CHAPITRE QUINZIÈME
Je ne dois pas omettre qu'à ce moment la pensée de ces hommes affreux n'osait se porter encore qu'à l'idée de la mort de deux représentants du peuple, de Brissot et de Gensonné.
La liaison des événements et des objets m'entraîne ici et me force à intervertir les temps, pour parler d'une autre démarche du même genre faite pour les mêmes détenus auprès d'un autre homme.
Après s'être affermi dans l'idée de faire assassiner judiciairement deux représentants du peuple, on commença à parler d'en faire juger, c'est-à-dire d'en faire assassiner vingtdeux.
Je ne pouvais pas me persuader que parmi tous ceux qui, depuis le 31 mai, conservaient une grande popularité, il n'y en eût quelqu'un qui ne conservât encore un peu d'humanité, et j'allai chez Danton. Il était malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation de tout ce qui se préparait. Je ne pourrai pas les sauver, furent les premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes les forces de cet homme, qu'on a comparé à un athlète, étaient
abattues, de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare. Il lui restait pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos.
J'entends ici les ennemis de Danton, et même les amis de la vérité, qui me demandent si Danton ne pleurait pas alors sur des victimes que lui-même avait mises sur la route de l'échafaiid et sous la main des bourreaux. Depuis l'instant où je vis que la voix de Thumanité pouvait se faire entendre puissamment au cœur de Danton, je l'ai vu très-souvent, je l'ai vu surtout dans le temps où c'était un grand danger de le voir, et je me sens pressé du besoin d'en parler, de dire à mes contemporains et à la postérité ce que j'ai su et ce que j'ai vu d'un homme dont la vie et la mort occuperont l'histoire, et dont la vie serait peut-être éternellement un problème, si ce problème n'était résolu par sa mort.