CHAPITRE DlX-HUlTlÈME
ses pensées tous les besoins, et dans ses vœux tous les vœux d'un peuple , pour les remplir et pour les rendre à jamais respectables par de s lois que les caprices mêmes du despotisme craindraient de renverser. Cette alliance du génie d'un seul homme à la puissance d'un seul homme aété longtemps la seule espérance des nations; c'est elle qui a revêtu d'une gloire qui ne périra point dans les révolutions les noms des Sully, des Turgot, et dussent ces grandes ombres en murmurer, dussent se soulever contre moi de grands révolutionnaires que j'estime et que je chéris, j'inscrirai encore parmi les noms de ces ministres immortels le nom de Necker.
Elle était assez belle pour la plus grande ambition , cette gloire qui brillait à la fois de l'éclat du talent et de l'éclat de la puissance, qui, en se faisant estimer des sages qui l'appréciaient , se faisait adorer de la multitude, dont elle changeait les destinées ; cependant elle n'occupait que la seconde place dans l'opinion de ceux qui aspiraient aux divers genres de gloire, et qui en étaient les dispensateurs. C'est pour le philosophe qui avait reculé les bornes de l'esprit humain, et pour le poëte qui avait étalé des chefs-d'œuvre sur la scène, qu'é-
tail la première gloire. Les puissants de la terre connaissaient ces sentiments que l'homme de lettres supérieur renfermait et conservait dans son âme, et ils ne pouvaient les lui arracher ni parleurs bienfaits, ni par leur hauteur. Le nom de Smiths efface les noms de tous les ministres de la Grande-Bretagne, et la gloire de tous les ministres de France s'éclipse devant la gloire de Montesquieu.
De quel homme aspirant à quelque célébrité de talent pourraient donc être aujourd'hui l'ambition, ces places de l'administration qui, lors même qu'elles sont les premières, sont heureusement si peu de chose dans les institutions de la république et à côté de la représentation nationale? Semblable à l'ouvrier dont la main met en jeu les ressorts d'une machine dont Huighens ou Galilée sont les inventeurs, la main de l'administrateur de la république opère ; son génie n'a rien à concevoir ; son devoir et son serment sont d'exécuter avec autant de scrupule une loi qu'il juge mauvaise qu'une loi qu'il juge excellente; et, tandis que tous les autres citoyens énoncent avec une liberté généreuse toutes leurs opinions, lui seul est presque toujours obligé de taire toutes les siennes.
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En l'élevant à ce poste honorable , il semble qu'on ait effacé en lui les droits de l'homme et du citoyen ; il semble qu'on ait arrêté sa pensée pour ne lui permettre de se mouvoir que par la pensée des autres. Qu'on les bénisse ces victimes dont la patrie a besoin , et qui s'immolent tous les jours à la patrie ; mais qu'on les choisisse avec convenance , pour qu'ellesmêmes ne soient pas trop malheureuses, et pour que la république ne perde pas trop de talents. Aujourd'hui les premières places de l'administration ne demandent que des hommes probes, laborieux, ayant peu d'idées à eux, pour qu'ils n'en soient pas trop préoccupés ; qui n'aient aucune connaissance et aucun sentiment de cette gloire que les siècles dispensent, pour qu'ils puissent être touchés et consolés par ces soumissions qu'on affecte encore devant une place, lorsqu'on n'attend pas davantage de l'insulte faite à celui qui l'occupe.
Tels sont les hommes estimables auxquels il faut désormais faire occuper ces places. On voit qu'en les occupant j'étais condamné à trop de sacrifices. La république est depuis longtemps la plus grande de mes pensées et de mes espérances ; mais elle n'a pas eu à m'offrir de
place qui ne fût au-dessous de mon ambition.
Qu'on se rie, j'y consens, de ce sentiment de moi-même que l'injustice des hommes me force à produire ; qu'on le couvre de ce ridicule que la vanité de tous sait si bien répandre sur l'orgueil d'un seul : personne ne pourra juger avec plus de dédain que moi les misérables productions arrachées à mes besoins bien plus qu'émanées de mes conceptions. Les titres de mon orgueil, si on veut ainsi l'appeler, n'existent nulle part encore ; si je périssais, tous périraient avec moi. Mais qu'il soit insensé ou qu'il ait des motifs légitmes , ce sentiment de mon âme, il suffit qu'il existe pour m'en donner un autre : c'est que, loin de perdre quelque chose en perdant des places, si je les conservais, je me perdrais tout entier.
Peut-être a-t-on entendu me perdre tout entier, mais d'une autre manière : mes forfaits sont si grands , ils sont de nature à trouver parmi les hommes, sinon une justice, au moins des juges si inexorables ! et puis lapeine de mort a paru si dangereuse à abolir encore! et la déportation, qu'on a mise à sa place pour certains cas, est une peine si commode et si prompte, qui concilie si parfaitement tous les intérêts ! Il