CHAPITRE QUATORZIÈME
je ne crus plus de mon devoir de me laisser aller à cette seconde insinuation. J'avais assez affilé le poignard avec lequel on pouvait m'égorger, je ne me crus plus obligé de le repasser encore sur la pierre ; et plus de soin en effet n'était pas nécessaire pour me perdre par ce seul moyen. «À peu de jours de là, et dans une circonstance dont j'aurai à parler tout à l'heure, du haut de la tribune nationale, en fixant le geste sur moi et les regards sur toute l'Assemblée, un orateur courroucé s'écria : Demander à ce ministre lier fuie s'il ne s'est jms opposé à la loi bienfaisante du maximum qui a assuré le pain au peuple. Demandez-lui si cette loi est partie de ses bureaux. (Celui qui faisait cette question, pour la beauté du discours et pour la véhémence du genre accusatif, savait que la loi était partie; il s'en était assuré.) Lorsqu'on avait tant de moyens de me perdre , dans un temps où il en fallait si peu , celui-là était toujours celui qu'on me réservait. Le département, Héron et la commune, posaient ainsi ma question de vie et de mort : A-t-il fait tout ce qu'il était possible de faire pour que Paris fût bien fourni de grains ? Une question, dit-on , en logi([ue, est résolue quand elle est bien posée ; la
solution de celle-là n'eût pas coûté un seul raisonnement au tribunal révolutionnaire.
Ce moyen était donc excellent , mais il n'était pas assez prompt , et avant qu'on pût le mettre en usage, mon mémoire aux départements pouvait paraître. On chercha donc quelque moyen de m'expédier plus vite. Un homme dont l'exécution était rapide comme la foudre s'en chargea.
Collot d'Herbois était envoyé en mission ; il vient à sept heures et demie de l'après-midi demander à l'intérieur l'une des voitures dont le ministre avait la disposition. Mon usage le plus ordinaire était de dîner entre cinq et six heures, et ce jour-là j'étais allé prendre mon seul repas de la journée dans mon ancien appartement de la rue de Bourgogne, où, parmi d'autres douceurs , je trouvais celle de croire quelques instants que je n'étais plus ministre. Collot d'Herbois trouve très mauvais qu'un ministre dîne quand il a dîné, lui; il se met également en fureur contre moi qui ne me trouvais pas à l'intérieur, et contre Champagneux qui s'y trouvait. De sa voix, de son geste, de ses expressions grossières et furieuses , il répand l'épouvante; il parcourt plusieurs bu-