‹ Mémoires de Gabrielle d'EstréesChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La séance est levée. — Beli^iofi des fous. -^ Le petit roi I naîtra.

— La foi d'un gentillioinme* — Les péchés. — Tardif re^tir. — Henri IV et Gabrielle à la messe de minuit. — Obscurité favorable à l'amour. — Le deuil de FleureKtd. -i- Je vouâ bime l -^ Sactiléges î — La nuit de INoel. —>■ Le pljilUre. — . Le réveil. — La nouvelle maîtresse d'un roi. — Amour et intérêt. — invitation à des noces* — Les bouffons courtisans. -^ Où la jalousie va-t-ellé se nicher. — Le bon apôtre, — M<^ le comte d'Essex et la Table ronde. — Châtiment d'un fo». — Le soleil levant. — Récompense mystérieuse. — Requête de tnadame Babou. — Blessure du roi et siège de Rouen. — Gabrielle à Louvicrs. — Lettre d'avis de M. d'Est rées.— Quel parti prendre ?— Imprudence. — Conûdence.

— La pierre philosopbale. — Rapport du faux page. — ^BcUegarde viendra. — Extase et rêveries. — Le signal. — Extravagances d'amant. — Gabrielle attendrie. — Écoutez-moi ! — Motif du rendez-vous. — Débals. — Le roi î — Le contrat. — Le retour inattendu. — Soupçons* «- Les apparences, -i- L'hôte mystérieux du cabinet. — La femme qui a tort. -7- Henri IV coiffe Bellegarde.

Gare les rhumes ! — Le brave Grillon. — Les Heures de

Mayenne. — A Noyon!

« Messieurs, dit le roi, la séance est levée, et que chacun s'en aille à ses affaires sans se contraindre plus que je ne fais.

9 -^ SiVe, repartit maître Guillaume, un fou a celâi de plaisant qu'il n*est d'aucune religion ^ si ce n'est de celle où Ton rit le plus. Partant il ne me chaut de la Noël, et bonsoir la compagnie.

é Mon avis est> reprit Chicot, que bouf** fonner, moquer et railler, n'est pas offenser Dieu , et j'accomplis mes devoirs de bon chrétien mieux que ne font des sages et des rois; ainsi j^irai aux offices. ^

» — Je souhaiterais pour tout bien, fit M. d^ Chevemy, le renouvellement de la fortune qui ni 'advint à la Noël de l'année i559, ^^^^^^ jour allant ouïr des psaumes chantés en musi'^ que par les religieuses de Montmartre, je fus iort bien traité de l'abbessema sœur d'alliance*

• -*-Si possible était que ce temps revînt^ lardohna madame de Sourdis , vous seriez ra«jeuni de trente années; l'eau de Jonvence ne vous profiterait mieux.

» — Les astres seront beaux, cette nuit, à «observer , remarqua Périnet ; et j'y verrai , je gage, un petit roi à naître.

» — Ventresaintgris, s'écria Henri , que madame Marguerite se garde de pondre quelque bâtard , à moins d'en &ire , comme d'Esplaiidian , un capucin , ou n'importe quel métier.

» — Sire , arrêtai- je , n'allons- nous point fêter la Noël à l'église ? Cette nuit de triomphe et d'exaltation les païens seuls sont en somme.

• '- — Mignonne , reprit le roi me baisant d'un bec forcené, et pressant les doigts de ma main à les bkuir, allons, non pas à la grâce de Dieu , mais à la vôtre. »

Madame de Sou^dis, bien expérimentée en ces matières, invita le monde à se retirer, afin de ménager de bons moments à Sa Majesté , à qui moult tardait d'être seul à seule. Les moins sagaces se doutèrent du mystère; et laissant le roi s'en écUircir avec moi, qui tremblais d'inquiétude, s'en allèrent chacun à son objet.

«Madame, dis-je à ma tante qui «l'abandonnait la dernière, demeurez, ou je me brise la tête contre la muraille.

» — Gabrielle, dit le roi fâché, je vous ai juré mes grands serments de ne vous point

forcer, mais d'attendre votre bon plaisir; j'y ai engagé ma foi àe gentilhomme.

» — Sire, ne vous offensez, me récriai-je, }'ai prié madame de Sourdis de rester, aux fins de nous semondre de ne manquer à la messe, comme j'en aurais grand'peur, venant à nos mutuelles confidences.

» — S'il vous plaît tant, ma chère âme , menez-moi à ma première messe , et qu'elle vous vaille des indulgences pour l'autre vie.

» — Sire , je ne vous en ferai point faute , car un roi de France pèche sept fois plus qu'une dame de mon rang.

n — Il est des péchés, ma belle , auxquels on a besoin d'un peu d'aide, et la vôtre me fera grand bien. »

Parmi d'autres menus propos, je m'embéguinai la face du mieux qu'il me fut possible , et le roi pareillement prit sa cape et un feutre à larges bords , pour garder TincognitOi.

• Maintenant, dit-il souriant à mon sourire, en cet équipage je me laisse conduire où vous

338 MËMOIÏIËS

Voudrez, et demanderai seulement ma revanche.

» — Sire , ne vous effrayez; je ne vous pousserai à l'enfer.

» — Ventresaintgris ! baîUez-moî licence de vous faire jouir du paradis. »

Le roi , crainte d'accidents , ayant au côté son épée, qu'il disait être son meilleur gardedu-CorpS , m'offrit le bras , que j'acceptai avec un frisson de partout , et au moment de passer le pas de la porte :

tSîre, dis-je , si j'emmenais Périnet ou Rousse pour nous éclairer d'un cierge ou d'un fallot?

» — Vive Dieu ! madame, avez-vous tâche de m'être^ contraire? Voulez-vous que toute la ville de Mantes connaisse que le roi, excommunié comme hérétique , a fait la Noël en une église.

> — Henri , ne prenez votre grosse voix ; mais voici que je me repens de vous faire la conduite et me soucie de l'impiété.

» — Non 5 te dîs-je, cher coeur , s'il y a péché le moindrement, je le réserve dessus mon

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 339 compte; mais j'ai toute envie de me rendre catholique pour être de ta religion , car je ne veux d'autre Dieu que le tien.

» — Hâtons-nous, sire, la messe serait dite, et le diable ferait sa curée des indulgences à gagner. >

Nous entrâmes à bas bruit en Téglise , res<> plendissante de lumières et remplie de fidèles célébrant le Sauveur qui nous est né.

fl Sire, dis-je, voilà bien des yeux qui solit ouverts sur vous ?

» — Mon tout, les miens ne voient rien autre que vous ici et en l'univers. »

Pour évader les regards et les médisances , je pris siège dessous les orgues; ce lieu était si fort obscur , que pour lire en mon livre d'Heures il eût été besoin des yeux de lynx.

Henri me remercia de l'endroit choisi, et souhaita qu'il fût plus sombre encore.

« Sire , dis-je , ne me troublez point en mes prières que je ferai de mémoire ; et quant à vous , élevez votre âme à Dieu , qui nous voit et entend.

54o MEMOIRES

» — Mignonne, le seul Dieu qui règne des* sus mon cœur à la Noël comme à Pâques, c'est votre personne adorée.

» — Henri , je vous prie de ne point détourner ma dévotion.

» — Ma chère mie , il est juste que tout péché venant de ma part me soit attribué et non à vous.

» — Henri, les péchés ne sont rien en cette vie , mais en l'autre ?

» — En ce cas , ma très chère , avisons à choisir les plus agréables péchés à faire , avec résignation d'en faire pénitence.

— ^ Henri , avez-vous d'aventure porté le deuil de la mort de Fleurette ?

» — Quant aux habits, mon deuil ne fut que de six mois, mais éternel au fond^ de l'âme.

» — Elle était , j'imagine, bien belle et charma nte

i — Moins que vous êtes, Gabrielle; car vous surpassez toutes les dames , comme le paon passe le corbeau.

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 34i » — Bien heureuse celle qui sera aimée autant que Fleurette !

» — Conlbien plus je vous aime ! et je désire que VOU& m'aiiâiez seulement moitié qu'elle.

9 — tienri, il n'est plus temps de vous le céler , je vous aime et ne puis m'en départir.

• — Vive Dieu ! quel baume céleste ! Répétez encore ce franc aveu de bonne volonté ; dis que tu m'aimes!

