MElfitOIRES
du péché que tu commets par mes mains. » Ce disaut Je me précipitai au fond de Feau , quand des deux rives d'aval et d'amont, deux cris élaacés me donnèrent trop tard un regret, j'avais ouï la voix de Fleurette et me noyais! mais à temps que, sans haleine et sans mouvementée fluctuais entre la vie et la mort , M. de La Gaucherie, qui avait vu de loin l'accident, me joignit à la nage^et me reporta en ses bras au rivage où, de ses baisers, de ses pleurs et dettndres appels; Fleurette rappela ma chaleur vitale avec mon amour.
« Ingrat! disait- elle, parjure! que ne patientais-tu jusqu'à demain.
• — Plus ingrate cent fois, dis-je, de faire
tant de mal par votre faute.
» — Monseigneur, repartit La Gaucherie, vous aviez un beau précepte qui vous eiit bien servi:
Ne souhaiter la mort , et ne la craindre.
a — Vois, Henri , se récria-t-elle, quels maux fussent restés de trop de hâte ! ne pouvant te sauver, je m'allais noyer avec.
DE GABRIELLË D'ESTRÉES. 525
• — Fleurette, répondis-je, es-tu contente de ma façon d'aimer ? «
» — Oui bien, car à ta place j'en eusse fait de même; sois-en averti.
> — EnËints , dit sévèrement M. de La Gaucherie « vous accomplissez mal , ce me semble , i'apophthegme inclus en ce quatrain :
Arec le jour commence ta journée , De l'Éternel le saint nom bénuiant ; Le soir aussi ton labeur finissant »
Loue-le encore et passe ainsi Tannée.
» — Monsieur, répliquai-je , je louerai et bé- . nirai l'Éternel de ce que FleUrette m'aime toujours , et vous , pour ce que vous m'avez tiré de ce péril de mort. •
• Je baisai Fleurette comme si M. àp La Gaucherie eut été absent ou aveugle , et je la conviai au rendez-vous du lendemain ; elle y vint la première et pleurante.
ff Ma mie, dis-je , chagrin passé est effacé : vois , je ris de joie ce matin que je te baise plus fraîche que la rose de ton corsage.
» — Henri , fit-elle , cette rose demain sera
fonée et séchéç ; néanmoins je te prie d'en faire une relique.
»t — Phis plicFe que relique de saifit, d'autant qu'elle a baisé ton blanc telin ; mais qui te peut 4Quloir à cette heure d
%— • Henri, j'ai songé d'eau verte et marécageuse; c'est sîgtie de mort.
» — Fleurette, mon tout, chasse loin ces mauvaises idées, qui sont vapeurs de l'enfer, et comme je fais pour toi, tâche de m'aimer davantage.
» ~ Dressons un traité en cas que je meur^ de mort subite.
?— Poup Dieu! mon cher eœiir, désistazvous de si noirs présages, qui m'ôtent la r«iison rien qu j^ penser.
» -r- Fi ! Henri; est-ce à v<mis de craindre la^ mort, qui lavez affrontée à mon objet?
» — Arrière ces propos sinistres à qui aime bieni Ne nous soucions que du temps présent,
(9t coftsommc)ns-%le en caresses et serments.
» — Je vous requiers de me survivre , Henri , .^ui atm^najoar toi et grand voi. •
DE GABRISïf^E P*«STRÉ£S. S^f
là qui ont leur pied dedans la tombe; al MPi^. avoir la force de répondre , j'éclatai en pleurs et sanglots, que Fleurette imita en silence.
Cette entrevue, qui fut la dernière, se passa
fl^us vite et p^istri^^meffU i^M^n^^tst^^^^^ fqrept m^ P'P^ îo«g& et p\m ^QiU^ «
« A demain, Henri, ditts^p «p i'élwt^
» — Oui, ^eiwiR ,?|epset<fl^ çepwtî^ni^^^fiii main ! »
Ma voix , comiùe brisée, ne proféra qu'une plainte. Â la nuitée, M. de La Gaucherie me mit
Qui a de soi parfaite connaissance N*ignore rien de ce qu'il faut savoir ; Mail l|p moyen assuré 4e IViroîr Bst se mirer dedans la sapience.
f n^ l^PUsîdur^ repaPtisnjft, dbli^iz-tDdi du W'fiRWP^R dfr«et«d lecture quai^t k oeaoîrr
cmiqfie , je présuppose , et vous renvoie au
quatfaiQ :
Tu dois premier, si bien y as |>ensé»
Bendre de toi à toi-même le compte.
" » ^**- La Graucberie , foin dé tes quatrains! Je me sens en piteinE état d'âme et dépensée; la cêrveHe me bout.
» — Monseigneur, élevez votre âme en haut
avec hmidilité , car, dit le proverbe :
Le^ princes sur Je peuple ont autorité ^aode ,
Mais Dieu plus fortement dessus les rois commande.
» — Mon ami , -sache - tu que songer d'eau* bourbeuse a signification mort violente ?
