CHAPITRE DOUZIÈME
rait faire quelque chose de plus encore , et qu'un ministre de l'intérieur devait rester à Paris. Je répondais que j'étais sûr que Guadet et Barbaroux étouffaient pour moi dans leur âme des sentiments d'estime qu'il me serait facile de réveiller; qu'il était impossible qu'en me voyant aller à eux, le choix seul qu'on auroit fait de moi ne leur garantît la réalité des intentions pacifiques ; et que toutes les parties de la république où il pouvait la servir étaient également le poste d'un ministre de l'intérieur.
Il fut convenu au comité et au conseil que j'irais dans le Calvados, mais après que la Convention en aurait été prévenue et ne s'y serait pas opposée.
Saint -Just assistait à cette délibération. Quand la décision fut prise, il s'offrit à aller avec moi dans le Calvados. Je ne puis prononcer si à ce moment il était déjà assez formé à l'artifice et à la bassesse pour vouloir dégrader en lui la dignité d'un législateur à servir d'espion à un ministre , ou s'il eut en effet quelqu'un de ces bons sentiments qui traversent quelquefois l'àme des méchants sans y laisser aucune trace ; mais il sortit alors de sa bouche un mot qui paraîtra bien étrange lors-
qu'on le comparera à sa conduite postérieure, un mot que je me suis toujours rappelé à chacun de ses rapports , à chacune de ses atrocités : Je pense absolument comme vous , me dit Saint-Just, je crois qu'on peut mener les hommes avec un cheveu. Trois mois après, pour les mener, il ne croyait pas qu'on pût couper assez de têtes !
Thomas Lindet assistait aussi à cette délibération en qualité, autant que je puis m'en souvenir , de député de l'Eure ou du Calvados. C'est lui qui fit le rapport à la Convention , et j'y étais; il le fit en homme loyal qui croyait la mesure bonne, et qui voulait la faire adopter. Mais Lacroix de l'Eure , qui ne voulait pas transiger avec ses ennemis, qui voulait les perdre sous de beaux semblants d'intérêt pour moi, fit rejeter avec hauteur par la Convention le projet de l'envoi d'un ministre dans le Calvados.
Un délai avait été accordé aux administrateurs des départements qui avaient levé l'étendard pour le déposer, pour rentrer sans aucun danger dans l'association générale, et je voyais arriver l'expiration du délai comme l'expiration de toutes mes espérances pour écarter la