, madame Catherine- Gonzague de Ciéves, vint deux et trois fois à Mantes sous quelque prétexte en l'air, me fit visitations avec des soupirs et lèvements d'yeux , ce à quoi je ne pris pas garde, non plus qua sa bonne mine. Pour finii^, il se hasarda de m'écrire la suivante, que je ne montrai au roi, de peur d élever entre eux un aigre conflit; mais je m'abstins d'y répondre , et depuis seulement j'eus cette bonté imprudente, fondée sur d'honnêtes motifs. Sire, je vous dirai ci-après la vérité que j'ai dite à Henri alors que feu M. de Longueyille eut fait soupçonner méchamment -ma loyauté.

c Ma CHERE DAMm,

» Vous que je souhaiterais nommer de noms » plus doux, tenir plus long-temps ma pensée »en la prison de mon cœur n'est plus au pou- » voir du misérable amant que vos yeux ont 9 fait sans malignité. Il ne vous souvient pas » que naguère j'ai requis de mon épée l'inesti- » mable bonne ur d être votre chevalier. M. de » Bellegarde a eu dessus moi l'avantage , non .«par les armes, mais de votre indulgence. D'à » présent que la plus insigne foi mentie vous a

• démontré ce que vaut ledit Bellegarde, je re-

> viens me ranger dessous vos étendards et » vous prier d'amour. J'ai pour certain que le » roi ne vous tient au cœur davantage que le

• perfid<^. ami de mademoiselle de Guise ; car

> Sa Majesté n'a onc persévéré en ses amours , »et je vous dissuaderais de faire croître le » nombre de ses anciennes maîtresses , qui » toutes n'ont eu à se louer de sa fidélité. t>onc

• je vous offre un ami de maison royale et qui » ne cesse de vous adorer en secret et silence. » Moi , votre petit serviteur, je ne vise à d'autre

» gloire qu'à vous plaire , à d'autre heur qu'à

• vous aimer, et cela toute la vie. Mon attache- » ment l'emporte d'autant sur tous autres par » sa constance , sa force et son ardeur. La cou- » qu^te que je tente est par trop hardie, et j'ap- » préhende grandement d'être plus camus que » ne sera le roi à la levée du siège entrepris. Je »vous réitère, belle des belles, que je suis » acharné à exciter cette belle flamme, et sans » attendre votre plein gré. Que si mon mariage » est un obstacle à mes désirs , je suis prêt à vous

• écriredemon sang une promesse en laquelle, fl ma femme morte , je m'engage à la remplacer » par vous ; ce me sera plus d'une occasion de » pécher par les souhaits que je pousserai au »ciel pour être délivré de madame de Longue- » ville. Je n'espère rien , et j'espère tout. Faites » que Henri d'Orléans vous tienne lieu de Henri » de Bourbon. Que si votre résistance dédaigne

• mes offres, bien au-dessous de vos divins at- » traits , je ne cesserai pour cela de vous avoir » pour la plus chère et la plus cruelle des dames, » desquelles je suis le serf à merci.

» Heitri d'Orléai^s de Lowgueville. »

5oo MEMOIRES

Cette lettre me sembla insensée et honteuse pour un vrai gentilhomme; car le roi étant mon ami avoué; c'était bien mal juger de ma personne que me supposer changeante au point de quitter l'un pour l'aulre; ensuite il y avait de la méchanceté à vouloir dépouiller le roi d'un bien acquis. Toutefois je celai cette épître, pensant que ce fût la dernière ; et quand M. de Longueville, inquiet de ma réponse, s en vint la queHr de bouche, jene lui mandai autre chose que cette moquerie :« Monsieur, s'il vous plaît de me dire comment se porte madame de Longueville, et d'aventure si elle mourra bientôt ? » Madame de Sourdis là présente rit volontiers de la question, aussi incongrue que la promesse de mariage faite du vivant de cette dame. M. de Longueville avait trop haute opinion de sou petit mérite pour se faire honte de son entreprise, qu'il pourchassa de tant de sortes et si audacieusement, que je fus en la nécessité de le prier par lettres de discontinuer ses tentatives, qui ne me prendraient à la tentation. De cette cor-

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 3oi

respondance , en tout bien tout honneur, pouvait résulter la ruine de mon amour avec Henri, ce qui m'eût été plus sensible que la mort; mais mon innocence et la méchanceté de l'autre connues, je fus trop bien tancée d'avoir eu compassion d'un qui ne valait rien. Le bon Dieu l'a châtié en le retirant de ce monde avant l'âge. Son âme soit sauvée éternellement !