■ — Sire , de votre grâce , permettez que je prie un tant soit peu?

» — Non , Gabrielle , c'est à moi de te prier et supplier ; le Seigneur Dieu ne manquera de vœux et d'oraisons.

» — Henri , pensez-y , nous sommes dedans une église !

» — Ah! ma pensée, ma vie, mon tout, je

m'agenouille plus volontiers devant toi que devant le crucifix.

1 — Henri , pas de sacrilèges ; levez- vous de devant moi , qui ne suis que votre petite ser. vante.

• — Toi , Gabrielle , sois mon Dieu et ma

34a MEMOIRES ^

reine ! Ta résistance fut assez longue et courageuse; mon amour, s'en est accru , et puisque le tien n'a diminué ^ marions-les ensemble , qu'il se nourrissent l'un de l'autre , comme le pélican de son sang alimente ses petits.

• — Henri, je me réjouis de l'obscurité du lieu , pour que vous ne voyiez ma rougeur.

p — Crois-m'en , chère dame , mon amitié n'est pas de celles qui fassent rougir.

» — Ah ! vous êtes d'humeur si légère , Henri, que la tendresse d'une dame vous semble une hôtellerie où Ton entre et d'où Ton part.

» — Qui vous a fait ce rapport monteur , mon cher ange ? Les femmes au contraire sont denatureinconstanteet changeante; je ne quitte

que qui me trahit.

t — Si vous dites vrai, ce sera pour jamais ne nous quitter.

» — En ce temple et par-devant la majesté du Dieu des catholiques , je jure...

# ~ Henri , ne jurez point.

, — Je jure , ma divine Gabrîelle , en cas que jg^^s^vq^ Marguerite ma femipe meure ou

divorce , de vous épouser en légitime mariage.

» — Dehors, Henri, dehors; c'est la sainte messe de la Noël ! •

Le roi , qui demeurait à mes pieds comme si ce fût devant le saint sacrement , à ma requête se leva et me traîna hors de l'église. J'appréhendais que les voûtes ne chussent dessus nos têtes! Je n'avais la faculté de ma raison, je marchais, parlais , et pourtant sans savoir où j'allais et ce que je disais. Ayez pitié de moi, mon Dieu! c'était la folie de l'amour qui excitait mes 3'eux, mes pas, ma langue et mes mains. Le roi par ses douces paroles se faisait maître de mon cœur et de ma personne. Une part de la nuit, vaguant par les rues silencieuses et pleines de ténèbres , Henri m'étreignait en ses bras, me baisait sans reprendre haleine, si bien que les suites furent à sa convenance entière , et que la faute est à lui plutôt qu'à moi. O la délicieuse nuit ! onc Noël n'apporta tant de joie et de plaisirs. M'est avis que le soir au souper , Périnet ou madame 4e Sourdis avaient en ma boisson versé certain philtre

amoureux, lequel produisit bon effet. En somme , quand le lendemain je m'éveillai couchée , je fus bien honteuse de voir Henri à mes côtés, et souriant de ma rougeur subite.

p Sire, m ecriai-je avec des larmes et cachée parmi les draps du lit y qu'avez- vous fait?

• — Ma inie, répondit-il, ventresaintgris ! chantons Noël !

• — Henri , qu'il me soit licite d'aller en un couvent par pénitence !

» — Demeurez en ma cour , Gabrielle , la première et la plus aimée. Vous êtes , à ne vous plus dédire , la maîtresse de Henri, roi de France et de Navarre. •

De ce jour je fus l'amie du roi et sa maitresse , dont je m'honore avant que le mariage ait achevé l'œuvre de l'amour. Périnet l'avait dit : la Noël unit à toujours Henri et Gabrielle. Il n'est pas si petite action ou si secrète chez les rois et princes qui se puisse celer à la foule^ et le lendemain de Noël le plus mince hobereau de la ville de Mantes n'ignorait mon aventure, ou du moins le résultat.

« Madame ma nièce , ce dit malignement ma tante de Sourdis, une fois en votre vie Vous avez pris garde à votre intérêt.

» — Madame, repris -je, comprenne qui voudra ce vilain mot. Je regrette que le bon Dieu ne m'ait donné force de résister plus longtemps et sans cesse.

» — Si M. d'Escoubleau vous arraisonnait un peu , il vous rangerait de son avis.

» — Madame, vu que je n'ai point de mari à faire gouverneur, ma conduite est libre et désintéressée , Dieu merci ^

» — Oui-dà , ma fille , ce que j'en dis n'est dans rintention de vous fâcher; mais vous avez, sinon un mari, père , frères et soeurs, qui vous sauront gré de votre protection.

» — Sachez, madame , que je m'aime mieux amie de Sa Majesté qiie dame de Bellegarde.

» — Ainsi est de moi, qui préfère M. de

Cheverny à M. d'Escoubleau de Sourdis, et ne

m'en cache point. ^

» — Ensuite , j'ai lointaine espérance d'un serment fait en face du crucifix.

» — Pour ce, madame ma nièce, faites par avance un holocauste au bon Dieu; car promesse de mariage en la bouche du roi ou signée de son sang, c'est chose bannale et de médiocre valeur.

» — Advienne ce que pourra ; mais j'estime Henri, de parole, ainsi que doit tout gentilhomme.

» — Madame , dit Périnet , nulle puissance humaine n'a droit et raison contre les destins, et ce qui est écrit aux astres s'accomplit tôt ou tard.

» — Madame ma tante, repris-je , et vous aussi, gentil astrologue, je vous invite à mes noces.

» ■ — Lesquelles? demanda madame de Sourdis.

» — Celles de la reine de France et de Navarre sans doute. »

Messieurs les courtisans , y compris les bouffons, me vinrent complimenter, je ne sais pourquoi , si ce n'est de me jeter en un trouble sensible; car, à vrai dire, je ne sus à leurs félicitations répondre grand merci.

« Madame et maîtresse, dit niaîtrc Guil-

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 34; laume, roi est roi, femme est femme, vpuSv fûtes tirée d'une côte d'Adam, et partant le roi lienri ne serait au complet s'il ne vous avait à son côté.

» — Ma très haute dame, repartit le procureur La Regnardière, le bouffon ci-présent jasait tantôt d'autre sorte , disant par son flux de proverbes : « Qui monte plus haut qu'il ne •'doit, de plus haut choit qu'il ne voudrait.»

» — Sac de chicane! se récria maître Guillaume serrant les poings, la mort des loups, c'est la santé des brebis. Donc je t'apprendrai , méchant renard , que vue trouble ne brise pas les dents.

» — Monseigneur l'apothicaire , reprit le procureur, ceci vous ramènera à votre métier, qui est de parler derrière moi plutôt que devant.

» — Paix ou trêve ! bouffons ! dit Chicot; songez que madame Gabrielle n'a que faire de vos différends. Sus! faites retraite, et me laissez congratuler le chef-d'œuvre supernaturel où Sa Majesté a bouté ses affections. »

Vint après M. de Rosny, non moins humble que les fous , et la face égratignée, les poils de la barbe arrachés, et les yeux pochés , à cause , me dit-il , de Tincomparable vertu de madame de Châleaupers , future dame de Eosny en secondes noces. ,

« Madame, fit ce bon apôtre, en temps qu'un gouvernement soit vacant et à donner , je réclame votre assistance auprès du roi.

» — Monsieur, répondis-je, Sa Majesté connaît ses amis, et ne les paie en ingratitude.

» — Les services numéreux que je lui ai rendus dès avant la bataille de Coutras sont mis en oubli néanmoins, et les catholiques raflent tout , sans que des miettes tombent de leur table. »

Finablement le roi étant de retour au siège de Rouen , venait souventesfois de Darnetal à Cœuvres , voir comment se portaient ses amours ; et chacune fois c^était à qui de ses gentilshommes aurait l'honneur de me saluer sous ses auspices. M. le comte d'Essex, général des alliés anglais, aussi preux et galant

DE GABRIELLË B'ESTRÉES. 349

qu'un chevalier de la Table Ronde, me fut présenté par Henri avec ces mots :

• Madame , voici le plus chevalereux de mes amis , le même qui a défié M. de Yillars au combat à outrance.

