CHAPITRE PREMIER
VOUS font des ennemis ardents et des amis calmes et froids.
C'est alors, c'est-à-dire le 9 octobre, que je fus nommé ministre de la justice.
Je fus désigné pour cette place , et j'y fus porté principalement par Gondorcet, par Rabaud de Saint-Étienne et par Brissot.
Ce fut un véritable malheur pour moi de renoncer à mes espérances de travaux solitaires ; mais j'ai toujours pensé qu'un vrai citoyen n'a pas le droit de pactiser avec la république; qu'il doit la servir comme elle le veut , et non comme il veut ; que le refus d'une fonction dont on ne se sent pas intérieurement incapable est une lâche désertion de son poste de citoyen. Je me dévouai donc à des fonctions qui contrariaient tous mes goûts, qui rompaient toutes mes habitudes, tous les entretiens de mon esprit avec lui-même; qui me jetaient dans des tourbillons de passions dont j'étais bien résolu d'être la victime plutôt que l'instrument et le complice ; qui élevaient mon courage, mais en me frappant de pressentiments sinistres. Je renonçai à tout, pour n'être qu'un ministre; et pendant plus de dix mois que je suis resté dans les affaires, je n'ai pas lu dix
pages d'un livre, je n'ai pas écrit dix lignes, qui ne fussent pas relatives aux événements et à mes fonctions.
J'étais trop attentif à ce qui s'était passé , et à ce qui se passait, pour n'être pas sûr qu'un grand combat allait s'engager entre deux côtés de la Convention nationale; et j'avais trop étudié la nature de l'esprit de parti dans l'histoire des républiques anciennes et modernes , pour ne pas savoir que des partis qui cherchent mutuellement à se détruire s'accusent réciproquement de vouloir détruire la république; que, lors même que les accusations sont fausses, elles se font pourtant de bonne foi; que les torts naissent des combats des opinions ; le soupçon du crime, des torts; et le crime enfin lui-même, des soupçons. Accoutumé parle genre de mes études à mettre tout en doute, jusqu'à ce que des faits certains me montrent l'évidence, et nommé ministre de la justice, je jurai , au fond de mon àme , de tenir immuablement la balance dans mes mains, et de mourir plutôt que de permettre à aucune prévention et à aucune passion de la faire incliner d'aucun côté.
Je dois pourtant faire ici un aveu qui, d'après