La veille de la fête de Noël , à laquelle je devais saintement communier , le roi survînt sans autre compagnie que M. de Rosny, lequel, la face cicatrisée^ allait faire l'amour à très haute et puissante dame de Château pers, sa fiancée.

<• Ma mie , me dit Sa Majesté me baisant à sa façon sur les yeux et la bouche, je m'en viens auprès de vous chômer la Noël.

» — Sire, reparlis-je, êtes-vous catholique devenu? ^

^ — Non , ventresaintgris ! mais amoureux je suis et serai. Noël pour moi vaudra mieux que la Pâque si vous veuillez chanter ensemble les antiennes du dieu Amour , lesquelles n'ont ni

3o2 MEMOIRES

commencement ni fin et ne se chantent qu'à deux parties.

» — Sire , vous arrivez en un moment inopportun , d'autant que je suis affairée à mes dévotions.

» —Vive Dieu ! ma chère , est-ce pécher en votre religion que de bien aimer ? s'il en était ainsi , je préférerais quitter mon Dieu que ma maîtresse.

» — Sire , demain je communie , et d'ici là je ferai pénitence.

j> — Non ferai pour ma part , mon cher cœur; car vous voir , vous ouïr , vous baiser, ce sont plaisirs qu'envierait le paradis.

» — M'est avis , s'interposa Périnet , madame , que vous ne communierez au jour de demain?

» — Et pourquoi, je te prie , cette excommunication , mon gentil Périnet ? m'écriai-je.

n —Madame , il est bon d'élire les moments que l'on commerce avec Dieu , et son précieux sang est un poison sinon un baume céleste.

»— Le diable m'emporte ! dit le roi, si j'entends Talpha et l'oméga de tes horoscopes

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 3o3 mais je consens de grand cœur à ce que ma chère et amée Gabrietle se dispense de la commufaion catholique.

» — Sire, dis-je, il me coûte de ne point gagner des indulgences à votre intention , et pourtant je sais Périnet trop mon ami pour m'engarder contre mon bien et le vôtre.

» — Madame , fit Périnet, Noël est le jour prédestiné, et amour, sans être péché mortel, n'est pas tout d'un accord avec les sacrés mystères.

» — Qu'est-ce donc que ce Noël dont tu me fais si grosse peur ? répondis-je en colère.

■ — Les astres annoncent la jonction de Mars e tVénus.

» — Vive Dieu ! j'^ reçois le bon présage , se récria le roi , et en cas que la chose arrive comme tu dis , je te rendrai plus riche que le roi Charles IX ne fit le maître astrologue Nostradamus.

» — Que si vous saviez de mémoire les Centuries dudit Nostradaraus , dit Périnet , vous verriez un vers où il est dit :

A la Nod» la femme au roi se dooDe»

3o4 MEMOIRES

9 — Venlresaintgris! Nostiadamus est bon compagnon , et je souhaite que son horoscope vise juste à mon objet.

» — Périnet , repris-je, raaintefois j'ai lu et levolvé les Centuries de Michel Nostradamus, et mon maître Mahom*me les expliquait avec beaux commentaires ; mais de ce vers je n'ai point souvenance.

» — Prions Dieu qu'il y soit, dit le roi , et surtout qu'il n'ait menti.

» — Au même livre , poursuivit Périnet , je vous citerai cet autre à vous concernant:

Vénus el Mars menant amour gentil , ^ Vulcain fut fait époux , ainsi soit-ill

» — Quelle est cette jolie prière de Cythèrc? demanda le roi, afin qu'il m'en souvienne.

» — La pronostication, répondit Périnet, vous regarde , sire , et je ne serais guère en peine de nommer ars et Vénus ; quant à messire Vulcain , il n'est pas llieure de le savoir,

» — Périnet , fis-je , que si vous tenez à mon amitié et fiance , ayez respect u ma personne

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 3o5 et gardez-vous d'allégories si mal sonnantes.

