CHAPITRE TREIZIÈME
liments, c'est pour jouir de l'oubli qu'il en faisait; il s'est conduit partout avec cette modération que la raison seule et la morale imposent aux passions sauvages de l'espèce humaine.
De toutes les cités de la république objets de mes continuelles inquiétudes, on conçoit que Bordeaux, où j'ai passé les plus heureuses années de ma jeunesse, où je comptais beaucoup d'amis et pas un seul ennemi, était celle qui m'inspirait les inquiétudes les plus cruelles.
Quand une députation de la Gironde vint prononcer à la barre de la Convention, et afficher sur les murs de Paris, les plaintes et les menaces de ce département indigné, la parole fut portée et les placards écrits par un homme avec qui j'avais eu les liaisons les plus intimes : Duvignau.
Un autre, peut-être, dans mon poste, observé comme je l'étais, aurait craint avec lui des rapprochements : moi, je les recherchai. J'avais trop besoin d'épancher toutes les terreurs et toutes les douleurs de mon âme dans le sein d'un homme qui était mon ami, et qui venait parler pour une ville dont j'ai conservé des souvenirs aussi chers que ceux du lieu de ma naissance : trois ou quatre fois il dîna chez
2o6 MÉMOIRES DE GARAT,
moi, et une fois nous fûmes seuls. Je mis en usage toutes les puissances réunies de la vérité et de Tamité, pour lui faire connaître au vrai l'état des choses et des personnes, pour lui donner de justes notions de la nature des dangers, qui étaient très-grands, mais qui n'étaient pas ceux dont les fantômes obsédaient la ville de Bordeaux. Sa persuasion à lui, et il la prenait pour une conviction, c'est que Robespierre et la commune de Paris étaient ligués pour ériger un trône à d'Orléans, qui avait promis à Robespierre de le faire son ministre perpétuel, et à la commune de convertir la représentation nationale en une représentation municipale qui ferait des seuls représentants de Paris le corps législatif de toute la France. Un jour, suffoquant d'indignation et les yeux noyés de larmes, Duvignau me dévoila ce complot, sur lequel il ne lui restait aucun doute.
Je laissai tomber les mouvements de son âme, que je connaissais pour très-passionnée, mais pour très-mobile.
Pour le faire sortir de son imagination, je rappelai une suite de faits très-réels, que luimême ne pouvait contester; quand je l'eus fait rentrer dans le monde qui était sous nos yeux,