‹ Mémoires de GaratChapitre 57 sur 213 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

républicains en projets et en systèmes d'usurpations et de tyrannie, nous perdons le seul fruit que nous pouvons retirer de tant de désastres.

J'ai parlé des deux hommes, je vais parler des entretiens que j'ai eus avec eux.

Celui que j'eus avec Robespierre, je le lui avais demandé ; il me fut accordé avec insolence , et quoique naturellement un pareil ton ne me trouve pas facile et souple, je le reçus avec reconnaissance : le grand intérêt public, dont les soins m'absorbaient tout entier, me laissait à peine apercevoir ce que pour aucun autre intérêt je n'aurais pu souffrir.

C'était avant le 10 mars.

A peine Robespierre eut compris que j'allais lui parler des querelles de laConvention : a Tous ces députés de la Gironde, me dit-il , ce Brissot, ce Louvet, ce Barbaroux, ce sont des contrerévolutionnaires, des conspirateurs. » Je ne pus m'empêcher de rire, et le rire qui m'échappa lui donna tout de suite de l'aigreur :

(( Vous avez toujours été comme cela. Dans l'Assemblée constituante, vous étiez disposé à croire que les aristocrates aimaient la révolution.

— Je n'ai pas été tout à fait comme cela. J'ai pu croire tout au plus que quelques nobles n'étaient pas aristocrates. Je l'ai pensé de plusieurs, et vous-même vous le pensez encore de quelques-uns. J'ai pu croire encore que nous aurions fait quelques conversions parmi les aristocrates mêmes, si des deux moyens qui étaient à notre disposition, la raison et la force, nous avions employé plus souvent la raison, qui était pour nous seuls, et moins souvent la force, qui peut être pour les tyrans. Croyez-moi, oublions ces dangers que nous avons vaincus, et qui n'ont rien de commun avec ceux qui nous menacent aujourd'hui. La guerre se faisait alors entre les amis et les ennemis de la liberté; elle se fait aujourd'hui entre les amis et les ennemis de la république. Si l'occasion s'en présentait, je dirais à Louvet qu'il est par trop fort qu'il vous croie un royaliste, mais à vous, je crois devoir vous dire que Louvet n'est pas plus royaliste que vous. Vous ressemblez, dans vos querelles, aux molinistes et aux jansénistes, dont toute la dispute roulait sur la manière dont la grâce divine opère dans nos âmes, et qui s'accusaient réciproquement de ne pas croire en Dieu.

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