» — Assoupis cette ire , ma mie , se récria le rpi ; quand Mars et Vénus , dedans le cabinet d'icelle , vinrent aux preuves de leur grande amitié, ce ne fut, je pense, à la Noël. »

La prédiction de Périnet me troublait l'esprit d'une terrible appréhension , et mal que Ton craint est plus rude à l'arrivée. J'aimais franchement Henri, mais j'eusse pour beaucoup souhaité l'éloigner la fête durant ; j'avais regret de ne point communier, et à la fois des rages de pleurer me prenaient avec des faiblesses et pâmoisons. Le roi , tout ainsi qu'on dit être le serpent , fascinant de son regard passereaux et rossignols , ne s'arrêtait de me regarder incessamment, et je me sentais ardre de tout le corps et transir, tant ses yeux flamboyaient comme escarboucles. Cette fois, Il^nri me semblait merveilleusement beau , et je ne l'eusse changé pour Adonis , de qui parle la fable ; son nez maintenant était , à mon sens , un miracle de gentillesse. Toutes ces choses, si je les pensais à part 9 je ne lui en disais rien , et même à plu. 2. 20

sieursfois, je le suppliai, $'ii m'aimait un tant soit peu, de s'en aller, ^

c Ma chère âme , rép6ndait*il , je ne m*en irai qne pour vous obéir, et vous obéissant de déplaisir, je me jetterai en un pùite pouf éteindre mon feu.

> — Sire, je ne communierai point quoi qu'il arrive , pour complaire à Périnet.; mais néanmoins je ne m'exempterai des offices , et pour , me préparer à la grande fête dé la Nativité , j'ouïrai la messe de la nuit.

• —En ce cas , mignonne , j'irai me messifier à votre instar.

Il ^- Sire , ce serait sacrilège qu'ainsi faire par dérision , et entrer en une église n'est pas chose licite auit calvinistes.

n — SuiS'-je pas un catholique , mon cœur , puisque j'aime en vous une bonne chrétienne catholique, et pour ce que j'abjurerai afiti d'être roi de fait ?

» — Vous me rendez fort réjouie de ce sage dessein , et je vous sollicite de fréquenter les églises pour vous affermir en votre conversion^.

DE GABRIELLE D'ESTRÊES. 3o7

» — C'est pourquoi, ma chère Gabrielle, je ne faudra! d'assister aux messes et cérémonies du jour j mais sans en faire connaître à personne.

' » — En ceci , je vous loue ; car les méchantes langues piqueraient dru contre votre façon d*agir ; donc , s'il vous plaît de m'accompaguer cette nuit à la paroisse, sous les simples habits d'un gentilhomme , nous ferons nos oraisons en quelque coin où les cierges ne nous importuneront de leur lumière.

» — Ventresaintgris ! j'aime cette idée et en userai ; mais l'endroit sera fort obscur ; j'y aurai garde,

» — Henri, l'enfant Jésus nous bénira de prier en harmonie ! »

Dans l'après-dînée de la veille de Noël , M. de Cheverny parut avec Chicot et maître Guillaume pour toute suite :

« Voici M. de Cheverny qui vient avec les

sots , cria Chicot , équivoquant sur les sceaux du chancelier.

» — Vive Dieu! dit le roi ennuyé de ces nou-

jao.

5o8 MEMOIRES

veau-venus , qui vous ordonna de me joindre, messieurs ? pas moi , j'imagine.

» — Sire , reprît le chancelier, possible est que Sa Majesté ait quelque chose à sceller?...

» — Non, sur ma vie, ces deux jours-ci je n'ai d'autre souci que d'oublier ma royauté.

» — Sire, fit Chicot témérairement, ce n'est pas à si grand prince qu'il faut cacher dame Vérité toute nue ; donc sachez que M. de Gheverny n'a d'autre affaire que de se donner du, bon temps avec madame de Sourdis.

» — Grand bien lui soit, repartit le roi, s'il n'a rien autre à sceller ! mais à ce prix n'était besoin de mener deux bouffons, lesquels ont plus, d'oreilles et de bouches que la déesse Renommée.

j» — Sire , dit Chicot , M. de Cheverny est si curieux de vos plaisirs, qu'il eut peur que maître Ennui ne fût venu en croupe avec vous.

»— Insolent! cria le roi, cuides-tu que les instants employés à servir ma dame soient de mauvais emploi ?