» — Monseigneur, vous êtes vraiment malade et chétif ; mettez-vous au lit que }'aiUe quérir le médecin. »
La fièvre brûlait mes os jusqu'à leur moelle, et 'fallut mje médeoiner et puirger à cause du froid subit que j'avais' eu par ma chute dedans la source. Le docteur dH^quedesflierme rendrait la santé, et M« de La -Gau^^erie eut cure
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. Sag de me veiller en un lit iien chaud. L'aube venue , je demandai à cor et à cri que Fleurette, la fille du jardinier , fût avertie de ma grosse maladie; mais La Gaucherie, de concert avec madame ma mère, s'abstint de cette précaution ; et quand la pauvre fille vint au château savoir des nouvelles sur ce qui m'entravait d'aller au jardin , par ordre de madame d'Albret on lui fit réponse que de la veille au soir j'étais en route devers Paris. « Bon ! dit-elle , selon ce qu'on m'a rapporté depuis , les songes annoncent vérité quelquefois ; les trois jours d*attente sont de trop ! » Puis moitié courant , moitié marchant, elle disparut aux yeux derrière les arbres. A ce moment je me sentis, par un transport fébrile , agité dedans mon lit comme un qui se noie, et je restai évanoui. Le jour d'ensuite, par une soudaineté surnaturelle, au même temps que M. de La Gaucherie était dehors à ses affaires , pâli et tout moite de sueur, je me levai non sans chanceler et quasi nu ; l'amour m'aidait et animait, la fièvre aussi.' Traverser les salles et galeries , descendre les
53q MEMOIRES
moulées , courir p£^ les allées dii jardin f oft fut im détire, un rêve, et pas un domestique n'osa m arrêter de force, tant mon air étaîti lugubre et assuré. Je suivis lavai du ruisseaui cherchant de Toeil mon amie et la nomm^ aux échos insensibles, comme Orphée faisais Eurydice. Tout-à-coup , à la surface de l'eau , sous l'ombre d'un cyprès en deuil , je vis çq crus voir une forme humaine^ un corps noy^, une femme morte. « Fleurette ! criai-je , \\\ n'attendras guère ! • Mais ce spectacle horrit^Iei ^on moins que le mal, avait rompu foon courage ; je coulai à terre sans souffle ni seui timent. Quajouter après? Fleurette avait rendi} son à,me à Dieu, et j'en eusse fsiit autant s^ns^ iQ^ promesse , dont j'avais honte et regret. Qv je fus bien long-temps raide et demi-mort;, e^, lorsquf! la connaissance me revint, sans le foi}** vepir de ma perte je demandai Fleurette ; M, dfl h^ Gau^erîe , qui ne pleura que cette {qis ei{ sa vie , me trempa les mains de ses pleurs , avec çf^te cppjSiQlation en qi^ti^ain :
C'est la pris<^ii où il est enserré.
DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 33i
C'est le tombeau où il est enterré ,
lie Ui branlant où il dort un court somme.
• —Oui, m'écrîaî-je , Fleurette est au ciel , mais moi qui Taime, je demeure dessus la terre! »
Henri, dont la voix allait en défaillance , interrompit son récit à cet endroit avec force pleurs; j'avais pleuré sans cesse et chacun pleurait aussi, jusqu'au bouffon. Il y eut par la chambre un instant de silence, occupé par de grands hélas !
« Sire , dit M. de Gheverny , cette histoire m'a touché de pitié , et je ne sais à lui comparer que l'aventure lamentable du roi François V , alors duc d'x^ngoulême , en i5i4, avec une dame anglaise venue en France pour les nooes du roi Louis XII et de Marie d'Angleterre.
» — Fleurette était plus folle que sage, reprit madame de Sourdis.
— Ce n'est qu'une femme noyée, repartit maître Guillaume.
» — Cadédis ! fît Chicot, }a fille d'un jardinier ayant nom Fleurette vous octroya sa fleur,
laquelle fut sans épines; au contraire , chez vos
religieuses , bien fin qui ne s'y pique les doigts.
» — Mon cher cœur, me dit Henri , la pauvre Fleurette est bien honorée de vos larmes.
» — Sire , repartis-je à mi-voix , il ne réussit point de vous tant aimer.
» — La faute en est à La Gaucherie , qui justifia son nom bien cruellement.
» — Ne l'avez- vous expulsé de votre présence pour son châtiment ?
» — Vive Dieu ! le bon homme, outré de m'avoir causé ce désespoir , se laissa mourir l'année suivante.»
» — Sire, se récria M. de Cheverny triomphant, avais-je tort de penser que ceci s'est passé en l'année i564, et non i565?
» — Il en adviendra semblablement , dit maître Guillaume, tant qu'il y aura de l'amour, des femmes, et de l'eau où se noyer.
9 — Je pense à la fatale chance de Fleurette, et vous plains plus qu'elle, dis-je, séchant les larmes en n^es yeux.
• -7- Ma chère âme, repartit Henri, à ce qui
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est fait rien ne remédie : mais il ne tient qu'à votre humanité de me rendre plus heureux que ne fit onc Fleurette.
» — En l'année iSya , de récente mémoire, commença M. de Cheverny...
• — Quelle heure est-il , bouffon ? dit le roi à. maître Guillaume.
» — Sire , répondit hâtivement Périnet , n*oyez-vous point les cloches des églises sonnant la messe de la minuit?
• — Chantons Noël ^ cria Chicot.
» — Noël ! Noël ! »