‹ Mémoires de GaratChapitre 193 sur 213 · CHAPITRE DIX-HLITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HLITIÈME

est très-possible qu'on ait pensé à me perdre en me faisant monter sur un vaisseau ou sur un échafaud. Plus d'un avertissement secret et non secret m'en a été donné par des gens qui, peutêtre, n'auraient pas été fâchés que je me déportasse moi-même. Mais, en tout, je suis curieux et, quoi qu'on dise de ma douceur, sur les choses qui valent la peine qu'on prenne un parti, assez opiniâtre. Je veux voir, tant qu'on me laissera des yeux, comment tout ceci pour moi et pour les autres ira à un terme ou à une fin.

Si je dois être condamné, je ne demanderai pas, comme dans quelques anciennes républiques , qu'on me laisse le choix du supplice ; mais dans le cas où je devrais être déporté, il sera égal à mes ennemis que je sois jeté dans la Sibérie ou à Madagascar ; et à moi, né sous le ciel du midi, la chaleur du soleil m'est si nécessaire ! un ciel rempli et resplendissant de sa clarté m'est si doux à contempler ! Si quelque pitié reste encore à mes ennemis pour un être si faible, et dont ils vont disposer avec tant de puissance, je les conjure de me faire descendre sur cette grève enflammée de Madagascar, où il me suffira de faire quelques pas pour trouver

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un domicile sous Tombre d'un bananier. Comme le Socrate en délire, si je rencontre un tonneau et qu'on ne m'ôte pas mon soleil, je puis encore trouver le bonheur; je pourrai encore bénir la douceur naissante des lois de ma république.

Sera-t-on moins miséricordieux que je ne l'espère, et cette peine horrible dont Robespierre et Billaud ont fait pourtant de Français un supplice qu'ils ont subi avec tant de magnanimité et tant de gaieté est- elle celle qui me serait réservée? Je crois avoir été assez l'apôtre de la vérité, je ne suis pas très-pressé d'en devenir le martyr. Ce que disait un philosophe de l'antiquité est peut-être vrai; il est peutêtre égal de vivre ou de mourir. Cette grandeur d'indifférence ou de stoïcisme n'est pas un sentiment naturel à mon âme ; je n'ai jamais cherché à l'acquérir ; j'aurais trop craint de tarir dans mon cœur cette source de ravissements qu'y ont toujours portés le spectacle de la nature et le sentiment de l'existence, sentiment divin, répandu avec tant d'abondance et de variété sur tous les êtres, qui trouve tant d'ingrats et qui m'a toujours trouvé si reconnaissant, si disposé à entonner le cantique de la vie avec

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