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. Sog

» — r Entendez à moi, monsieur mon maître, que si Ennui est venu , il s'c» est allé d'un coup d'œil de madame Gabrielle loger en Sorbonne et aux prêches.

» — Chicot, dis- je riante, ne t'excuse de ton dire, vrai par malheur, car Sa Majesté, par réjouissance , ouïra trois ou quatre messes.

» — Cap ,dé Diou ! sire , se récria Chicot , vous voilà relaps protestant !

«• — Sire, ajouta M. de Cheverny, pensezvous à être catholique ?

» — Mes amis , repartit le roi , pour le présent je ne pense qu'à être amoureux !

» — La caque sent et sentira toujours le hareng, remarqua maître Guillaume.

» — Le roi , repris-je avec le doigt dessus la bouche , doit assister cette nuit à la messe pour m'être agréable ; mais je vous somme de n'en parler à quiconque. '

» — Le fait est à considérer, dit M. de Cheverny , et à ce propo'S j'ai ressouvenir qu'en l'année i53o environ '(au dire de ma mère), le célèbre^ poète Clément Marot , de Gahors en

3io MEMOIRES

Quercy, fut surpris à la messe de la nuit de Noël, caressant|| madame Marguerite de Navarre ; ce qui fâcha fort le mari , M. d'Albret.

» — Sans remonter si loin , repartit le roi , une autre Marguerite, qui est ma femme , dont j'ai mal au cœur, a été vue en l'église de Saint- Thomas-du-Louvre à pareille nuit de Noël.... !

»Je n'en connais mot, interrompit M. de Cheverny, par déférence et égard, mais ce fut à la Noël de 1 673 , et j'y étais.

» — Que fit donc madame Marguerite? disje sans malice.

» — Ce que je voudrais bien faire, répondit Henri ; mais il en a mal réussi à MM. de La Mole et de Coconnas, qui furent décapités l'an d'après,

o — Ah; repartis-je, j'avais créance qu'on n'allât en les églises que pour y prier. »

Le soir venu , je me gardai de demeurer seule à seul avec le roi,. qui tenait ses yeux contre les miens; car je ia en fais point mystère, ses yeux m'eussent bi^ntQt réduite à sa merci, comme il arriva malgré m^s précautions. £n-

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 3ii

fin je requis madame de Sqiîrdis de ne me point délaisser en cette extrémité où luttait ma pudeur, et elle m'eût dit non que j'aurais fui comme précédemment L'assemblée se fit à ma satisfaction, et le roi qui comptait sans hôte, prit \xxi air soucieux que je m'efforçai de ras^ seréner a^ec des paroles douces comme miel. Chicot et maître Guillaume, de voir Sa Majesté triste, ne s'aventuraient d'abord à qne équivo*queyetM. de Cheverny laissait au repos sachroK nologie et ses réminiscences. Quant à M . de ^ Rosny,la veuve de M. de Chateaupers le retenait en ses bras au préjudice de sa vertu solennelle, et Henri s'en félicitait tout bas, vu que cet inexorable calviniste se fût pendu à l'habit du roi pour le mettre à l'écart d'une église catholique, pire, à son jugement, que mainte arquebusade. Madame de Sourdis commença de cette soite.

or Monsieur de Cheverny , vous qui viviez à la cour des rois François I*' et Henri II , faitesncMis des récits de ces temp$4à, où, tkt-on, les gentilshommes étaient plus gâtants et les dames plus aimées.

5i2 MEMOIRES

» — En juillet 1 54o , je n'avais lors que douze ans j reprit le chancelier en belle humeur de narrer....

» — Je tiens et soutiens, m'écriai-je, qu'en aucun temps, ancien et moderne, on n'aima mieux qu'aujourd'hui.

» — Certainement, fit le roi, et pour ma part j'ai expérimenté les plus rudes tourments de l'amour, et à cette heure, plus que jamais, je pâtis le martyre sans lequel je ne voudrais vivre.

» — Monsieur mon ami, dit Chicot, par habitude on apprend à se prêter aux souffrances sans qu'il en coûte, et à force d'aimer, on doit moins aimer.

» — Monsieur, repartit le roi, vous avez plus de langue que d'âme, et je vous fais asavoir en réponse que présentement j'aime plus que de ma vie je n'aimai , sinon une fois, qui fut la première.

9 — Sire , dis«-je soudain , n'est-ce pas Fleu-, rette que vous aimâtes si bien ?

