‹ Mémoires de GaratChapitre 144 sur 213 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

je lui exposai le véritable état des choses ; il en frémit avec moi, mais ce fut d'une autre espèce de terreur; il laissa tomber d'autres larmes, mais elles coulaient et sur la république prête à périr sans avoir un seul ennemi véritable, et sur son ancien ami dépositaire calomnié de tant de vérités évidentes, qu'il ne pouvait ni faire triompher ni faire comprendre. Pour nous rattacher davantage au même sort, ;jour nous donner un moyen très-naturel de concerter nos démarches dans une correspondance suivie, je lui offris et il accepta une de ces missions d'observateur dans les départements, que je créais alors.

Si Gollot d'Herbois, lorsqu'il me fit arrêter pour cette institution, m'avait connu un pareil observateur, comme je serais resté écrasé sous les foudres de son éloquence! Oui, il est des occasions, et j'en ai fait l'expérience indubitable, où ce qu'on a fait de mieux précisément est ce qui peut servir le mieux à vos ennemis pour vous envoyer à l'échafaud couvert d'une éternelle infamie.

J'ignore avec quelles dispositions Duvignau arriva et parla à Bordeaux; quand les vents des passions et de l'esprit de parti soufflent en tous

les sens avec tant de violence, il est impossible de rien garantir des âmes aussi mobiles et aussi passionnées, et, quoique doué d'excellentes qualités, pour éviter le seul reproche de faiblesse, Duvignau était homme à se précipiter dans tous les excès.

Après le 31 mai et le 2 juin, et lorsqu'on annonça que Bordeaux allait faire marcher une force armée, j'étais à peu près sûr, d'après les dispositions générales de la France, que cette force armée ne se formerait pas ; que, si elle se formait, faible par le nombre, incertaine dans ses vues, dénuée de tous les grands approvisionnements, elle serait vingt fois arrêtée avant d'arriver seulement à la Loire, et que tous les résultats de ces mouvements convulsifs seraient d'exposer à d'affreux supplices les hommes qui les auraient excités, et qui presque tous étaient ou mes camarades de collège^ ou mes amis de jeunesse. J'allais envoyer à Bordeaux mon neveu, qui voyait toutes ces choses, non d'après moi, mais comme moi, qui avait eu des liaisons plus récentes, plus intimes, plus tendres encore, avec plusieurs des membres de la commission populaire de Bordeaux, et principalement avec Serre, de qui il était aimé comme on

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