» — Madame, repartit M. d'Essex, en mon cartel je lui offrais de prouver par la chance des armes que ma dame était plus belle et de plus haute valeur que la sienne ; mais je confesse devant Sa Majesté que je retire mon défi en cas que la dame de M. de Yillars vous égale en beauté , grâces et noblesse. »

Quant à Henri , son grand amour s^enflambait tant et plus ; l'amitié allait de compagnie; car il m'avait créé son premier ministre , et profitait de mes avis, qui réussirent pour la plupart.

• — Ventresaintgris ! disait-il, belle Gabrielle , qui donc vous a si bien enseigné l'art politique et militaire? vous serez tantôt plus roi que , moi-même, et vous en prie. »

Le roi voulut que pia maison eût des gèntilshommes , des pages et tout le train d'une .princesse. Il ordonna que je fusse de tous res-

35o MEMOIRES

pectée comme sa personne. La Regnardière ayant, par imprudence singulière, joué de la langue contre mon honneur, Henri voulut le châtier selon le supplice ordinaire des bouffons, qui est de pendre le patient par les oreilles ; mais jTntercédai tant , qu'il lui fut fait grâce et remise de la peine, à la charge d'être plus sage à l'avenir. M. de Cheverny, plus que tous les autres , se prosternait en révérences, et médisait flatteusement: • Madame, si le roi Henri deuxième ne fût pas défunt du coup de lance de Montgommery, en l'année i559, madame la duchesse de Valentinois, qui ne vous valait le moîn drement , serait morte reine de France. »

Le seul Périnet, que je distingue entre mes plus féaux, s'abstint de m'aduler, et adorer mon soleil levant qu'il avait prédit; mais il persévéra en sa façon d'être, avec toute licence de donner son avis. Voire depuis l'accomplissement d'une part de ses horoscopes, j'avais fiance aveugle en ce qu'il disait d'après l'astrologie et sa science mal sujette à Terreur.

«Périnet, dis-je par gratitude, à quand et

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 55i corament te rendre ce que je te dois, c'est-àdire tout?

» — Madame , à moi petit , vous ne devez rien; mais beaucoup à votre étoile.

a — Quoi qu'il arrive, mon ami , tu n'auras onc le cœur de me quitter?

» — Oh ! non , ma chère dame ; la vieille filandière d'Atropos a si fort embrouillé le fil d'or de votre vie au fil de laine de la mienne, qu'il les faudra couper d'un même ciseau.

» — Que si je deviens reine par privilège du .sort, tu auras l'emploi d'astrologue du roi mon époux.

» — Quand vous irez au faîte de votre fortune ,alors je dirai la récompense qui me plaît.

» — Dis, mon fils, et dès à présent je te l'accorde telle qu'elle soit.

» — Non, par la damnation! bonne est la promesse ; mais tenir vaut davantage. »

Là-dessus Périnet, les cheveux hérissés au front, et les regards clairs comme des basilics , me considéra un temps , et s'alla enfermer avec ses cornues , alambics et lunettes.

Cependant, lé" mois de mars de l'année 1692 et les premiers jours d'avril étaient passés, et monsieur mon père , non plus que mes sœurs et frères, ne m'avaient mandé de leurs nouvelles pour avoir des miennes; seulement madame Babou ma mère m écrivit du château de M. Yvesd'Alègre, à Issoire, pour honorer ma signalée fortune et me requérir de faire changer le gouvernement de son d'Alègre^ lequel, pour être trop haï, courait risque de la vie. Ma sœur Françoise, de séjour à Issoire, me faisait savoir qu'elle était fort curieuse de se marier, et se mettait à ma merci pour lui élire un époux. Henri, auquel je recommandai cela, s'offrit de satisfaire ma sœur ; mais jura par la barbe de son père de ne s'occuper aucunement de M. d'Alègre et de madame Babou , la première catin de ses États après sa femme la reine Marguerite. Madame de Sourdis refusa d'appuyer la requête de sa sœur , disant qu'elle était plus pressée de ses affaires que du reste. Nonobstant , je remis à d'autre temps d'avoir .bon marché du roi ; mais plus tard je ne ser-

TÎs madame ma mère que par des messes et prières pour son âme!

En ce temps-là Sa Majesté ^ trop plus hardie que ses carabins et ses arquebusiers , fut blessée à la journée d'Aumale, d\m coup de pistolet au bas des reins. Il faillit cette fois et bien d'autres être tué ou pris. Ce fut de ma main que sa blessure était pansée et soignée, la guérlson ne tarda guère , aux vœux que je fis. Le siège de Rouen allait de mal en pis. Le marechai de Biron , comme aussi son fils , se montraient quasi plus ennemis à la cause du roi que les ligueurs; d'autre part, M. de Villars, gouverneur, en ses sorties repoussait les assiégeants en leur tuant bien du monde ; M. le duc de Parme faisait avec son armée des merveilles

qui n'aboutissaient jan^ais à une bataille rangée. Le roi toutefois n'abandonna le siège entièrement; mais logea ses gentilshommes aux environs et me pria de l'aller attendre à Louviers, où, sitôt après un bref voyage à Dieppe , il me viendrait joindre avec un million de baisers en réserve* Donc hâtée d'obéir, je me ren-

dis à Louviers en la compagnie de noadatne dô Sourdis, qui s'était érigée en ma première dame d'honneur. Sire, confessez-le, n'avait-elle pas charge de m'épief et éclairer en toutes mes actions !

Une lettre de M. d'Estrées vint aussi dru que la foudre perturber tous mes esprits.

«Madame ma fille,

» La présente est pour vous remémorer que •> la Pâques approche , et aussi l.e tci^me du

• contrat. M. de Bellegarde m'a fait savoir qu'il » ne remettrait le double dudit contrat qu'entre. «vos mains. Donc avisez une fois pour toutes

• à me rendre ma parole que je ne voudrais

• fausser au prix d'un royaume. Je requiers

• Texécution de notre traité, qui est de satis- ^ faire M. de Bellegarde; ce je vous ordonne *» comme à ma fille. Je vous en prie par le ciel

• et la terre, faites-moi tenir une réponse telle

• que je la souhaite devant Pâques, et consî^ j» dérez qu'a défaut de ceci , je ferai sortir mon

»âme du corps par force, plutôt que dëtre ac- 9 cusé de foi meniie.

• Antoine d'Estrées,

• Sieur de Yalieu ct'de GœuTres. »

Monsieur mon père n'était pas de ceux-là qui parlent sans agir, mais plus volontiers agissent sans parler. Il avait sa parole à cœur plus que la vie, comme il eut toujours, et je frémis de penser que , à mon sujet , il tournerait contre sa poitrine la pointe de son épée. Le cas pressait, et le plus prompt expédient me sembla le meilleur. Je me donnai de garde que madame de Sourdis, voire même Périnet, si dévoué au roi, vissent clair en mon dessein , qui , pour être innocent, avait des apparences 'coupables. Combien j'ai regret de n'avoir tout dit à Henri , lequel m'eût sortie de ce pas hasardeux ; mais avais-je le loisir de remettre ma réponse à son retour de Dieppe, en temps que mon honoré père était en souci de s'enfoncer un fer aigu au ventre. En somme, la calomnie

s'étant saisie de ce fait obscur aux fins de diminuer Famitié que me portait le roi , fai à scrupule de dire vérité.

M. de Bellegarde ne m'avait écrit depuis que je l'en eus fait prier par Henri, lequel, de son plein gré, fit un ordre de ma prière.

Bien plus , M. le grand^éouyer , inquiet de se maintenir en bonne posture, évita ma rencontre, et non moins que le roi, je Testimais de cette réserve ; il est vrai que mademoiselle de Guise usait de son pouvoir, lui interdisant ma vue, la seule obligation que je lui aie. Par ainsi, n ayant pas d'apparopce que Bellegarde me vînt chercher, force était de Tenvoyer quérir. Ce fut à quoi je m'arrêtai, non sans remords, et le tentateur me mena par cette fausse voie.

« Petite , dis-je à la Rousse avec grand mystère, il s'agit d'un service bien étrange que toi seule peux me rendre.

» — Madame, ordonnez pour voir.

