CHAPITRE QUINZIÈME
Tout semblait nous assurer que rien de ce qui serait dit dans cet étroit cabinet ne pourrait être entendu que de ceux entre qui allait avoir lieu cet entretien ; mais les bonnes actions qu'on a voulu rendre secrètes ont quelquefois des témoins comme les crimes qu'on a voulu dérober à tous les yeux, et des mots importants de cette conversation ont été entendus et retenus par un homme dont je n'ai pas appelé le témoignage: il me l'a offert de lui-même.
La lecture fut longue, mais elle parlait à toutes les passions de celui qui l'écoutait, et sa patience parut bien plus souvent fatiguée que son attention. A chaque instant il lui échappait des mots qu'il ne m'échappait pas de recueillir, parce qu'ils peignaient tous dans une rare perfection la confiance et l'insolence avec laquelle un parti triomphant se revêt des maximes et de la langue de l'esprit public.
Dans le début de l'ouvrage j'annonçais à la république que j'allais l'entretenir des divisions de la Convention nationale, des catastrophes qu'elles avaient amenées... Robespierre m'interrompit. « Quelle catastrophe y a-t-il eu? me dit-il. Quant aux divisions, il n'y en a plus : le 31 mai les a terminées. »
En parlant des 2 et 3 septembre, je peignais dans quelques phrases assez énergiques peutêtre les horreurs de ces journées. « On a menti, me dit-il, quand on a imprimé que j'y ai eu quelque part ; mais il n'a péri là que des aristocrates, et la postérité que vous invoquez, loin d'être épouvantée du sang qu'on a répandu, prononcera qu'on a trop ménagé le sang des ennemis de la liberté ! »
Je me rappelai que c'est là presque mot pour mot une réponse de Sylla dans le dialogue où Montesquieu le met en scène avec Eucrate , et je frémis de voir comment des âmes barbares profitent des productions du génie.
Dans tout le cours de l'ouvrage, je parlais continuellement des partis, des causes qui les avaient fait naître, de leur esprit: un parti, me dit Robespierre, suppose un corrélatif. Quand il y en a un, il y en a deux au moins. Où avezvous vu donc parmi nous des partis? Il n'y en a jamais eu; il y a eu la Convention et quelques conspirateurs. »
Cette idée de n'être qu'un chef de parti le choquait extrêmement, et la prétention en moi de juger les événements et les hommes avec vérité, parce que , n'ayant tenu à aucun parti ,