»Tu l'as nommée, ma fille, reprit Henri

DE GABRIELLE D'ESÏRÉES. 5i3

avec un soupir, et je l'aime encore, quoique défunte depuis i563.

» — Ce fut un vif amour pour un jeune gars de treize ans, fit observer M. de Cheverny, et madame Catherine en divertit bien la cour.

» — La pauvre fille fut tuée par cet amour!

s'exclama le roi la larme à l'œil.

»— Sire, dis -je gentiment. Votre Majesté serait bonne de nous réciter cette histoire dont beaucoup ont parlé , et que peu ont connue.

» — Je vous prie, messieurs, d'avoir bouche close après mon récit. Ma chère Gabriel le, j'ai bon espoir que tu me feras oublier toutes, voire même Fleurette.

» — Sire, fit M. de Cheverny , était-ce bien en Tannée i563 ? J'ai en idée que votre visite à Nérac fut en l'année 16649 au mois de mai.

» — Vraiment, reprit madame de Sourdi^, il s'agit bien de savoir l'an , le mois et le jour ; mieux vaut le fait en sa simplicité.

• — Mes amis, et vous, mon cher cœur, conta le roi, je n'avais que treize ans d'âge, et j'étais élevé à Paris en la discipline grecque et

3i4 MEMOIRES

latine et française par un savant précepteur, nommé La Gaucherie, lequel avait toujours en bouche les quatrains admirables de M. Guyrdu- Faur de Pibrac. Quant audit Pibrac, je vous ferai souvenir qu'il composa des sentences rimées dignes de Platon, et s'ingéra de commettre un adultère avec madame ma femme ; passons.

La Gaucherie, candide d'âme et de vie, avait pour les femmes une haine si très forte, qu'il ne les regardait jamais, et parlait à elles en rougissant de pudeur. Il en était tout autrement de mon petit personnage; car à la cour du roi de France, de belles dames m'ayant pris sur les genoux, et baisé avec cent mignardises , j'en perdis le dormir une semaine durant, et de bonne heure d'enfant je devins homme. M. de La Gaucherie voyant mes sens portés à cet excès, évita de me conduire à la rencontre des dames et des demoiselles, ce qui m'affligeait, et à plusieurs fois je m'évadai aux heures d'étude pour aller aux chambres des femmes de la reîne-mère, lesquelles, faciles italiennes, me laissaient vaquer à mes jeux par mainte

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 3i5

caresse charnelle. M. de La Gaucherie, un jour qu'il était en quête de moi, vint en un cabinet où je tâtonnais l'Aminta, laquelle avait le poil blond et l'œil noir. Ce docte Caton mit la main dessus ses yeux, et s'écria d'après Pibrac :

Je ne vis onc prudence avec jeunesse l

» Je fus si vergogneux d être surpris en ces badineries par la Sapience en personne, que je m'enfuis en un coin, I^a Gaucherie eut peur que ma virginité se dégâtât tout-à-fait, et obtint, sous de vain^s prétextes, licence de me conduire à Nérac, où le roi mon père et la reine ma mère tenaient leur cour. Je pleurai d'abord de quitter mes filles d'honneur, puis je fus tout consolé de voir rire la campagne au mois d'avril. Arrivé k Nérac , j'admirai le château de mes aïeux les princes d'Albret , et j'oubliai quasi les femmes de la reine-mère, sirènes de leur métier. M, de La Gaucherie, au soleil levant, m'ayant mené aux allées ombreuses du parc, je récital de mé-

3i6 MEMOIRES

moire ces beaux vers des Plaisirs de ta vie rustique :

Je te salue aussi , jardin , le seul plaisir

De mon frère et seigneur, lorsqu'il prit le loisir,

Sur la fin de ses ans, de cultiver les plantes

» Je fus suspendu en mon débit par le froissement de la feuillée , et tout soudain je me lançai à la course loin de mon maître, qui, ne sachant où je tendais, peut-être après un papillon ou vers un nid d'oiseau, poursuivait à pleine voix les vers de son ami Pibrac :

O bienheureux celui qui, loin des courtisans. En des palais dorés, pleins de soucis cuisants. Sous quelque pauvre toit , délivré de l'envie, Jouit des doux plaisirs de la rustique vie!

