CHAPITRE DEUXIÈME
A sa naissance même, je voyais la république française déjà menacée de cet esprit et de ces combats de parti qui ont désolé et ensanglanté toutes les républiques ; et je pensais que, s'il y avait un grand système de déportation bien organisé d'avance , à l'issue des querelles et des combats de partis, les vainqueurs se contenteraient de déporter les vaincus ; que la mort toujours présente, pour la donner ou pour la recevoir, ne ferait pas de tous les combats d'opinions des combats à mort; que le sang versé par torrents sur les échafauds n'allumerait pas de génération en génération une soif de sang que rien ne pourrait éteindre ; qu'au milieu des orages qui agrandissent les âmes , les genres de périls et de peines, qui les rendent atroces, seraient écartés ; et qu'enfin l'humanité , respectée jusque dans la violence des haines de partis, deviendrait le sentiment le plus habituel et le plus indestructible de toutes les âmes dans la république française. Hélas! voilà les pensées qui m'occupaient; on a vu ce qui est arrivé.
Si j'avais été législateur, peut-être j'aurais posé et discuté d'autres questions; comme ministre de la justice, je devais et je voulais me
borner à celles-là : j'écartai même avec attention celles qui se présentaient et voulaient entrer de toutes parts dans mon discours.
J'observerai cependant qu'une seule fois, dans cette discussion, et dans l'endroit où je faisais parler des prisonniers qui plaidaient leur cause et non la cause publique, je mis dans leur bouche quelques mots qui rappelaient le silence général gardé sur les auteurs des massacres : qu'on relise ces mots, je les ai marqués en caractères italiques , et qu'on dise ce qu'ils font soupçonner en moi, ou de l'horreur des massacres, ou de leur approbation.
J'observerai encore qu'après avoir mis les mots suivants dans la bouche des prisonniers élargis , vous mettrez tout en oubli ou rien , je conclus , prenant la parole en mon nom , à ce qu'on ne mît pas tout en oubli, puisque je conclus contre eux à la déportation; et je fondai cette conclusion sur ce que des hommes qui avaient pu commettre une fois de si grands crimes ne pouvaient jamais laisser une sécurité entière à la société.
Puisqu'on partant de l'alternative proposée, au nom des prisonniers, je ne voulais pas pour eux d'amnistie , il était donc naturel de penser