» — Écoute sans te récrier. Ce pendant que je tiendrai à l'écart Rousse, ton mari , vêts les

habits d'un page , monte à cheval , et pique jusqu'au camp de Darnetal , où tu rendras cette lettre à M. de Bellegarde.

» — Madame ^ sur ma foi ! est-ce pour éprouver ma fidélité au roi que vous me tendez ce piège ? Pour Dieu ! que voulez-vous de M. le grand-écuyer ?

» — Qu'il vienne cette nuit s'entretenir de la plus importante affaire !

* — Sainte Vierge ! madame , cette conférence n'aurait-elle même issue de jour , et au su de chacun ?

» — Non, dis- je, le cas est grave, et tellement secret, que seule , après M. de Bellegarde et Dieu, tu sauras ce qui s'est passé.

» — Ma chère dame, je me fie de tout à votre vertu, et tiens pour certain que vous ne voudriez me perdre pour vingt raisons. Quant à votre amour pour Sa Majesté, je préférerais mille morts à l6 desservir à vos périls et aux miens.

» — Va, ma fidèle Rousse, et pour que tu puisses témoigner hautement de notre inno-

cence , tu seras présente et invisible en ce cabinet

» — Madame, pour la prospérité de Tentreprbe, récitez en mon absence les sept Psaumes de la Pénitence. »

Sans plus de délais, la Rousse, qui avait des accointances avec un de mes pages, le susdit Castelnau, alla hors de la ville en un petit bois, où le page lui aliéna un cheval et des hardes d'homme. Par excès d'obligeance, possible est qu'il l'aida de s'en vêtir. Attendant la réponse de Bellegarde, je prétextai à madame de Sourdis que son chancelier la mandait à Pont-del'Arche, où il était de résidence. Je dépêchai Rousse à Mantes porter des lettres à madame de Nevers. Quant à Périnet, je montai à son observatoire, où parmi ses globes, ses cercles, ses lignes, et tout l'arroi astrologique, il ne se doutait du cours de mes pensées.

« Périnet, ce dis-je, comment sont les astres au ciel ?

9 rr-Je n'y ai songé d'aujourd^hui que j'ai trajmiWé au grand oeuvre.

DE GABRIELLE D^ESTRÉES 5Sg

'/—Ta n'as que faire de la pierre philosophale, vu que je mets ordre à ce que l'on ne vQÎe le diable en ta bourse.

» — Ce n'est pas en ma bourse qu'il est visible » mais âu demeurant je n'ai rien inventé ea mes fourneaux.

» -r— Cette nuit de nouvelle lune je te convie de me dresser un bel éta4; du ciel pQur up pro^ jet que j'ai en têtei*

» — Demain , votre somme finis^nt ^ j^ vous pendrai la réponse des étoiles. »

Je me réjoui$ d'avoir mis en chartre o^onsieur fl;ion astrologue, et je m'incitai de plus bielle à •traiter raidemeut Bellegarde.

Aux premiers feux de Phœbé , la Rousse était revenue, sa mission faite : « Madame,, narrat-elle, ev l'équipage que vousm'ave^^cQpseillé, j'ai poussé à cheval jusqu'à Darnetal sans malencontre ni accident , n'était que la selle m'écorchait au sang. îï étant connue d'aucun , j'eus peine à pénétrer dedans le camp et venir vers M. de Bellegarde, que j'ai trogvé en ui^e chaufpi^r§ là afiprès , écrivant à ^es miiUre^ses et

36o MEMOIRES

jouant du luth. Votre lettre rendue, il me dit:

« Petit, es-tu depuis long-temps en la maison de mademoiselle de Guise , que je ne t*aî vu encore ?

» — Monsieur , aî-je répondu , je me moque de mademoiselle de Guise, et vous prie de voir qui m'envoie. » Il ouviife- et lut la lettre avec maintes exclamations de joie et de surprise ; puis comme devenu insensé , il pleura et baisa la lettre.

• — Il a pleuré, et ce n'était pasfeintise?

m'écriâi-je interrompant la Rousse.

» — Madame , si c'était comédie, elle était merveilleusement jouée ; car ensuite de ses folies : « Enfant , dit-il sévèrement et d'un regard menaçant, sur ta vie! réponds; n'est-ce point d'aventure ime embûche du roi?

» — Fi ! monsieur , ma inaitresse se couperait la main avant que d'écrire une trahison.

» — Oublie ainsi que moi cette idée malhonnête et ingt*ate. Mais dis-moi ton nom , s'il te plaît ?

» — Il ne me plaît pas , monsieur , et je n'at-

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 36i tends rien autre que votre réponse pour la porter à madame Gabrielle.

» — Non, en son intérêt commje par prudence, je n'écrirai point; mais je vous prie de faire savc^ k qui vous envoie , que , dussé-je y périr , je ferai mon devoir. »

» — Maintenant , la Rousse , interroinpis-je, à la minuit sonnant , on jettera de la rue une petite pierre par cette fopétre, et lors tu ouvriras l'huis à M. de Bellegarde ; et l'ayant conduit en cette chambre où je serai , tu te cacheras au prochain cabinet, prêtant l'oreille à notre honnête devis , qui doit mourir en ta mémoire.

» — Madame , Dieu me gardf ^'ouïr ces grands secrets ; mais je demeure à portée de la voix , eh cas qu'un peu d'aide vous soit nécessaire. S'il le faut je me boucherai les oreilles. •

La fenêtre ouverte, pour passer le temps ^ si éternel en attente, je m'occupai dlélever mes yeux et mes fantaisies vers le firmament brodé de scintillantes étoiles ; les heures coulent vite pendant ces rêves Êiits en état de veille ; mais

auxquels l'âme s'envole au ciel dessus les ailes d'un ange. Je songeais, en contemplation , que j'étais reine au Louvre, alors qu'un petit grès chut à mes pieds. Mon imagination guindée jusqu'à l'avenir revint de son e^tî^e, et quand la Rousse introduisit Bellegarde , je n'avais raffermi toute ma résolution. Portes et fenêtres closes , la Rousse, pour ne pas gêner le tête-àtête, entra dedansje cabinet de l'alcôve.

« Madarfic, dit Bellegarde se traînant à mes genoux qu'il baisait, Gabrielle, ma chère mie,

mon épouse....

» — Monsieur de B.eltegarde , repartis-je troublée et marrie de ces grands éclats , ces noms appartieqpent à mademoiselle de Guise, et ces beaux: semblants de caresses encore davantage.

» — Quoi , Gabrielle ! ne voulez-voqs que je me justifie? Ma condamnation fut imméritée, et j'en appelle à votre justice.

» — Monsieur de Bellegarde , arrière :tant de paroles vaines! L'heure précieuse qui fuit ne se retrouvera.

» — Inhumaine! celle heure tant précieuse , la puis-je mieux employer qu'à regagner votre amitié !

» — Mon amitié , Bellegarde, elle est à vous sans conteste; mais non pas mon amcyr, qui est tuTit au roi Henri.

» — Certes , je n'ai 1 cclat pt le sang qu'il faut pour jouter contre si puissant rival; mais mon ardeur désespérée est plus vive et constante...

» -^ Bellegarde , encore un coup , ce ne sont à ces fadaises que j'ai compté consommer ce rendez-vous périlleux pour moi et davantage pour vous.

» — Ah! p^y* mon épée de belle-garde! il n'est pas de péril , ma chère amie, auprès des jouissances de l'amour.

» — Vraiment, monsieur de Bellegarde , vous ne pensez à ce que nous sommes l'un et l'autre; vous serviteur de Sa Majesté, et moi son amie.

»— Oui , tyran des cœurs, ce bruit, pour un vrai amant plus triste que le trépas , a occupé bien des bouches et des oreilles ; mais si tant

est que tu veuilles avec ferme repcntance renoncer à l'aimer , le passé me sera comme à néant , et tout autre titre s'effacera dessous le nom de madame de Bellegarde. »

Ce^xcès de générosité confondit d'un coup ma fermeté , et sentant ployer mes jambes dessous moi et mes yeux se fondre en larmes, je m'assis demi-pâmée; et Bellegarde agenouillé, mes mains en les siennes, allait les cpuvrant de pleurs et de baisers , comme d'eau et de feu. Je ne recommençai d'aimer Bellegarde à ce moment , mais j'eus quasi un remords de Tavoir quitté, et fis silence pour recueillir mes forces. La réminiscence de mademoiselle de Guise, et plus encore l'amour que j'avais pour Henri , rappelèrent toute ma vertu.

