CHAPITRE ONZIÈME
Dans la route je ne cesse de lui retracer les tableaux affreux des malheurs que cette nouvelle me fait présager , de lui faire considérer surtout que dans le moment où nous sommes en guerre avec toute l'Europe, une grande convulsion dans la ville où sont tous les établissements nationaux peut arrêter tout ce qui fournit aux besoins des flottes et des armées. Au milieu de tant d'autres présages sinistres , c'était celui qui me frappait le plus , parce que c'était le plan qu'on devait supposer à la ligue des tyrans et des esclaves de l'Europe. En exprimant les mêmes craintes et la même douleur, le maire déplorait et je déplorais avec lui ces horribles querelles des passions, qui seules avaient rendu de si grands attentats possibles ; et nous arrivons au comité de salut public.
Le procureur-général-syndic du département, l'Huillier, et deux membres du directoire, y étaient déjà. Des aveux ou plutôt des déclarations qu'ils faisaient tous, un résultat sortait sans aucune ambiguïté : c'est que le département de Paris était déjà, par son approbation et par ses engagements, dans ce qu'il appelait l'insurrection.
Pache était loin de parler comme l'Huillier.
Il rendait compte des faits sans approbation et sans blâme, sans abattement et sans emportement, avec tristesse et gravité.
Gomme on délibérait, je me lève et je déclare que je vais rendre compte de tout à la Convention : Vous nêtes point du comité de salut public, me dit Lacroix; c'est à lui, dans de telles circonstances, à porter la parole par V organe de Vun de ses membres. On le charge de la porter , et il vient dire, une demi-heure après, qu'il n'avait pas pu parler; que la séance était levée quand il s'était présenté.
Les membres du département et le maire réitèrent souvent au comité de salut public l'assurance que, tant qu'ils seront à leur poste, aucune violence ne sera commise dans cette insurrection ; c'est là que pour la première fois j'entendis sortir de la bouche de l'Huillier ce mot d* insurrection morale, qu'ils écrivirent le lendemain sur quelques-unes de leurs banderoles; et c'était l'Huillier qui s'insurgeait moralement contre Vergniaud et contre Condorcet !
Il ne pouvait pas y avoir de sommeil pour moi dans ces tempêtes de la république ; je n'avais besoin d'être réveillé ni par le tocsin ni