‹ Mémoires de GaratChapitre 55 sur 213 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

d'un talent qui pouvait croître, qui croissait réellement, et dont le développement entier pourrait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Je le voyais, dans son style, occupé à étudier et à imiter ces formes de la langue qui ont de l'élégance, de la noblesse et de l'éclat. D'après les formes même qu'il imitait, et qu'il reproduisait le plus souvent, il m'était facile de deviner que toutes ses études , il les faisait surtout dans Rousseau. J'espérais qu'en prenant Rousseau pour modèle de son style, la lecture continuelle qu'il en faisait aurait aussi quelque influence heur^se sur son caractère.

Mais, et dans Salles et dans Robespierre, ce que j'avais vu le plus distinctement, c'est cette fausseté d'esprit si commune dans ceux qui traitent de grandes questions, et qui peut être si fatale dans ceux qui traitent les grandes questions politiques.

Le sentiment qui perçait le plus dans Robespierre, dont il ne faisait même aucun mystère, et qui , avec quelques attaques hardies contre des intrigants, lui avait valu dans les groupes de Paris le titre d'incorruptible; ce sentiment, c'est que le défenseur du peuple ne peut jamais avoir tort; c'est qu'il trahit le peuple, s'il met

aucune borne et aucune mesure dans ses principes; c'est que dans tout ce que fait le peuple, et dans tout ce qu'on dit pour lui, tout est vertu et vérité , rien ne peut être excès, erreur et crime. L'intolérance, si naturelle à l'esprit humain , est toujours prête à porter de pareils sentiments dans les combats d'opinions de tous les genres ; mais ils sont inséparables surtout des combats des opinions religieuses et des combats des opinions politiques populaires.

Quand on fait pour Dieu et pour le peuple, on ne croit jamais faire ni trop ni mal; et c'est ce qui a dressé tant de bûchers dans les querelies religieuses, et tant d'échafauds dans les querelles politiques.

Dans Robespierre et dans Salles dominait ce tempérament atrabilaire qui tourmente ceux qui l'ont, et d'où sont sortis, dans tous les siècles, les tempêtes qui ont bouleversé le monde moral. Les esprits de ce genre ne peuvent laisser le genre humain en paix que lorsqu'ils sont mis de bonne heure dans les chaînes d'une religion menaçante, ou dans les chaînes d'une logique très-exacte et très-sévère. Il faut qu'ils soient des fous ou des scélérats, des saints ou de grands philosophes.

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