• Certes, monsieur de Bellegarde, m'écriaije , cessez , par grâce et par merci ! Si vous tenez au fond du cœur un reste d'amour ou d'amitié pour celle qui fut vôtre ; écoutez seulement.

n — Puisque, madame, je consens à mourir pour vous plaire, hélas! il vous faut bien écouter.

^ — Bellegarde, monsieur mon père m'a déclaré comment fut fait un contrat par lequel je suis votre femme sur sa parole.

» — Par la messe ! ledit contrat me profite

moins que ne ferait votre amour; car je n'eusse

onc la dureté qu'il est besoin pour vous épou- ^ ser forcément.

» — Sur ce j'ai compté à l'avance, me confiant en l'honneur d'un gentilhomme.

» — Vraiment , ma belle, d'ici à Pâques fleuries n'ai-je point un petit espoir de vous amener de gré à signer le contrat ?

» — Je vivrais cent ans, Bellegarde, que ledit espoir ne poindrait pour vous , car amour éteint ne se rallume plus.

» — Voilà comme une montagne qui m'opprime à ces rudes décrets.

» — Ainsi , d'autant que toutes les paroles données et reçues, hormis la mienne, n'aboutiraient à me contraindre à une alliance que vous-même avez dédaignée; je vous somme et conjure de vous désister ensemble de la parole deM.d'Estréesetducontratqueje nie et dénie.

» — Madame , de votre pitié , souffrez que cet inestimable parchemin demeure dessus un cœur où désormais il n'alimentera qu'une flamme inutile; ce me sera une consolation bipn faible pour vrai^ mais la dernière, de savoir que j'ai eu si grand bien , et lai perdu par ma faute.

» — Bellegarde, en échange de ce contrat que réclame mon père de votre honneur , je ne vous puis offrir qu'une amitié d'une sœur à son frère , et à jamais reconnaissante.

».-« Je m'étonne qu'on reçoive de si mortels coups sans en mourir.

» — Madame, cria la Rousse en un terrible égarement , le roi, le roi !

» — Bellegarde, repartis-je, c'en est fait de vous et de moi !

» — Madame, dit-il , ne m'avez-vous pas conduit sous le couteau?

9 — Monsieur de Bellegrade, ce soupçon est infâme, mais l'effet vous prouvera peut-être piw ma mort le mauvais pas où je me suis jetée.

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 367 — Monsieur, réitéra la Roirsse, c'est le roi qui vient ! vite , fcjyez de céjyis.

• — Où veux-tu qu'il fuie? tlemandai-je; j'eotends le roi sur les montées, toute issue est fermée à la fuite.

» — En ce cabinet , répondit la Rousse, non moins effrayée que j'étais; venez çà, monsieur de Bellegarde.

• — Bellegarde, fis- je l'arrêtant par le bras en temps qu'il sortait, le contrat?

» — Oui-dà , madame, il n'élait besoin de ces grosses peurs pour me l'arracher! Adieu, il n'y a que le nom de Bellegarde à ôter.»

Ce disant avec rage , il déchira ses vêtements à l'endroit du cœur, et tira le parchemin de dessus la peau; puis le jetant à terre et le foulant du pied, il se laissa entraîner au cabinet.

i Ventresaintgris , dit le roi à l'entrée, mon cher cœur, avec qui tout ce tracas?

m — Sire, repartis- je d'une voix tremblotante , la Rousse m'a toute colérée;et je la me- Djstçais.

9 — Oui-dà ) ma mignonne, déposez ce gros •

courroux et ouvrez Tbuis, que je vous embrasse

pour le retour. »

» — Sire, dis-je après la porte ouverte et les baisements d usage, voiisne fûtes guère absent, et je ne vous attendais pour le quart d'heure.

« — Vive Dieu ! depuis quand votre Henri est-il redevenu sire ? L'absence a changé bien des choses, ce me semble ! "

» — Non pas mon amour,je vous jure, Henri ; mais n étant avertie de votre retour...

» — Madame , que lisiez-vous cetto nuit , au lieu de dormir la tête dessus l'oreiller ? »

Il ramassa le parchemin demeuré à terre , et quoi que je fisse pour Tôter de ses mains par cris , prières et débats , d'un coup d*oeil il connut tout le mystère.

« Par le saint nom de Dieu ! cria-t-il, un contrat de fiançailles avec M. de Bellegarde ! insigne trahison , madame !

» — Sire, repartis- je, elle n'est pas de mon fait , voyez les signatures.

» — Madame, pensez bien que pour vous aimer à en perdre toute retenue, je n'ai pas

prétendu vous forcer et tyfaniliser le moins du inonde. '

» .^ Sire, je le sais; niais, sur mon âme! de ce

contrat je suis lin peu bien innocente. * ' '*

» — Oui-dà! comment ce parchemin serencontre-t-il ici sous votre main, orné d'un lien de vos cheveux ?

» — Sire, ne doutez que je vous aime et n'aime que vous.

» — Madame, vous n'étiez point seule, d'aventure?

» —Sire, je préfère tout à cette grosse colère qui apparaît en vos regards.

» — Madame, il était donc ici? peut-être y est-il encore ?

• — Henri, n'allez point jusqu'à ce grand scandale.

» — Il n'est point caché dessous ce lit, ou bien vje l'eusse chatouillé de mon épéé.

» — Sire, gardez d'en rien faire ! mais il fa'y a personne, vous dis.

» — En cette cheminée et parmi cette feuillée propice à couvrir les amants?...

nez OQ s'en va venir, et je mourrai dç VQrgOgiMI»

> rrr "V^t/-Çi|f iftrfiTJS l qW pvl^ « «e cabinet ?

I rrr Per^pnq^ I je vou^ as^upe, è moin» que

)i^ ll^us^e y ^çfil qntvée e« app^rQil d^ nuit,

• — Certes, madame, en siiy^^^T vqii^ b^a^i^

ççuptqçii iHirlemseHl^s, ¥«ir8 4«P pluf^ Jwvardes entre les femmes ?

f --: jÇj^j&n , j\re, vos liirçiirs BA'éll««l^nt » et je suis marrie d'en ignorer la cause.

et ferai toucher du 49Jgt ei| ^ çgbillf t«

• :7T7THefrmpj pluté^t, ^\ve^ av<q Y9»e fr^it que je porte en mon sein !

^ — .1^ RoHWJ?^ qW « ^Mft ê^es ç^nfi^^ iiuvrez, dis-je, sur mon ordre, ou, par Ig BigH d'un Ijijraqi^l j'omrrirw «îçir^ns^,

• — Me voilà, sire, dit la {iqq^ç SQi't^Bl Miyn c»l?iwf î , «t ppu Siatts le rçji^rni^ ^m^ *P êtie hors.

DE GABRIELLE D*ESTRÉES. Sjt

• — Étes-vous content, ô le plus tyran des

rois? repris- je feignant de sourire et derhi-

pàmée.

»— - Ma fille^ demanda Henri à la Rousse, je

te promets vingt raille écus pour savoir avec

qui tt| parlais de si grand courage.

• —Quoi! sire, me récriai -je, ou je suis bi«i trompeuse, ou vous êtes bien incrédule !

» -^ Sire , répondit la Rousse, je ne me souviens d'avoir parlé, sinon avec moi-même.

» — Au demeurant , fit le roi , j'aurai plus tôt fait d'y voir, si loiseau n'est envolé.

»— Poursuivez, sire*, dis^je fermement; il est d un vrai chevalier français de vexer les dames et de leur faire injure. Bien folle qui compte dessus les promesses d'un roi! Mais faites à votre guise; je me soucie peu de vos façons brutales, d'autant que ma puissance est nulle contre votre inique vouloir. Donc allez en avant; la Rousse vous rendra la clef du cabinet; mais, piquée de vos jalousies, je me retire chez monsieur mon père, et malgré

qu'innocente, je vous laisse penser comme il vous plaît.

» — Ma mie, repartit Henri d'un air moqueur, il n'est besoin de voir le cabinet. ^

Ce disant y il écoutait des deux oreilles; puis , avec un grand éclat. de rire, il prit le'cbapeau de Bellegarde oublié en un coin, et ouvrant la fenêtre, le jeta dessus le chef dudit Bellegarde qui s'enfuyait parla rue.

