CHAPITRE DIX-HUITIÈME
tout ce qui sent , tout ce qui se meut et tout ce qui chante sous les deux !
Cependant il est impossible d'avoir vu, pendant une année entière , la mort tombant sur tant de têtes innocentes, et toujours suspendue sur la sienne, sans avoir réfléchi sérieusement à la manière dont on pourrait être conduit au pied de l'échafaud, à la manière dont on y monterait, et aux sentiments qu'on trouverait dans son âme à ce dénoûment de la vie. Si des expériences suffisamment réitérées n'avaient appris ces détails à mes ennemis, s'ils me les demandaient avec quelque instance, je leur dirais comment on devrait s'y prendre pour faire sortir de quelque section une voix imposante et majestueuse qui s'étonnerait de ce que je ne suis pas encore mis en jugement; comment dans un renouvellement des comités une haine bien violente, bien proclamée contre moi, serait un titre pour y entrer ; comment dans un rapport mon nom serait mis, non pas à la suite de quelques hommes peut-être réellement coupables, mais à la tête ; comment dans une prosopopée éloquente et même pathétique on ferait parler les mânes des victimes égorgées , pour faire égorger en leur honneur une autre
victime au moins aussi innocente. Je me croirais en état de tracer parfaitement l'itinéraire de ma route à l'échafaud.
Je suis plus sûr encore des dispositions dans lesquelles cet accident trouverait ou mettrait mon âme. Plus d'une fois mes lèvres ont touché à ce calice : il a perdu pour moi son amertume. Ombres généreuses et adorées, vous que les puissances de la terre ont fait périr sous les ignominies, sous les verges des licteurs et sous les haches des bourreaux pour avoir fait entendre à leurs passions les oracles de la raison et de la sagesse, en m'exposant à votre mort pour m'être proposé, dans de grandes circonstances, quelques-uns de vos exemples, mon âme s'est approchée aussi de votre grandeur. Elles m'ont été révélées dans nos sanglantes catastrophes, les sources sacrées où vous avez puisé cette magnanimité facile qui vous a fait pleurer sur vos bourreaux et sourire à la ciguë et à la hache. J'ai senti ce témoignage puissant d'une conscience éclairée que ne peut infirmer le genre humain tout entier trompé et armé contre la vertu et contre la vérité ; j'ai touché à ces transformations qui, au milieu de tous les supplices, dérobent une âme pure à toutes les
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douleurs, qui ne lui permettent de sentir que la grandeur de l'événement qui s'accomplit en elle pour rendre sur la terre la vertu plus auguste et plus touchante, qui lui présentent , dans le tableau rapproché de tous les siècles , ce culte d'amour, de larmes et d'admiration que les peuples désabusés doivent lui rendre un jour. En m'élevant à l'échafaud , ombres chéries et vénérées, placé entre vous et la terre, que je verrais encore, je croirais vous voir m'accueillir au milieu de vous comme une victime de vos leçons et de vos exemples, je croirais entendre mon nom prononcé avec le vôtre au milieu des bénédictions que le genre humain s'honorera toujours de vous dispenser , et le dernier soupir de mon âme serait encore une action de grâce à cette cause inconnue de toutes les existences, qui m'a donné une intelligence pour discerner la vérité et un cœur pour l'embrasser avec amour !
En supposant que c'est aux bourreaux qu'on eût songé à confier le soin de me perdre, j'ai donc lieu de croire qu'on pourrait me donner la mort , mais qu'on ne pourrait me la faire sentir, et que, par mon supplice, dont je serais le témoin, on parviendrait seulement à me faire
assister à mon inauguration parmi ces génies révérés dont j'ai reproduit quelquefois les images sous les pinceaux de l'histoire, et que leur dévouement à la vérité a conduits à la mort et à l'immortalité.
Quand l'àme s'est enivrée de ces hautes espérances dans la contemplation d'une mort sublime, il est difficile de redescendre à l'espérance de vivre et d'y trouver quelque charme. Je dois pourtant le dire, ma plus ferme persuasion , c'est qu'aucun assassin, de quelque titre auguste qu'il soit revêtu, excepté ceux qui peuvent m'attendre dans le tournant d'une rue ou au coin d'un bois, n'osera toucher à ma vie ; et ce n'est pas par moi qu'elle sera le mieux défendue , elle sera le mieux défendue par l'amour que mes ennemis ont de leur propre vie et par le soin qu'ils en prennent.
Le trait qu'ils lanceraient sur moi les percerait eux-mêmes d'un coup mortel, et ils iraient tomber à peu de distance du jour où ils auraient vu couler mon sang.
Il est beau de proclamer les principes qui peuvent seuls mettre les hommes en sûreté et le genre humain en paix ; mais pour en être protégé il ne suffit pas de les proclamer, il faut