CHAPITRE DOUZlÈiME
Quant à ce que j'ai fait pour arriver au premier but, j'interpelle ici tous les membres vivants du comité de salut public de cette époque : tous attesteront, je n'en fais aucun doute , que je leur ai parlé sans cesse de réconciliation et de réunion , des torts et des vertus républicaines de tous, de la nécessité d'un oubli universel de tout le passé , et jamais de combats à livrer , de victoire à remporter , de châtiments même légers à faire subir. Mais sur cela ce n'est pas seulement des législateurs que je puis appeler en témoignage ; tous les faits ne sont pas demeurés renfermés dans le secret du comité; il y en a d'essentiels dont une partie au moins a paru au grand jour de la Convention nationale, et ces portions si publiques, si solennelles, de ma conduite , garantissent l'ensemble auquel elles appartiennent.
A peine le Calvados fut en mouvement, je reçus d'une commission, par laquelle tous les mouvements étaient dirigés , deux ou trois lettres. Dans l'une on me parlait de ma vertueuse neutralité, et on me demandait des grains ; dans une autre on m'écrivait : Tremble! les bannières du Nord et du Midi sont déployées, elles marchent sur Paris; tremble! ceux qui affament
sei'ont traités comme ceux qui assassinent. Les lettres étaient signées Caille et Fourgon. Je tremblais, mais c'était pour ceux qui écrivaient de pareilles lettres , et je ne les portais ni à la Convention ni au comité; je n'y faisais non plus aucune réponse. Mais au comité, où l'on prenait déjà des mesures pour faire marcher des troupes contre le Calvados, je représentais incessamment combien il était indispensable de les faire précéder par des négociations, combien il serait beau et heureux de tout terminer par des mesures pacifiques qui étoufferaient non-seulement la guerre , mais les querelles et les haines qui l'avaient amenée.
Après avoir essayé tout le pouvoir du raisonnement, j'affirmais, avec cet accent d'une persuasion sincère qui passe dans les âmes comme une passion, que les voies conciliatrices auraient un succès infaillible, que la guerre civile prête à éclater donne une puissante éloquence à celui qui parle pour en écarter les horreurs , et que si l'on voulait enfin m'envoyer dans le Calvadas , je me chargeais d'en revenir aveclapaix.
On me disait que dans le Calvados j'étais détesté, qu'on m'y arrêterait, que quelque coquin pour-