‹ Mémoires de GaratChapitre 139 sur 213 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

mon àme, tout ce que je présage d'horrible de l'excès des rigueurs auxquelles Robespierre entraîne la Convention. Carrier m'interrompait à chaque parole; Legendre, au contraire, interrompait Carrier, voulait m'entendre, et m'écoutait avec la réflexion d'une âme émue. Il me fut aisé de deviner que Legendre sentait tout ce que je sentais moi-même. Carrier, lui, m'épargna la peine de deviner quelque chose, et je veux ici rapporter dans toute sa stupide férocité un mot sorti de sa bouche à cet instant où le système exterminateur n'était pas établi encore comme un régime légal , un mot qui peut ajouter peut-être à l'horreur du nom de Carrier : Non , non , dit-il , il faut que Brissot et Gensonné tâtent de la guillotine ; il faut qu'ils la dansent. 0 France ! ô ma patrie ! et c'était là un de tes législateurs, à l'instant où tu t'élevais aux destinées d'une république !

Le Calvados, par la présence des représentants du peuple qui s'y étaient rendus, était l'objet de ma principale attention; mais Lyon et Bordeaux fixaient aussi continuellement mes regards. Chaque jour je faisais quelque nouvelle tentative pour faire prendre au comité de salut public de justes notions des dispositions

véritables de ces deux villes si importantes, et des dispositions qu'il convenait de prendre à leur égard pour prévenir les malheurs dont elles étaient menacées.

Je ne pouvais pas me dissimuler que dans Lyon l'aristocratie et le royalisme , couverts des couleurs nationales, tramaient des complots d'une grande profondeur. Biron , né dans les castes de la noblesse féodale, mais fait par la justesse de son esprit, par la grandeur naturelle de son âme, par l'insouciance même de son caractère, pour trouver très- ridicules toutes ces chimères de l'orgueil pour la défense desquelles le sang coulait par torrents sur la terre ; Biron , dès le mois de février , m'avait écrit de Lyon même : « Le royalisme et l'aris- <( tocratie ont ici un foyer plus profond et des cf canaux plus étendus qu'on ne pourrait l'ima- H giner. » A l'instant où je l'avais reçue, j'étais allé lire cette lettre au comité de sûreté générale.

Mais j'avais d'autres renseignements encore sur Lyon, et je les tenais de deux hommes dans lesquels j'avais autant de confiance que dans Biron , et qui tous les deux avaient séjourné à Lyon plus longtemps que lui.

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