‹ Mémoires de GaratChapitre 15 sur 213 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

pelle ici ce souvenir non comme doux à mon amour-propre, mais comme doux à mon patriotisme.

Lorsqu'au mois de septembre suivant, les électeurs de la France nommaient ses nouveaux représentants, Louvet, qui, par la Sentinelle, avait exercé une influence heureuse sur l'opinion publique, plaça mon nom parmi les noms d'un petit nombre de patriotes qu'il indiquait au choix des électeurs de Paris. Marat, qui, dans le même temps, couvrait les murs de Paris de placards et de sang , en réponse à Louvet, me signala comme un royaliste déguisé. On sait avec quelle facilité, à cette époque, ceux contre lesquels Marat avait écrit étaient proscrits; celui qui écrivait et celui qui proscrivait, c'était Marat. Je ne fis point de remerciements à Louvet, dont l'estime me toucha, et je ne fis point de réponse à iV'arat, qui pouvait tuer, mais qui ne pouvait pas nuire.

J'étais occupé , depuis deux ou trois ans , de quelques vues sur Vart social, sur le système représentatif, sur les formes à donner à un gouvernement républicain chez un grand peuple : j'attachais de l'importance à ces vues, parce que je les devais à des méditations sui-

vies avec constance, et que je les avais soumises à des analyses rigoureuses. Je les croyais neuves et vraies, et j'étais sûr qu'elles m'étaient propres. Après le 10 août, tout ce que je désirais au monde, c'était de me mettre dans un coin pour réaliser ces vues, pour les écrire, pour les soumettre à la nation et à ses représentants ; mais ce qu'il y a de plus difficile à un homme entièrement dénué de fortune, c'est de se retirer dans un coin; il faut qu'il gagne jour par jour de quoi vivre; il est condamné à la scène, au théâtre. Aucun malheur n'a fait descendre plus souvent dans mon âme ce sentiment affreux qui étouffe tout, le désespoir. Je m'étais ouvert à Condorcet, qui avait des relations avec les comités de gouvernement et avec le conseil exécutif : Condorcet s'occupait à me faire donner une mission assez facile à remplir pour me laisser le loisir de suivre l'exécution de mon plan de travail. En attendant, j'acceptai la rédaction de l'article Con~ vention dans la Gazette nationale. J'y ai rédigé les premières séances de la Convention ; qu'on y jette les yeux: on verra que j'écrivais sur les choses et sur les hommes avec cette indépendance, avec ces scrupules de la vérité, qui

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