‹ Mémoires de GaratChapitre 105 sur 213 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

reçus , ils accusèrent le côté droit de leur avoir ôté les moyens de remplir la mission dont le succès était nécessaire à la défense et au salut de la république.

Le ressentiment, qui eut toute la violence qu'il reçoit des intérêts personnels , eut donc aussi les moyens d'éclater sous les dehors imposants des intérêts de la patrie.

La Montagne devint furieuse, et elle était faible. On redouta d'elle quelque entreprise terrible.

Dès lors les Jacobins furent plus menaçants, la Commune plus hardie, et les sections plus orageuses. A la Commune et aux Jacobins, quoiqu'il y eût des scélérats et des hommes de bien , il n'y eut qu'un esprit ; dans les sections il y en avait deux : le bon s'essayait à prendre la prédominance, mais le mauvais la reprenait toujours. On était trahi , et les furieux faisaient croire aisément que dans la Convention les habiles étaient les complices des traîtres; et les habiles, qui auraient dû comprendre combien il importait pour leur salut, et pour le salut de la chose publique, d'être prudents et sages, étaient indignés.

De toutes parts on se parlait à l'oreille, on

se faisait des confidences ou de quelque grand complot, ou de quelque grand acte judiciaire qu'on préparait.

Enfin , le bruit se répandit d'un complot plus criminel que tous les autres, et arrêté dans le lieu même où étaient les magistrats et les forces chargés de surveiller et de réprimer tous les crimes.

Alors Barrère proposa la commission des douze, et l'influence du côté droit en élut dans son sein tous les membres.

Il le faut avouer, elle était tout à fait révolutionnaire, dans le bon sens de ce mot, l'idée d'une commission destinée à réprimer dans une république naissante les excès de la démocratie, à contenir la révolution pour la maintenir, à l'arrêter pour l'achever. Mais dans les maladies du corps politique, comme dans celles du corps humain, c'est lorsqu'il y a une grande force dans le remède qu'il faut l'administrer avec une grande prudence. Un seul coup bien porté pouvait réprimer toutes les fureurs plus audacieuses. Dans le premier cas, on fait sentir que l'autorité et la liberté c'est la même chose ; dans le second cas, on fait crier que l'énergie du gouvernement est de la tyrannie.

CHAPJTRE NEUVIÈME. 183

La liste des cloute montra beaucoup de vertus; elle ne montra pas, aux yeux de leurs amis mêmes, autant de sagesse.

Par ses premières opérations, la commission jeta dans les prisons de l'Abbaye le président d'une section et le premier substitut du procureur de la Commune; elle manda Ghaumette, elle menaça Pache.

Avec le bruit de ces arrestations se répandit le bruit de la formation d'un autre tribunal que celui qui venait de renvoyer Marat en triomphe, et le bruit encore que la Convention nationale allait être épurée par le glaive des lois, puisqu'elle n'avait pu être épurée par un scrutin.

Les douze laissèrent échapper peut-être quelques-unes de ces menaces; ceux qui étaient menacés les exagérèrent : ils crurent à l'attaque pour se créer les moyens de la défense.

Dès lors on n'appela plus la commission les douze, mais les décemvirs; et avec ce mot, qui souleva, il y a trois mille ans, le peuple de Rome, on soulevait la multitude de Paris.

Je fus appelé par la commission; j'écrivis sous ses yeux et je signai tout ce que je savais

de ce qui s'était passé à la mairie. Tout ce que je reçus de dénonciations, de soupçons , d'alarmes , je les lui communiquai sans attendre qu'elle me les demandât.

Page 1