Mais ce pendant j'avais à travers les branches déchiqueté mes vêtements, que je courais de plus belle; ce n'étaient ni des papillons, ni des couvées d'oiseaux qui m'aiguillonnaient les jambes, mais une gente fillette que j'avais avisée, ouvrant les feuilles pour savoir qui venait. Elle s'enfuyait , plus légère qu'une biche au bois, et n'écoutait ni à cris ni à prières

DE GABillELLE D'ESTRÉES. 3i7

d'arrêter jusqu'à un ruîsselet, dont les bords, moussus et glissants, la firent choir. De cette sorte, la suivant de près , je chus pareillement au même endroit. Je l'accolai en diligence, comme j'avais accoutumé de faire les filles d'honneur; elle cria, mais sans beaucoup crier , et puis se mit à rire dignement. Je confesse qu'en tout ce temps je n'avais remarqué qu'elle fût vêtue à la mode des villageoises.

« Ma mie, dis-je, œil contre œil, main contre main , et parfois bouche contre bouche , quel nom avez- vous?

» — Monseigneur, répondit-elle, j'ai nom Fleurette , et suis fille du jardinier du château.

• — Mignonne , veux-tu pas m'aimer si je t'aime?

»— Nennidà , je suis de trop basse origine, et vous êtes trop grand prince.

» — La chose , petite , est aisée à bien accommoder ; je t'appellerai madame et tu répondras monsieur.

» — Ou plutôt, monseigneur, dites Fleurette et je dirai...

3i8 MEMOIRES

» — Henri, en casque le nom te plaise.

» — Oh! je n'oserai prendre cette licence.

» — Ose , Fleurette , et Dieu sait comme je

t*aime jà.

» — Henri , je voudrais qu'il me lût permis de'^vous aimer comme je fais !

» — Fleurette, •mon pédagogue vient de ce côté , et j'ai à cœur qu'il ne nous trouve ensemble.

» — Est-ce donc mal faire, que de me parler de pair à égal ?

» — Fleurette , demain , aux naissants rais de l'aube, viens à cette place la plus agréable de toutes pour ce que je t'y vis cette première fois.

» — Adieu, monseigneur, je souhaite être à demain.

» — Adieu, jolie Fleurette, aie souvenance de ma grande amitié. •

«Je la baisai en hâte et m'allai tapir dessous un haliier, pour voir venir La Gaucherie, qui ne douta de mon cas, apercevant Fleurette sise au bord de l'onde claire , et cueillant mauves et violettes parmi l'herbe moite.

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 5iQ «Enfant, cria-t-il en arrière, avez- vous aperçu le petit prince courant à la débandade ? ^

» — Non , ma fî! pourtant je n'ai bougé de ce lieu.

» — Ma fille , mensonge est père de tous vices; desquels oisiveté est mère; quand vous farderez le vrai ,

N'aie de toi plus que des autres honte.

• — Monseigneur, ne grondez point...

* — Songez à ce beau précepte source de tout bien:

Plus n'embrasser que Vo^m peut étrcindre, Ayx grands honneurs convoiteux n'aspirer i

a — Monsieur de LaXîaucherie , dis-je accouraA, quelle morale faites- vous à Fleurette , ce peîfdant que j'erre parmi ces bocages?

» — Vous savez donc qu'elle a nom Fleurette?

repartit La Gaucherie; vous l'aurez deviné, j*en jurerais.

• — Ce n'est pas vous toutefois , monsieur ,

qui me l'avez enseigné en vos leçons; mais d'aventure j'ai su ledit nom en rêvant.

» — Monseigneur , hîerje vous ai dit le quatrain convenable à cette occurrence.

Haïr le Trai, se feindre en toutes choses, Sonder le simple afin de l'attraper, Braver le faible et sur l'absent draper, Sont de la cour les œillets et les roses.»

iSans attendre la fin de ces rimes, je m'en revins au château, et Fleurette, à mon exemple, retourna en la logette de son père le jardinier: La Gaucherie ne cessa nonobstant démoraliser les poissons du ruiss^|. Le lendemain , après une nuit employée à rêver de Fleurette, les yeux ouverts , le soleil frappa de ses rayons à la fenêtre pour m'avertir du rendez-vous, et, avant le réveil de mon précepteur, je m'elf allai à l'échappée le long du ruisseau, dd^sus rherbée foulée delà veille, et j'éprouvai toutes les angoisses de l'attente, qui fut longue pour avoir devancé l'heure. Fleurette enfin parut, alors que je pleurais de ses retards; je volai

