VI NOTICE SUR LA VIE DE GARAT
bleau qu'il en trace soit peint avec des couleurs sombres, il n'en fait pas un temps d'absolue barbarie. Tout en s'élevant contre V injustice des croisades , il n'en méconnaît pas cependant la grandeur : « Et comment ces expéditions reii- « gieuses n'auraient-elles pas subjugué toutes les imagina- « tions? L'Europe entière, divisée en une multitude dépèce tits peuples ennemis, se réunissait sous le même dra- « peau , et la guerre qu'elle portait en Asie était une paix ce pour elle. Et combien surtout les motifs que présentait la « religion de ce siècle devaient enflammer les esprits et ce les courages! On allait rendre à Dieu son tombeau et les (c lieux de sa naissance, et le genre humain paraissait s'ac- « quitter avec la Divinité. » Il loue ailleurs le moyen âge d'avoir su résister, au sein même d'une foi superstitieuse , à l'ambition temporelle des papes : ce Une foule de pontifes ce ambitieux s'efforçaient de rabaisser la puissance de Dieu ce jusqu'à lui créer un royaume sur la terre , et alors ec même, chassés de ce prétendu trône universel par les K divisions du conclave et les émeutes de la populace roee maine, on les voyait errer de royaume en royaume, menée diant partout des secours pour cette tiare à laquelle ils (c voulaient soumettre le monde. » C'est surtout sous le rapport politique que l'esprit du dix-huitième siècle se fait jour; à propos de l'établissement des communes. Garât fait l'éloge de ces monarchies modérées où la liberté des peuples et le pouvoir des rois marchent ensemble; il rend justice aux institutions d'un peuple rival et ennemi ( l'Angleterre) « dont nous savons admirer les lois et dont nous ce espérons humilier l'orgueil )^. Il émet sur la royauté des sentiments qui sont plutôt ceux d'un citoyen que ceux d'un fidèle sujet : ce L'abbaye de Saint-Denis , où reposaient déjà ce les cendres de nos rois, était alors l'école où Ton élevait ce les héritiers du trône, où les rois s'instruisaient a leurs
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« devoirs près des tombeaux de leurs ancêtres. On sentait « donc le besoin de rabaisser l'orgueil du rang suprême « dans ce siècle même où la majesté royale était si forthu- « miliée. » Plus loin, sous ce rapport, il va jusqu'à l'allusion : a Louis, en reprenant son trône, décerna à Suger le .( titre de père de la patrie. Quel titre pour un ministre, et « qu'il est beau de le voir donner par un roi ! Que ne m'est- « il permis de cacher ici que, presque de nos jours , on a « entendu un ministre qui croyait défendre laulorité de « son roi en reprochant à un citoyen de parler du service « de la patrie ! »
La péroraison de l'éloge de Suger est animée d'un esprit philosophique bien voisin de l'esprit révolutionnaire : la grande idée de la révolution , c'est-à-dire la croyance aux constitutions écrites , basées sur la raison pure , y est développée avec insistance. Voici par quelle liaison d'idées Garât en arrive là. Selon lui, Suger, malgré son génie, et, après lui , les grands administrateurs de France, n'ont abouti qu'à une société qui a plus de sujets de se plaindre que de se réjouir. Cela tient à ce qu'il y a une grande différence entre l'administrateur et le législateur. Garât insiste sur cette différence dans une argumentation souvent pleine de profondeur, où l'influence des physiocrates se fait sentir plus que celle des philosophes, et qui, en somme , peut se résumer par ceci : l'administrateur gouverne en soumettant les principes aux faits ; le législateur gouverne en ramenant les faits à l'ordre naturel. Aussi, pour lui , le salut de la société exige une nouvelle législation. « Ceux qui ne « craignent point d'enlever à l'homme l'espérance^d'un meil- « leur sort ne craignent point de répéter qu'on a vu de « belles législations sur la terre et qu'on n'a jamais vu de (c peuples heureux , et, tout au contraire, les maux mêmes <<■ produits par les législations anciennes sont la preuve du