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CHAPITRE DIX-HUITIÈME

que je ne connaissais pas du tout (Legrand, auteur des Fabliaux et d'un excellent Voyage en Auvergne), et tous les deux se réunirent pour faire et pour me prêter 26,000 livres, avec lesquelles j'ai acheté les terres objet de mon ardente ambition. Ces hommes généreux ne le voulaient pas, je les ai forcés à recevoir l'intérêt légal de leur argent.

Voilà mon bilan , voilà mon actif et mon passif.

Si l'on me trouve quelque chose de plus, qu'on le prenne, et qu'on ne m'en laisse que l'infamie et les supplices que doivent subir les dilapidateurs des deniers de la république.

Quant à l'avenir, j'ai dans mes portefeuilles une Histoire de V Antiquité très-avancée et quelques autres ouvrages pour lesquels j'ai déjà traité avec quelques imprimeurs. J'ignore encore ce qu'ils doivent me rapporter, mais toutes mes transactions sur mes ouvrages seront publiques; et puisque j'ai été un instant ministre, je consens et avec joie à être toute ma vie comptable de la république.

On a dit qu'il y a des hochets pour tous les âges ; il y en a aussi pour tous les caractères, et tel homme peu ébloui de l'éclat des riches-

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ses peut se regarder comme perdu lorsqu'il perd les postes qui lui donnaient le moyen de donner des places à ses amis pour s'en faire des créatures, et à sa famille pour établir son ambition sur des fondements plus étendus et plus solides. Mais pour sentir une pareille perte, il faudrait que j'eusse voulu me donner une pareille jouissance. Dans l'administration de la justice, je n'ai nommé qu'aux places que j'y ai trouvées vacantes, et il n'y en a eu que deux, je crois; dans l'administration de l'intérieur, toutes les places étaient remplies par des amis de Roland : je les ai tous non-seulement conservés , mais défendus contre le parti triomphant et proscrivant, qui m'ordonnait de choisir d'autres coopérateurs. Je savais ce que ce courage pouvait me valoir, et qu'il ne serait aperçu que par ceux qu'il indignait; mais pourvu que le bien que je faisais fût consigné dans ma conscience, je ne me souciais pas d'afficher le compte de ma morale sur les murs et sur les colonnes de tout Paris. A la commission de l'instruction publique , dans l'état où je l'ai trouvée, un grand nombre de réformes étaient indispensables. Excepté un seul homme avec qui j'avais des liaisons, homme excellent de

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cœur et d'esprit, Desrenaudes, tous les autres choix ont été adoptés par moi, mais faits par la renommée ; et lorsqu'on a disputé à Ginguené et à moi ce faible mérite de l'adoption; nous avons gardé le silence: il nous a suffi qu'on ne pût pas en enlever les avantages à notre administration.

Quant à ma famille, je me suis entendu reprocher souvent de ne rien faire pour elle, et jamais d'en faire trop. Un de mes neveux a subi dix mois d'une détention rigoureuse, et je n'ai pas pu lui en sauver dix minutes. Dénoncé par un mauvais chanteur , il a expié par une année de prison le crime de faire retentir dans un gosier français les chants les plus doux , les accents les plus passionnés de la mélodie italienne , et d'être en musique un ultrarévolutionnaire. J'avais deux neveux dans les armées de la république quand j'étais au ministère : l'un aux Pyrénées, l'autre au Rhin. Celui-ci a fait toutes les campagnes de la guerre. En ouvrant à la baïonnette les rangs ennemis, lui et ses camarades ont souvent chanté les couplets républicains et guerriers dont il était l'auteur; et ce jeune Tyrtée, qui n'était pas boiteux, est toujours resté simple soldat. Depuis

mon entrée dans les administrations, j'ai eu toujours auprès de moi et à mes côtés un autre neveu. Fonfrède était son parent, Ducos son ami dû cœur, tous les députés de la Gironde ses amis. Tous ses amis, excepté moi, s'étaient chargés de son avancement : il s'avança en effet, aux affaires étrangères, jusqu'à une place de près de mille écus , et la seule place qu'il ait eue de moi est celle de secrétaire de section , place très -subordonnée dans la commission dont j'étais le chef, et dont toutes les places étaient à ma disposition. Mon espérance pour lui est qu'il n'occupera jamais de place dans la république , mais qu'il en prendra une parmi les hommes dont les talents , les écrits et les vertus servent et honorent l'humanité.

A-t-on cru me perdre en me faisant perdre des places qu'on imagine, peut-être, que je regardais comme des carrières pour cette unique ambition, pour cette dernière passion des grandes âmes, pour la gloire? Sans doute, il y a eu des temps malheureux où un administrateur qui pouvait beaucoup auprès d'un despote qui pouvait tout concevait légitimement le projet et l'ambition de rendre son nom cher et immortel dans un grand empire, d'embrasser dans

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