DE GABMELLE D'ESTRÉES. Sai

à «aroDceotre) ^ 6an$iniQC d^re^ avec des pleurs et des sdupics* je.la biusai tant et plus, Après qiioi^ je la fis ^eoir dessus Je g^QB et au plus proche de moi ; je so'aperiçus à ^s yeux rou* ges qu'elle avait j^té des larmes : . ,

: < Fleurette y dis^je , e^t-Qfi donc de me ^ipt voir que tu jis été marrie? ,.•.,.

» — Oui, repartiti-eUe, ipais les préceptes de ce seigneur, si grave et austère « m'iom^ donné matière à réflexion, et j'^ penséu que j'élfis. folle d'aimer, (^s, grand que . lapipi, et vous insensé d'aimer si médio.^e fiUe que jesuÂs^

— Je te forcerai de pensor autrem^nt^ ma mie , par Tardeur que je tei potrte. ' ., .

» — Oui-dà, mais si, m'ayant bien aimée, vous veniez à vous çn distraire, ce serait vouloir que je meure. 1 I

» ^^ Fleurette , je t'aime>si copieusemeat que,: devenant grand , je defviendrai. roi çt lu seras reine.

• -^ Ofa ! non pas , je veux demeurer tille du jardinier de Votre château ; inàis entends que TOUS persévérerez à m'aimeii.

a- ai

*<^Mfii ttfé^ j'ai oUi dire qia^ tes nramm «Àitft put* lé. sâirit nom de Dieu étaieni; de Itur Hàroré iAVîéljibte ; eli biaii! je jure t)ieu qup ittMi atnour ii*aiim {le fin ^Veo la vie.

» — Je VOU& ëtùh^ car aifibi sera ^otnr mu ^rfi H fti de^f^w jouti» je ne tiduêr voyais; j'aurais pour certain que rCM êtes pttrjtrti ' ' ii(-^ Et eii Celte pensée ,'Fkiirftte ^ qaé Késol-

' •i--' H«tri4 c4 clair rajéi«aft qui HdUs mim tôiisdèui di bien ^tûmi^^ tâ^Hcoutnit fte ifi^ pyo«y|rt irt^pM.

i^ ^ Suit y éduveiitiôn faire qu abse«ice de trois jours de l^iMi 0b l^imi^ ttsitiilesfira sofi iAÔdélité. * î

1» Beeè t«t)ftient, t)d4rs fn^ttâme^ tfii^ te»dr«sw réciproque, intime et secrète ;'<2ar La Gniieh*^

ri0 ikMft ét»t phi& à CRuhâre: qnO fa breb4(& ne &rt le loup. La* rilvo du hmseiuc fut un moîë durant témoin de nos baisers matinaux et de mi» beavK : serBBieots d'aimer; chaque! aurore MBS. admirait foiàtnœl desani la ^erduré^ etrenouvelant les ébftta de li veiftitk M. de L»

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. Ssà Gancherie ne lisait dedans les poésies deM; Gir^rdu-Faur de Pibrac,la science amoureuse qui me tenait à cœur. Une épreuve que tenta Fhu^ rette par bonne intention mit à néant tout t^t âge d'or; car voulant voir ce qui adviendrait * de mon amour, elle se cacha le matin au creUK d'un orme pour me causer du soucia A nia W^nue 9 inquiet de ne la rencontrer^ je m'asâii

à voir couler Teau, et mes l|f*mes, par torrents, firent croître cette eau moins amère qu'elle^

n'étaient. Fleurette , mue du démon de la.Curipsite, ne se contenta de si peu et demeura en sq cachette, une heure, deux heures, trois et quatre, et puis jusqu'au soir. Mou deuil se mua en rage, et je me roulais en désespéré contant mon infortune à la nymphe Écho. Enfin^ las

de nommer Fleurette, de me fondre en larmes,

d'exhaler mon âme en sourds gémissements :

• Infidèle, m'écriai-je, il ne sera pas dit que mon martyre aura duré trois jours en vain ! Tu ne vaux être tant aimée ; mais si , avec toi , la vie m'était douce ^ elle est sans toilpre qu'un supplice de l'enfer. Méchante.^ tu répondras

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