• Monsieur mon grand-écuyer ! cria*t-il , estil sage d'aller ainsi tête nue par le froid qu'il fait? Madame Gabrielle a peur que vous ne vous enrhumiez! »

Je fus anéantie et tombai tout en larmes sur

mon siège.

« Henri, dis-je avec des sanglots, l'apparence ment celte fois , et ne me faites ce tort de la croire.

»-T- Madame, répondit-il, je ne crois rien, sinon que M. de Bellegarde était en ce cabinet par suite de ma venue.

9 — Je le confesse : mais le motif était louable.

— Je m'en cloute, madame, Viu désordre

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 373 de ses habits et à sa belle fuite comme d'un

voleur de nuit.

» — Sire, je vous jure par les plus sacrés

serments que tout ceci n'était que pour recou-

vrer ce contrat dont M. d*Estrées a affaire. »

' ■ I A ce moment ; M. de Grillon , hors d*haleine

et sentant la poudre brûlée, survint tout botié

et sans être annoncé.

«Sire, dit-il, je souhaite votre arrivée au

camp cette nuit même. M. de Parme a tait lever le siège , et M. de Biron a plié bagage. On

s'attend à une bataille, laquelle, sans vous, ne serait grande fête.

» — Ventresaintgris ! naon brave Grillon , repartit le roi , une fennne trompant son mari , la chose est commune ; mais une amante son

amant , c'est double péché mortel.

» — Que diantre ! sire , les amourettes ue sont de saison ; et je prie Dieu que pour vous en dégoûter vous ne trouviez que des cruelles ou des infidèles.

» — Madame , reprit le roi pour adieu , vous profiterez de lire les Psaumes de la Pénitence. »

Cest à ce propos que peu après il m*eayoya les Heures du duc de Mayenne prises en un décampement précipité des ligueurs et Espagnols. Le roi était loin, m'ayant quittée sans me baiser une petite fois , et encore irrésolue, je ne pensais qu'à me désespérer. Le contrat rejeté à terre par Henri me revint en lae*

moire. j»La Rousse, dis-jemes larmes essuyées, fais avertir Périnet que tput à l'heure je vais à Noy on chez M* d^Estréos. » ^

DE GÂBRtiÊLÎ îi'ÈSTRÉES. Sji

dttA<ii<rft1È till

PxMMM «umiepU ^ «olire» ^ ferrie iégigéev -^ tpèi ionjagér. —Demande d'un mari. — Accueil du frère et delà jœur, «— VcifT geànce a une femme. — Epouser le diable 1 —Visite de madame de Nevers. -^ Vàh ëhii ik iàMè. ^ &l> ÀWi '^Ài âii l^iisatl^ - M. de Lîanctturn *^ fioa arrif éé. ^ Sirf {ArOlîti ^ U {hiir|pr«ise

CnitCDce. ~ Aveux dépouiHés d*arti&cef — Mari^fâ f^^*5l^. " » évaDOuissèments. — Le masque et le visage. — Toilette de la mariée. -^ iàpxià bèifti jtibl- flé \l fVe. -Vémoîh inat(ên(iu! '-iie Mmi «t le nmi -U H m'aittS eé<êm I ^ h€ UBMiJI^ 1» idlëiiA — Lettre du roi.— Les battus paient ramende.— Désespoir^idefHb brielle. — Obstination du mari. -—Le pourquoi du mariage. — Meii^eei ièèAhltk. ^ Là pi^ieré nuit 'des nobes. —Coliques. — M. de Liancourt eolèye madame dé EttMMrii -^M^Bèe iMAë. ' — Le roi e^ le meri. — Pec!|>icacité d'AUbbjlr. -«- ânlOlrUé. 4'an roi. — L'acœuchée et la marquise de Monceaux.

rétais a dd|ntéë«l«l's(««iftul«,^É« ,flë>^ëfè, jê;fic aBnvëBit ëetie k-evSiii» jsifiihië HëbH,^stn6n U rai V«t Croate chirttnrj jie'de pii% liBéil'

< Madame, ce dit Périé«^&^hi âé pàlfà

3gfr ,. : ; : .MEMOIEES: : . ri :•([

en point je narrai ma déconvenue , il n'y a rien à reprendre en votre conduite , et m'est avis que Sa Majestés 4^ ^and ire apaisée , requerra votre merci.

..•^-t^.Foifi! Opprimer l'imioeence, c'est marcher dessus la queue d'un serpent. En tout cas, je n'ajouterai rien pour majustilScatipn.

A ^r? Un autre en lait son affeire. • Monsîeiir 'mon père, îniormê que c'était mpi , en forme de.c« Dieu gard ! » mie dit :

f Gahffielle» que devient ma patole , ce pén>-

dâhr? •

'» — Mon père, repartis-je, elle vous est

"' i ^* Sainte Astrëè ! 'ma ftlle ,' voilà parler ça ! » — Maintenant, mon très cher père, je vous prie de me marier le plus tôt possible, c'està-4^f j^)^eipain, pU) )^ fOMA eji^uivaîDti r^ • ?

Il A fTf^f r. )4:m€|$^!.p«til0^ le^oasie^lpoessant^ j o^^hfiQP CfjdeHPt^ p^poaiioiney qciei dessous i le^^pqur^tîpei^ cp^jugçi^.^e caidiant cefftoli)lés^ chosefs , et que l'honii^wtdii mxci esl) m»égid» :

DE GABRIELLE D*ESTRÉES. 577 Ge^ s^blilités ne m'ont jamais tentée , mpne^îem^ tOioisr il est urgent que je prenne une honnête alliance.

» — r Bt le roi Henri y que dira-t-il ? ^

» — Moi je dirai 9 si vous tardez à faire la noCfii q^ue vous- avez mis les mains à la honte de îyatr^.fiiyi^.

» — Holà! tu me pousses à croire que tu as Wfiçrefnplfiyé le temps!

» — Monsieur , ne m'interrogez ; mais soit difcen passant: que ce. contrat me coûte ti^op cih^!<;-, .'•

/*9:r-i-Oui-»dà! jereyiens à mcH idée: que n'é^ pouses^tu M. de Bellegarde? il ne s'en faut que d6 ton' seifigi . « ,' '

'.» .^*Par.| mçtn patron tFange Gabriel! ne mettez le doigt entre l'arbre et l'écionce : quïl • vo«|s snf fise . de ravoii* vcrtre paroile intacte à si grandi |b^ix. .

D-^ Je prie saint Antoine de Cœuvres qu'il Y^uiUe conseilla mon choix d'un m^ri , car «n i cesLsbrti^ de choses j'ai la- ïnain ^gra1;ldement mdlbeiiàreufie.

370 MIMOIRBS

% uâ« J'ai si bonne envie qtié là ckAèe soit ùiit , que j'épouserais quasi mon iistt^lAgaê Périnet.

|— Ne va pas d'à préi^ent, tnia belte ÔabrteUe, faillir à tna parole après l'av^r engagée.

^i^ A votre aise, mon cher père, je ïA*ëh remets au sort du reste; car en ce tàirigtiH ^ aora Vengeance et pénitence.

» — Il n'est pas de péchés qai vnUklfit tfSÛ»'

pénitence* »

M. Atmibal d'Ëstrées, évéqué de HdyoA^ était tout réjoui de me savoir aimée du roi qtitt l'avait pourvu d'une crasse; mais il s'émlni jusqu'auk larmes dlajiprendre que je ronlpan la. paille avec le roi : « Ah! s'écria-t-il, niéchailty

Oabrîëlle ^ ton imprudence empêche que je stA% cardinal ! *

Mk stsùr Diane, qui jalousait ma prospérité, et séchait de vieillir fille, finr bel et' bien satisfaite de cet obstacle er mk ébrtuoe; et pour doubler mes ennuis, iéiiuH* gnM nnë pie démeèurée, me faisank geiltii ac^ cueil. J^'espérais recevoir lettres et nauinellte At

fà\y J)our aVoîr un prétexte honnête de calmer mon grief mécontentement, et de mé dîstfairè d'un sot mariage; mais rien ne vint, et je commençai de croire que le roi p(irsistait en là brouille. Ma grosse humeur s'en àug- Hiènta , et à mon tour je persévérai en mon idée dé mariage.

