CHAPITRE QUINZIÈME
manière accoutumée de juger, ne pouvaient trouver de l'énergie qu'à ceux qui s'abandonnaient comme elles à leur violence. Un temps viendra, et ce temps n'est pas loin, où ce témoignage dont je prends acte, où ce témoignage, le seul peut-être sur lequel les deux côtés aient été unanimes, sera le titre le plus solide de ma plus complète justification aux yeux de tout ce qui pense sur la terre , aux yeux de ce qui n'aura été mêlé par rien à ces querelles des passions.
Si j'avais pu conserver encore sur les hommes quelques-unes de ces opinions décevantes que j'ai si longtemps gardées; si j'avais pu croire encore qu'un écrit dans lequel les événements où tant d'hommes sont intéressés étaient appréciés par des jugements aussi froids, aussi impartiaux que des équations algébriques; si j'avais pu, dis-je , me persuader encore qu'un pareil écrit n'eût pas soulevé tout le monde dans l'assemblée, j'en aurais parlé de la barre même à la Convention nationale tout entière ; je lui aurais proposé d'en entendre la lecture, et, quel qu'eût été le sort qu'on m'eût fait alors subir, cette manifestation de mon âme, aux yeux de la représentation natio-
nale et de la nation, aurait été pour moi un véritable triomphe, alors même qu'elle m'aurait conduit à l'échafaud. Mais il était trop certain qu'une pareille proposition, si je m'étais avisé de la faire, aurait été renvoyée au comité de salut public ; il était trop évident que le seul parti possible qui me restât à prendre sur mon ouvrage, c'était ou de le sacrifier en silence, ou d'avoir le courage de le communiquer au comité de salut public, et d'essayer sur ce comité de gouvernement le pouvoir de la vérité, dite avec les seuls ménagements qu'elle peut recevoir du désir sincère de la rendre utile à tous.
C'est à ce dernier parti que je m'arrêtai. L'ouvrage était beaucoup trop long pour que tout le comité en entendît la lecture; le comité de salut public nomma deux commissaires : ce furent Robespierre et Saint-Just. Le jour et l'heure furent fixés. Saint-Just ne se trouva point au rendez-vous.
Je lus donc l'ouvrage entier, et dans une seule séance, à Robespierre seul.
Nous allâmes nous placer dans un petit cabinet du pavillon, où le comité de salut public et le conseil exécutif tenaient alors leurs séances.