«Hélas ! disats-je à Périnèl, Tirijustice du roi Vue chagrine plus que le reste: aussi bien c'est êhè&é impossible qu'il croie à mon infidélité. » — Madame, repartit Périnet, mes aviâ en éétie alternative ne transposeraient l'ordre des dëètiiiées , et les soucis présents auront thèillëtif-ë issue que vous n'espérei.

» — Je ressens une fièvre où haitiè a ][!>rùs de jpart qu'amour. Que dira le roi de ûiôn mariage ?

)t^^^ il n'en sera pas plus efnbàrrassé que du sien propre.

b x^Tu railles, cki le traitent bîeh k fond, et tant d'amitié qu'il avait à mon égard lie ^é pèf d gfiun jour, tour éti^eiiiiéiii vengée, j'oétrttîerais MA fibMn àtl diable èh p«ri6taâè.

38o MEMOIRES

» — Plaît-il? mais le diable n'a que faire d'une si bonne chrétienne ! »

En somme, deux jours donnés à Fattçnteet

à l'incertitude furent deux siècles de larmes

et de regrets, sans que Périnet me jetât au cœur

d'autre consolation que des paroles railleuses

, et dures.

«Périnet, dis-je, je n'ai plus aux mains ce Périnet mon plus cher serviteur ; qui donc sur terre m'allégera mes chagrins sinon vous ?

» — Ma chère danie , dit-il, j'ai fait un pacte pour votre service, et certainement je ne le trahirai , mais je souffre de vous voir souffrir.

-—.Mon fils, et les astres?.

» — Ils sont comme votre fortune y clairs ,

nombreux et brillants.

» — L'hymen de Vénus et de Vulcain approche. >.

» — ' C'est donc raison que Mars spitien jubi- . lation. »

Madame de Nevers passant à Noyon pour aller à ses terres fje Nesle , eut avis de «mon

DE GABRIELLE D'ESTRBES. 58i

séjour, et ne se tînt pas de nie. faire ses grands Dieu gard'.

« Ma chère amie, dit-elle parmi ses accolades coup sur coup , Sa Majesté vous a donné congé de visiter monsieur votre père?

» — Non, madame, repartîs-je , votre très fidèle servante a mécontenté le roi, donrl'araour s'en est allé au galop.

» — Madame, ce que j'appréhendais est advenu ; car le roi est de nature légère ; et de ses plus solides attachements autant emporte le le vent. •

i> — Vraiment , madame, vous pensez et parlez ainsi de nouveau ; je me souviens que vous louiez la loyale fermeté du roi en amour comme en toute chose.

— C'est erreur, madame : voire M. de Nevers mon époux, qui a beaucoup fait pour icelui, ne le force de tenir ses promesses que par menace de quitter son parti.

» — Ah ! comme Henri a navré ce pauvre cœur ! »

Madame de Nevers, que ma disgrâce avait

38sj . MEMOIRES

refroidie de ses caresses coutuinières, n^e ]>{iin du bout des lèvres à la dépâpti^,^ qilftOtd M. d'Estrées lui dit au passage :

c Madame , vous qui , par votre nstiss^ocQ «( votre rang, êtes des premières à la CQur, j^ vous charge de mes pleins pouvoirs pour m^r rier ma belle Gabrielle.

» — Oui, fit-elle par malice, M. deCuift»

qui cherche femme ?

• — Nenni, madame, me récriai-je, M. (I9 ' Guise ^ avec tous ses trésors e^ son nez çHmq^,

ne me tenterait point ; maïs je résigna ipa main au plus mince gentilhomme 4ç Pi* cardie.

D — Deux filles de ma femme, reprit M. d'Çg* trées, ont des maris ligueurs, et je n*e^i VQW davantage en ma famille.

» — Sur ma foi! dit madame de Nevers, jç sais une union à votre convenance.

» — Saint Antoine ! répondit mon père , j'ejc^ suis content si ce n*est de la sainte Union.

• — Vous souhaitez- vous marier , ma çhèr^ sœur?s'enquit Diane perfidement.

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 51^ * » -^ Certes , dis-je; il ne me chaut avec qui ^ pourvu que la noce se fasse.

» -m Demain , si bon vous semble , repartit ipadame de Nevers ; car un gentilhomme dç 1969 amis es| fort en peine d'une femme.

»n-r. Madame, ajouta ma sœur Diane, du temps que j'étais en votre château de Nesie, je vis M. de Liancourt : le beau parti que ce serait pQur ma sœur !

, . Vous êtes mon ainée , fis-je ; que ae le prenez- vous?

i-^M. Nicolas d'Amerval , sieur de IJan*^ ooMrt , gouverneur de Chauny ! sMnformi^ M. d'Estrées; il est d'antique noblesse picarde , et san^ l'avoir onc vu , c'est le mari que je sqq-» liaite à ma belle Gabriel le.

» -n- Madame, repris-je, vous qui ailes aam doute à Chauny , dépéchez-moi mon futur.

9 — !■ N etea-vous curieuse, dit-efle, de çonnalr tre sa portraiture ?

* — Pourquoi ? j'aurai tout le loîsiç 4e le voir après la cérémonie. »

Madame de Nevers riant de ma folie rççon*-

tinua sa route , formant des vœux pour que cet hyraénée poussât des rejetons. Diane aurait moqué davantage si elle eût pensé que ce n'était pas un jeu. Je ne parus moins tranquille jusqu'au lendemain, que, suivant l'entremise de madame de Nevers , arriva M. de Liancoart, lequel je n'avais jamais vu et que je me passerai de voir, s'il se peut, avant le jugement des âmes.

Ledit sieur de Liancourt est quasi frère jumeau de maître Guillaume, à l'esprit et bon sens près : face de singe grimaçant , montrant les dents sans mordre, petit corps surgrai^des jambes , grosse tête et longs bras. Quand par la verrière je l'aperçus descendre de cheval, le courage me faillit et je pleurai abondamment; mais venant à songer au déplaisir que sentirait le roi d'être quitté pour ce vilain singe, je me déterminai de plus belle. M. d'Estrées vint à ma rencontre, encore ébahi de Taîr de son nouveau gendre.

« Ma chère fille, dit-il, M. de liancourt est singulièrement laid; mais il n'imjîorte guère qu'un mari soitdes plus beauxet desmieux faits.

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 385 ^ — Monsieur mon père, répondis-je , il s'agit que le mariage vous convienne ; car fût-il cent fois pire , il me conviendrait mieux encore.

» — Soit ; mais par saint Antoine de Cœuvres ! ta sœur Angélique , laquelle a épousé im couvent, n'aura fait action si méritoire. »

M. deLiancourt,qui parmi tous ses agréments péchait par faute d'orgueil, me trouva plus belle et avenante que je ne le trouvai laid et déplaisant. Il avait la parole empêchée d'un bégaiement perpétuel , et l'esprit plus simplet que le Berger dans l'Avocat Patelin» Je crains que ce qui fut vérité de ce temps-là le soit toujours ; ainsi monsieur mon mari n'a pas changé des

pieds à la tête.

• Madame , dit-il d'une voix pareille au vagissement d'un marmot, je suis tellement laid et difforme , que je n'ose me fier à ce que m'a dit madame de Nevers.

» — Par Dieu! reprit M. d'Estrées , j'en sais, monsieur, de plus laids qui ne sont gentilshommes et gouverneurs comme vous êtes.

586 MEMOiÈES

» -^ Monsieur , repartis- je , excusez - moi d'être trop vraie pour nier votre laideur, /nais nonobstant je vous offre de m'épouser.

■ — Madame , cet excès de votre bonté me rend fout perplexe ; or tâchez que le mariage soit tôt ^ de peur que vous y renonciez par trop me regarder, d'autant que je suis Lien laid.

* — Aujourd'hui , monsieur, jesuis vôtre légitimement; toutefois pour ne vous point abuser,

'Sachez de ma propre bouche que je fus tendrement aimée du roi Henri.

i — Ma chère dame, le roi honore ce qu*il touche, et je suis si laid que je n'étais point digne de succéder à Sa Majesté.

• —r Monsieur, interrompit M. d'Est rées , ma fille Gabrielle raille ; le roi, eu galant serviteur des dames, était fort épris d elle , et bai-' sers, propos d'amour, serments, ce ne Sont pas offenses à Fhonnettr d*une pucclle.

t — Monsieur, persista M. de IJancourt, je m'estime trop heureux d être votre gendre , et vous prie de mander le pronotaire et le prêtre.

f— Monsieur mon fils levêque de Noyon,

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. SSy dît mon père, dira la messe de mariage en la chapelle de mon gouvernement.

s — Monsieur, ajoutaî-je, ma parole est donnée et reçue ; mais qu'on se hâte.

— Midi sonnant , répondit M. d'Estrées , tu seras madame de Liancourt.

» — Je voudrais jà que tout fût fait. »

Le sacrifice consommé, la joie de M. de Liancourt fit croître d'autant mon deuil, et mes yeux jetèrent deux fontaines de pleurs.

» Madame, ce dit monsieur mon mari, de fait je suis bien laid, mais je ne veux vous épouser de contrainte.

» — Monsieur, repartis-je avec des plaintes réitérées, j'ai celte alliance à cœur par-dessus tout : c'est affaire conclue, et honte à qui se dédira. »

Mon courage tourna en découragement, et là je m'évanouis, non pour un long temps, car M- d'Estrées, î\pitoyé de ma constance, médit à l'oreille :

« Gabrielio, renvoie les noces à la semaine des trois carêmes , et je serai de loisir pour élire

un meilleur gendre ^ d air et de visage préfé'rable, sinon de naissance et de fortune.

» — Nenni : M. de Liancourt est tel qu'il me plaît , et ces faiblesses qui ms prennent n'ont autre cause que d'avoir jeûné à ce matin , afin de rendre le ciel propice à mes souhaits. »

Sans plus de paroles, feignant de sourire à M. de Liancourt, j'allai en ma chambre m'accommoder en mariée ^ et sitôt seule, j'entrai en un si violent désespoir que c'était pitié; j'arrachais mes cheveux , meurtrissais ma poitrine , déchirais, mes vêtements , larmoyais , soupirais, gémissais, et faisais mille désolations. '

« Madame, dit la Rousse fort triste de me voir en cet état, vous êtes à vous repentir à l'avance de ce fou dessein , combien plus sera«ce après ?

I» — Vraiment , la Rousse , ce n'est pour mon contentement que je me marie, mais pour la grande douleur du roi.

» — Madame , que si le roi Henri vous aime encore, de ce vous pâtirez non moins que lui ;

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 389 au contraire vous pâtirez seule, en cas qu'il ne VOUS aime plus.

» — Çà, la Rousse, emploie tes mains à me faire laide , si possible est , afin que monsieur mon mari en paraisse mieux fait.

» — Ah , madame t les pleurs et la peine auront avant peu flétri cette beauté qui attira MM. de Bellegarde , d'Auroale , de Longueville et Sa Majesté.

» — La Rousse 9 à Theure de midi je serai madame de Liancouirt. »

' Cette pensée perça mon cœur de dards mortels, et les larmes, sanglots, crieries, allèrent en recommençant. Ce pendant la Rousse, fille adroite et experte à parer une femme, avait réussi à me rendre si charmante, que, me regardiint au miroir, je fus en fantaisie de déranger toute cette ordonnance ; mais je m'en abstins, et déchargeai ma maussaderie dessus le miroir, qui fut brisé en pièces.

Le contrat et la chapelle étant prêts , appuyée au bras de monsieur mon père, je vins signer le parchemin , comme ferait un cotipable

sa condamnation. Je n'adressai à quiconque un mot ou regard ; je ne répondis que par signes aux propos de l'époux et des assistants. Voici qu'on avertit d'aller à Téglise, où devant Dieu se consacre le mariage. Cette épreuve à passer, comme si ce fut un sacrilège, m'emplit d'une grosse épouvante; mes yeux s'ennuîigèrent; sein de s'enfler, jambes de plier dessous mon corps; des frissons et de* froides sueurs me saisirent de partout ,^^ et je restai quasi droite et raide comme une statue. Au même temps arrivait madame de Sourdis exprès pour la cérémonie , doiTt elle n'aviiit eu le doute. Elle recula trois pas en arrière de stupéfaction. « Madame , dis-je m'efforçant à ma résolution, vous étiez conviée à mes noces ; merci d'être venue. « A près quoi je suivis ma voie, et M. d'Estrées m'ajant menée par la main à l'autel ( pour abréger ce fâcheux ressouvenir), je fus faite épouse de M. de Liancourt malgré moi et malgré tout. M. Annibal, mon frère ^ qui disait la messe , avait des larmes dedans les yeux , moins de mon malheur que d,e son chapeau

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de cardifial -dey^e^u .{uodée. ^^ sœw 9.ûu»$ avait le rire à la bouche et ^u ibnd du ^osur. Ma tante de SourJ^is ^'étaji't piç si contrite qu'elle en faisail le semblant. Enfin la messe durant, M. do Liajicourt., que je comj^rais aux petits monstres liideux des chaQijleUer^ diji maitre-auLel , était le roi de la fête, le triompbtateur au Capitole. Qua^t à moi 9 ^adaisde I{>bi|[énie devaut être inaïaaojiéeia piai^ie ea Aulifle^ n'avait le teint plus ]^lènie et la eçoitenance plus dé$e^pé;rée que je u avais pour lom* L^ prêtre oQiciaat me demanda &i de boa gré je pons^Q^ais de prendce pour -ép^x iiQi>l§ homme Nricolas d*Ameryal , sieur de jifiancourt. Jfi ^rdo^ un temps Je silence, voulant -dire non^ et n'osant dire omL Eiifia ce mot é doujx et H funeste selon (toccurrej^cetéttaiitp.rQnoocé p^r moi^si£iib]^men4; qu'on rfeiUefi4it h peine , tout-à-coup derrière, udc grosse vç^ix re{H*it: Nçn ! Et venant à regarder qui ce fôt, j'avisai le Maheutre dei^out et une letiix^en n»ain. J'étais, à cette hejiire inadame de Lianc^urt! Un- %^f. d^npaginations faivta^qvie^ ro^a en mon

cerveau , et tombant dessus la pierre , je perdis rhaleine, la voix, le mouvement, comme si je fusse morte. Cette pâmoison dura plus qu'une heure , et je m'éveillai couchée en mon lit.

« Ma chère tante, dis-je à madame de Sourdis plantée à mon chevet , que s'est-il donc passé ?

» — Gabrielle , vous êtes malveillante ou insensée, repartit ma tante; vos parents et amis, à cause de votre folle alliance, sont boutés hors de la route de fortune , et vous aussi , pour avoir si grièvement offensé le roi.

» — Comment ! madame , Henri a bien affaire de ma personne , puisque entre nous il n'y a désormais d'amour que de mon côté !

» — Quelle erreur vous tient ! Le roi vous aime plus qu'il ne vous aima.

» — Vous ignorez , madame , la découverte qu'il fit de Bellegarde en ma chatnbre , et son injuste tempête à cet objet.

» — Ma fille , vous me conterez ceci tout au long ; car je n'en sais que le plus gros ; mais je vous jure que le roi vous chérit toujours , ce m'écrit M. de Cheverny, et il maudit le duc

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de Parme qui le tient en haleine devers Caudebec.

» - Vrai Dieu! madame, que ne parliezvous? ce mariage de dépit n'eût pas eu lieu.

» — Par les sceaux! ma chère, je fus tout éblouie de vous voir de noces , et la pensée comme la parole m'a failli à ce coup.

» -^ Madame , vous seule êtes cause et sujet de ce qui est advenu !

» — Ma nièce , ne dites point cela, car le roi est assez amoureux pour vous croire.

» — Si le roi m'aime encore, je suis bien misérable. »

A ce propos je me rappelai confusément l'apparition du Maheutre en la chapelle, et je m'enqiiis de ce qu'il venait faire.

« Porter une lettre de Sa Majesté , dit madame de Sourdîso

» — Baillez-moi celte lettre.

» — La voici.

• — Et le Maheutre ?

» — Ayani pénétré en la chapelle , la messe finissant, ce m'a dit la Roiisse , il a jeté son

message à terre, et s'est enfui à triple ép&^

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